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Faites ceci en mémoire de moi

Faites ceci en mémoire de moi

Extrait de Compass Theology Review 25 n·4, pp33-35, republié avec autorisation.

Pour plus d’informations, lisez aussi The Killing of Sister McCormack .

En mai 1991, la famille McCormack et les sœurs de Saint Joseph ont appris la triste nouvelle qu’Irène McCormack et les Péruviens du village de Huasahuasi dans les Andes avaient été assassinés par les terroristes sandinistes.

Note rectificatrice.

‘Je suis désolé de lire que ce rapport attribue la mort de soeur Irène McCormack aux terroristes sandinistes. Les sandinistes ont gagné un soulèvement populaire au Nicaragua en 1979 qui a évincé la dynastie corrompue de la famille Somoza. Ils étaient du côté des pauvres dans leur pays. C’est le Sendero Luminoso (le Sentier Lumineux) du Pérou qui a tué sœur Irène. Comme j’ai travaillé en Amérique Centrale et en Amérique du sud, je vous demande instamment de corriger ce qui doit être une erreur. Cela ferait une impression déplorable de voir un groupe actif en faveur de l’ordination des femmes commettre une telle injustice envers les millions de personnes qui ont lutté, au prix de nombreuses vies, pour libérer leur pays de l’effroyable pauvreté économique et de l’illettrisme. La révolution Sandiniste au Nicaragua a reçu un énorme soutien de la part des Chrétiens et nombre de prêtres ont pris des postes dans le gouvernement après l’éviction de Somoza afin de conserver le bénéfice de la révolution’
Fr Michael O'Sullivan SJ

Les médias australiens ont attiré l’attention sur le souci et la compassion que suscitaient ces morts tragiques symbolisant le combat des pauvres en Amérique Latine et chez d’autres peuples opprimés à travers le monde. La théorie de la libération a été une réflexion évangélique sur l’expérience lugubre et réelle à laquelle nous étions confrontés.

Alors que nous pleurons Irène Mc Cormack et tant d’autres victimes de la terreur, nous sommes reconnaissant à sa famille et à sa congrégation pour avoir rendu disponibles quelques unes de ses lettres les plus récentes.

Jésus a dit que personne ne peut donner de plus grand amour qu’en donnant sa vie comme Il l’a fait. C’est cela que nous célébrons dans l’Eucharistie. Irène Mc Cormack, le peuple du Pérou et les missionnaires ont vécu cette vie de véritable Eucharistie. Voici donc quelques unes des réflexions eucharistiques d’Irène Mc Cormack.

Lettre datée du 12-2-1990

‘ La vie continue normalement entre ces visites des terroristes. Elle est si paisible et si tranquille avec des gens qui travaillent dur toute la journée. C’est difficile de croire qu’il y a une révolution violente. Je ne me suis pas sentie héroïque à mon retour ni prête à faire exploser le monde mais j’espère plutôt donner un peu d’encouragement simplement par le fait d’avoir choisi d’être là et, espérons-le pour les jeunes qui utilisent la bibliothèque dont je suis responsable, d’aider à un peu ‘normaliser’ la vie et à donner un peu de joie.

…Le directeur actuel et l’ex-directeur ( des Columbans) sont arrivés le 2 février et ce qu’ils ont pu promettre de mieux est d’envoyer quelqu’un pour les repas principaux. L’administrateur du diocèse de Tarma est venu concélébrer avec eux et autoriser les Joséphites à célébrer la liturgie du dimanche et à baptiser.Nous avions l’habitude d’avoir deux messes, l’une à dix heures et l’autre à cinq, le catéchiste d’Huasahuasi et moi en alternance. Je dirige les liturgies requises pour les anniversaires les jours de semaine. Je limite ces dernières aux matinées puisque mon engagement principal est de m’occuper des enfants l’après-midi. Après que les prêtres furent repartis pour Lima, ils ont renvoyé la jeep, ainsi, nous avons au moins des ‘roues’ ce qui rend les courses pour aller chercher les bonbonnes de gaz et les provisions à Lima bien plus faciles et, c’est bien sûr une sécurité et aussi un moyen de fuir si nécessaire.

Au moment où j’écrivais que nous n’avions eu aucun problème à Huasahuasi lui-même, le vendredi 19 janvier l’armée a fait une attaque surprise sur un groupe de sandinistes qui visitaient un village voisin et il y a eu sept morts. Edith a entendu les coups de feu et j’ai vu deux camions remplis de soldats qui passaient alors que je rentrais de la bibliothèque, mais il a fallu attendre dimanche pour avoir des détails !

Je sais que cela doit être difficile pour vous qui habitez l’Australie d’imaginer qu’on peut vivre au milieu de tels événements, mais on le fait et la présence de ‘l’Église’ au milieu des gens est à ce moment plus importante que jamais. J’ai écrit sur la réalité de ce que nous vivons, ne vous inquiétez pour notre sécurité, bien que nous apprécions votre appui et vos prières, mais simplement ainsi vous connaissez les faits et vous devez comprendre que notre situation évolue de jour en jour sans parler des trois mois qui s’écoulent entre chaque bulletin ! »

Lettre du 17 avril 1990

« Le 26 mars, j’ai eu une liturgie d’anniversaire à 11 heures et quand j’ai ouvert la porte de l’église, celle qui fait face à la Plaza, j’ai pensé naturellement que le groupe de gens assemblé était un groupe de villageois venant déplorer la mort du gamin de 14 ans qui s’était suicidé avec de l’insecticide le mois passé. Toutefois, on m’a vite informée que c’était un groupe de détenus sans papiers ! L’armée était intervenue, avec trois camions et avait lancé une rapide vérification des vendeurs et des acheteurs – dans notre ville tranquille, c’est assez risible d’imaginer qu’on emporte ses papiers pour aller acheter des légumes ! L’officier chargé de l’opération vint se présenter et je suis contente qu’il ne m’a pas demandé mes papiers à moi ! Pendant la liturgie, j’ai dû m’arrêter trois fois parce que je refusais de continuer avec des armes à l’intérieur de l’Église. Une fois, c’était juste un jeune gars puant du bec, les deux autres fois, c’était une tentative pour harceler les fidèles. J’ai promis que je garantissais tout et ils sont partis par la même porte afin qu’ils puissent vérifier tout et on nous a laissé tranquilles. Je n’ai pas continué, j’ai aidé trois femmes terrifiées à s’échapper par la sacristie et j’avais l’impression d’être lune directrice d’école secondaire en train de réprimander des ados car, à l’exception d’une poignée d’officiers, la majorité du lot sur 100 étaient des cadets d’environ 17 ou 18 ans. Plus tard, quand je suis sortie à 1h30 pour sonner la cloche pour la liturgie des funérailles, j’ai dû faire déplacer un groupe pour ouvrir la porte du clocher ( c’est normalement le sacristain qui fait cela mais il avait trop peur), et comme le font les gosses partout, il y a un type qui a voulu sonner la cloche.

Comme j’allais voir une groupe de jeunes pour répéter la liturgie des cérémonies de la Semaine Sainte, j’ai assisté à la parade de l’armée du Mercredi après-midi (11 ème) Bien que je n’étais pas aussi directement menacée que les autres gens, j’ai éprouvé le même sentiment que le leur d’être abandonnée et une crainte réelle que les terroristes reviennent en ville déranger les cérémonies et les processions. Toutefois, en écrivant ceci, le mardi après Pâques, je suis profondément reconnaissante que mes craintes ne se sont pas concrétisées et que, quoi qu’il puisse arriver dans les jours et les semaines à venir, les gens seront rendus plus forts encore par la célébration du repas Pascal si central dans notre foi chrétienne.

Nous devons réserver pour une autre fois la description des célébrations de la Semaine Sainte à Huasahuasi. Nous avions bien pensé que nous serions sans prêtre, nous avons donc partagé les préparations entre nous. Dot prenant le mercredi et le samedi et moi, le jeudi et le vendredi. Comme j’étais sortie pour déjeuner jeudi, un missionnaire allemand est apparu. Grand Dieu,il a été assez flexible que pour nous laisser faire ce que nous avions imaginé. J’ai été ravie de la présentation dramatique de la Passion que j’avais préparée avec un groupe de jeunes (que j’avais fini par connaître dans les assemblées !) et le prêtre a reconnu leurs efforts. Le Jour de la Résurrection a été célébré avec une messe l’après-midi (car le couvre feu était à 5h30 cette année) suivie par une procession eucharistique – en silence sauf pour les prières aux reposoirs à chaque coin de la place et accompagnée bien sûr d’une fanfare. La dévotion et la vénération étaient profondément émouvantes, comme voir le soleil éclairer la vallée. Après, il y eu des danses sur la Plaza l’après-midi aussi, toute une contradiction pour ceux qui disent que les Sud Américains n’apprécient pas la Résurrection !

Lettre du 17 juillet 1990

« En ce qui concerne notre charge de ‘prêtre temporaire’, Mai fut un mois particulièrement chargé avec beaucoup de messes festives à Huasahuasi même et dans des quantités de villages. Dans un ou deux endroits , la célébration se fait en honneur de Marie, mais la dévotion principale est ‘la Cruz de Mayo’ ou ‘El Senor de Mayo’ – Je pense que dans le calendrier de l’Église nous sommes aussi habitués à ce parallèle étroit dans la fête de la Croix triomphante.

Le schéma était le suivant – un voyage d’une heure à une heure et demi en jeep, et puis surtout élever le niveau du chœur qui chantait à notre arrivée pendant que la secrétaire inscrivait ceux qui voulaient le baptême, ensuite la liturgie, la procession, le baptême (mon record : 10 en une seule journée), la danse et à certains endroits, le déjeuner : un bol de lait chaud et des biscuits secs.

Je ne suis pas certaine si ce que je vais écrire est une caractéristique de mon ‘australianité’ ( on fait d’abord et on théorise après le cas échéant) ou de ma ‘Joséphiterie’ (provoquée par les paroles de Mary McKillop disant ne jamais rien voir sans chercher un remède) ou des trois côtés de mon ennéagramme. Je vais parler de la juste place des femmes et des laïcs dans le ministère d’aide. Au cours des trois derniers mois et dans la pratique, je découvre une nouvelle appréciation des choses, une nouvelle conviction, en même temps que monte en moi une nouvelle irritation et un nouveau ressentiment à propos de deux aspects particuliers de l’Eucharistie et du ministère. En réponse au défi lancé par le Chapitre Général pour que nous mettions à jour notre étude de l’Eucharistie, j’ai lu le livre de Tad Guzie ‘ Jésus et l’Eucharistie’ et nous avons passé récemment deux jours avec les sœurs de Lima à réfléchir sur ce thème ; je suis donc motivée pour essayer de dire où je me situe, mais revenons d’abord à l’expérience.Il y a quelques semaines, j’ai célébré avec une famille élargie, une ‘misa de honros ‘ en l’honneur du grand-père mort il y a longtemps. Notez que j’ai cessé d’utiliser les termes de ‘paraliturgie’ ou de ‘liturgie de la Parole’ ou n’importe laquelle des ‘excuses’ de l’Église Officielle pour dénier aux femmes et aux laïcs la juste place dans un ministère d’aide. Il faudrait essayer d’agir correctement et corriger les gens quand ils viennent nous demander de célébrer leurs ‘misas’. Or, je suis devenue convaincue qu’ils sont plus proches de la vérité et je me suis ‘libérée’ pour exercer le ministère au milieu d’eux.

Maintenant, comment traduire ‘Misa de Honros’. Misa se comprend clairement – ‘ Messe d’honneur’ – il y a bien sûr, la composante de la prière pour la plénitude de la vie éternelle pour la personne, mais je soupçonne que c’est davantage une manière de rendre grâce, bien éloignée de la vie de la personne et de garder sa mémoire vivante dans la famille.

Après les messes, on m’a invitée à déjeuner – il y avait environ 60 personnes présentes. Un repas simple, les plats habituels de fête, fut servi. Premier service, un plat de pommes de terre, ensuite, du riz, un peu de viande et une sauce piquante. Finalement, un grand bol de soupe de maïs. Avant que n’arrivent les plats, nous avons bu de la bière comme d’habitude en nous passant la bouteille et un verre avec les paroles ‘rituelles’ de dons et de remercîments. La première fois que j’ai été confrontée à cette coutume à Lima, j’ai pensé qu’ils manquaient de verres, mais j’ai vite appris que ce n’était pas la raison mais plutôt un symbole d’amitié et de compagnonnage. La dernière gorgée est versée à terre. Mon éducation dominée par l’hygiène me faisant croire que c’était une façon de nettoyer le verre, mais j’ai découvert que c’était pour rendre honneur à ‘pachamama’, la ‘terre-mère’. Donc, comme j’étais assise à côté de la vieille grand-mère et que je la voyais verser à chaque fois un peu de bière à terre en face d’elle à la place d’honneur, j’ai présumé qu’il s’agissait de la même tradition. Quand je l’ai interrogée, elle m’a dit que non, c’était pour le mort !

Lorsqu’après j’ai réfléchi sur cette expérience, j’ai ressenti davantage ce qu’étaient la dernière Cène et l’Eucharistie. Lorsque Jésus dit ‘faites ceci en mémoire de moi’, il ne pouvait pas avoir mis l’accent sur le ‘faites ceci’, c’est-à-dire ‘faites un repas’ ce qui naturellement pour les Juifs a toujours eu des connotions rituelles comprenant les prières et les bénédictions sur chaque espèce de nourriture, la rupture du pain et le partage de la coupe tels que les apôtres l’avaient toujours fait et ont toujours continué à le faire. Cela n’avait donc pas d’intérêt de demander de dire ‘faites ceci’ quand on ne fait que continuer à faire ce qu’on a fait déjà si souvent, alors qu’on devrait plutôt mettre l’accent sur la seconde partie ‘en mémoire de moi’ afin qu’on se souvienne du Seigneur dans ce qu’on fait.

Il me paraît donc que la préoccupation des chefs de l’Église avec la puissance et le contrôle sur ceux qui peuvent célébrer l’Eucharistie, sur ceux qui peuvent et ceux qui ne peuvent pas la recevoir, est dans une passe difficile. C’est une contradiction de parler d’un ‘repas sacré’, d’avoir à rester assis et à regarder, et ne pas participer et cela tout à fait indépendamment du manque d’atmosphère d’un repas de camarades ou, mis à part le manque du symbolisme de base, quand une personne seulement boit à la coupe et que l’on utilise un pain azyme insipide à la place de pain.

Evidemment aussi notre seule perception de la réalité étant la réalité scientifique, empirique, rend difficile pour nous d’accepter la validité du symbolisme. C’est non seulement une contradiction à la proclamation de Jésus qu’il n’y ait plus de distinction entre homme et femme, mais un manque d’appréciation de la situation difficile des villageois comme les nôtres tout autour du monde que notre Église continue à dénier dans son ministère officiel ce qui est une ‘communion ‘naturelle. Quand nos petites communautés haut perchées dans la cordillère des Andes se réunissent, il n’y a aucun pouvoir ni aucune autorité sur terre qui m’enlèvera de la tête que Jésus n’est pas présent personnellement. Je suis reconnaissante du fait que ces mois vécus sans ‘messe officielle’ et au sein d’une culture dont je suis en train d’expérimenter les nouveaux symboles, m’ait ainsi donné une nouvelle compréhension de l’Eucharistie.

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