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"My Letters to the Pope" ["Mes lettres au Pape"], The
Catholic Citizen, revue de lAlliance sainte Jeanne dArc, vol.
72 (1991), n° 1, pp. 18-29 sont reprises ici avec la permission de
lauteure et de The Catholic Citizen
Quand, le 5 janvier 1953, jai écrit ma première
lettre au Pape, je venais davoir 22 ans, jétais
institutrice, occupant mon premier poste à Baindt. À cette
époque, Pie XII était à la tête de
lÉglise catholique. Cest en grande partie lexemple de
Catherine de Sienne (dont javais lu les lettres adressées aux
papes et aux princes) qui doit mavoir donné le courage
décrire à Pie XII.
Dans ma lettre, javais souhaité que les femmes puissent
être ordonnées au sacerdoce, me sentant moi-même
appelée à cette vocation. Je nai reçu aucune
réponse. Ma seconde lettre à Pie XII, qui reprenait le même
souhait, est datée du 26 janvier1954. Quand jai reçu en
réponse une enveloppe avec un magnifique timbre du Vatican et à
lintérieur une carte pré-imprimée, jai
ressenti un bonheur extrême. Revêtue des armes pontificales, la
lettre disait :
"La Secrétairerie dÉtat de Sa Sainteté est
souverainement chargée de vous informer que le Saint-Père vous
remercie pour les marques de loyauté que vous lui avez exprimées,
et, en vous assurant de ses prières, et en signe de linsurpassable
Grâce de Dieu, avec son affection paternelle, il vous donne sa
Bénédiction Apostolique."
Le Vatican, le 2 février 1954
Sceau et armes.
Secrétairerie dÉtat de Sa
Sainteté
À lintérieur de la jolie enveloppe se trouvait un
dépliant avec une photo de Pie XII accompagnée dun tableau
de lAssomption de la Vierge Marie avec, au dos, la prière de
lAnnée Sainte.
Pendant longtemps, jai tout gardé secret, non seulement les
lettres envoyées au Pape mais également mon aspiration à
lordination des femmes au sacerdoce ministériel, car javais
peur dêtre prise pour folle. Ce nest que peu de temps avant
dentreprendre des études de théologie que jai
confié ce vu à mon confesseur et à mon
curé.
De nombreuses autres lettres adressées à des papes ont
suivi : à Pie XII, au cardinal Montini (dont javais vu le nom sur
une des cartes postales du Vatican), à Jean XXIII, à Paul VI
ainsi quà Jean-Paul II. De plus, jai renouvelé ma
requête au Concile ; je lai adressée en même temps,
sous enveloppes séparées, au Pape, au Concile, à une des
Commissions conciliaires. Quand je recevais des réponses du Vatican,
jétais de plus en plus frappée que toute
référence au contenu de mes lettres y était absente.
Dans mes dernières lettres adressées par la suite au Pape,
je nai pas seulement plaidé pour ladmission officielle des
femmes au sacerdoce, mais jai également pris position pour la
cause des femmes: le statut des femmes dans lÉglise, dans le droit
canon, dans la liturgie aussi, en souhaitant que lon fasse mention
explicitement des femmes dans les textes liturgiques. Mes lettres abordaient
également des thèmes annexes comme lusage de la langue
vernaculaire et dautres questions relatives à la liturgie.
Mes études de
théologie
En novembre 1955, jai commencé à étudier la
théologie. Je voulais me préparer à une éventuelle
ordination sacerdotale au cas où il deviendrait possible pour moi de
devenir femme prêtre. Cependant jétais parfaitement
préparée à me ranger si de sérieuses raisons
théologiques sy opposaient.
Le Concile est en vue
Cest durant mes études de théologie que le Pape Jean
XXIII a annoncé louverture dun Concile
général. (Le dernier Concile avait duré de 1869 à
1870.) On comprendra aisément que cette annonce a été un
événement considérable. Ainsi, après 90 ans, il y
allait avoir un autre Concile général au cours duquel tous les
évêques (du moins les évêques résidentiels) de
lÉglise du monde entier allaient se réunir. Beaucoup dans
lÉglise ont été pris dune fièvre de
changement, dinnovation ; certains espoirs justifiés se sont fait
jour, dautres étaient utopiques. Jai lu dans un journal
catholique dominical que lon envisageait une réforme du droit
canon. Devais-je faire appel au Concile pour quil admette
lordination des femmes ?
Dès le début de mes études en théologie, je
suis devenue progressivement persuadée de deux choses : dabord,
quaucune raison théologique ne pouvait être invoquée
à lencontre de lordination des femmes : ensuite, jai
compris de mieux en mieux limportance de la résistance à
cette ordination. Jai appris danciennes étudiantes, des
femmes qui avaient étudié la théologie, combien il
était difficile pour une femme dêtre acceptée comme
professeur de religion, sans parler de devenir diacre ou dêtre
acceptée au séminaire. On ma expliqué les nombreuses
difficultés quil faut être prête à affronter si
lon veut décrocher un poste de théologienne ou même
trouver un emploi comme professeur de religion. En Allemagne, aucun
prêtre ou pasteur employé comme professeur de religion na
à craindre de telles difficultés, pas plus quun professeur
engagé par lÉtat. Et cest pourtant la situation que
nous avions à traverser à une époque où, en
réalité, il y avait une grave pénurie denseignants.
Ainsi cette opposition nétait aucunement due à un surplus
de professeurs de religion. Même le manque denseignants capables
denseigner la religion ne facilitait pas louverture de la porte aux
femmes.
Si déjà une professeure de religion rencontre de tels
obstacles sur sa route, où pourrais-je trouver le courage daller
jusquà demander au Concile daccepter lordination des
femmes ? Bien que jaie senti, dans de nombreux domaines, le vent de
changement émanant du Concile, je remarquai quil soufflait
très peu dans la direction de "la femme et lÉglise".
Cependant, ce vent de changement était soumis à
dimportantes fluctuations. En voici un exemple parmi dautres.
Un de mes professeurs de théologie préférés
a été appelé à de nombreuses reprises à Rome
pour la préparation du Concile. Dabord, je lai entendu se
plaindre des difficultés quil rencontrait avec les
éléments ultra-conservateurs dItalie, dIrlande et des
États-Unis avec lesquels il effectuait le travail préparatoire.
Il a rapporté comment il risquait dêtre classé par
eux comme "hérétique". Après quelque temps, les
rôles furent renversés et mon professeur est revenu de Rome en
disant : "Eh bien, si le Concile continue comme ça, je me demande bien
si je pourrai mourir catholique".
Aussi, pour commencer, je nai osé quune seule chose :
jai écrit au Concile Vatican II et jai demandé avec
beaucoup de ménagement que soit modifié le Canon 968, 1 pour que
son libellé "Seul un homme baptisé peut validement
recevoir lordination presbytérale" soit transformé en
"Seule une personne baptisée peut validement recevoir
lordination presbytérale". Jespérais vaguement
quun farouche opposant ne remarquerait pas ce que je visais vraiment et,
aussi longtemps quil croirait quil sagit dune simple
question de reformulation, il accepterait la modification. Je nai
reçu aucune réponse à cette demande.
Jai réussi
brillamment mes études de théologie. Et ensuite ?
La préparation du Concile avait commencé quand, en 1960,
jai terminé mes études de théologie,
sanctionnées par un magnifique diplôme. Que faire maintenant ?
a) Trois de mes professeurs mont conseillé
dentreprendre un doctorat. Le fait que mon professeur dHistoire de
lÉglise médiévale et moderne soit parmi les trois
ma fort encouragée. Cela montrait quil avait
apprécié mon travail et aussi quil avait changé
dopinion: quelques années auparavant, il sétait
opposé avec véhémence à ce que des femmes fassent
leur doctorat en théologie.
Mais jai réfléchi : que ferais-je avec un bonnet de
docteur ? Un de ceux qui me soutenaient, le Prof. Tuchle, avait pensé
quune fois que jaurais mon doctorat et mon habilitation, il
pourrait y avoir pour moi une ouverture en vue dans le corps professoral du
nouveau collège déducation supérieure qui devait
bientôt être créé. Il a proposé
spontanément daccomplir une première démarche
auprès du président de la chancellerie de mon diocèse
dorigine, celui de Rottenburg, qui avait été
étudiant avec lui. Par la suite, il na pas même osé
minformer de la réponse quil avait reçue. La
rebuffade avait dû être brutale. Il est certain que cest dans
la perspective du sacerdoce que javais accepté
détudier la théologie et alors, si besoin était, de
retourner à lenseignement à la Volksschulle. (En Allemagne,
les enfants entre 6 et 14 ans sont obligés daller à cette
école, la Volksschulle, sils ne vont pas dans une autre
école.) Toutefois je nétais pas prête à
acquérir des diplômes supplémentaires sans avoir
dautres perspectives professionnelles. Après tout, javais
dû payer les 5 années de théologie de ma poche, et il
fallait encore au moins 3 ans pour décrocher le doctorat. Il y avait
longtemps que mes économies avaient fondu. Pour obtenir ce bonnet de
docteur, jaurais à faire de sérieuses dettes, sans
même le moindre espoir de trouver un poste qui me convienne à
moitié.
b) À la fin de mes études, je suis passée
moi-même par ce que dautres femmes théologiennes avaient
vécu avant moi. Les quelques prêtres qui se faisaient leur avocat
navaient pas assez de poids pour faire sauter la barrière
empêchant lentrée des femmes dans le ministère.
La route pour devenir professeur de religion étant pavée
de tant de difficultés, jai préféré redevenir
institutrice primaire. Après une certaine période, et en
acceptant de perdre certains avantages financiers, jai été
à nouveau admise comme fonctionnaire, statut que javais
abandonné pour étudier la théologie. À partir
doctobre 1960, je me suis établie à Neukirch, un petit
village de la région du Lac de Constance, enseignant dans une petite
école où javais dans ma classe 56 élèves
âgés de 6 à 10 ans.
Une relation importante
grâce à lécole dun petit village
Alors que jétais à Neukirch depuis deux ans, la date
douverture du Concile a été annoncée : octobre
1962.
Je considère encore cela aujourdhui comme un geste de la
Providence : à Neukirch précisément, jai eu la
chance de rencontrer le Père Leone Rüss, un prêtre
salvatorien qui était à cette époque en poste à
Rome. Il ny avait guère de chance dêtre admise au
Concile par son intermédiaire, mais il me promit que, sil y avait
des tickets dentrée disponibles, éventuellement pour la
cérémonie douverture, il men procurerait un.
Du point de vue du programme scolaire, les perspectives étaient
favorables dans lhypothèse dun voyage à Rome en
octobre. En effet, Neukirch est située dans une zone où lon
cultive le houblon et les parents ont besoin des enfants pour la
récolte. Donc il y avait de bonnes chances quune ou deux semaines
des vacances dautomne tombent juste au moment de louverture du
Concile.
La pensée ne cessait de me tarauder : "Ne devrais-je pas adresser
une requête au Concile pour que soit admise lordination des femmes
?" Jai rapidement rejeté une telle idée parce que je
craignais que cette demande puisse provoquer trop de réactions
négatives pour me permettre daccomplir une action
constructive.
Un autre tournant important
Cest alors quen septembre 1962 jai reçu une
lettre de mon ancien aumônier des étudiants à Munich, le P.
George Waldmann, S.J.. Il mécrivait quil avait eu
loccasion de passer des vacances en Suisse. Et, durant cette
période, il était tombé sur un article du journal suisse
"Vaterland" susceptible de mintéresser, pensait-il. Il
menvoya la coupure : cétait un papier sur une certaine Dr
Gertrud Heinzelmann qui avait adressé une requête au Concile
Vatican II demandant ladmission des femmes à la prêtrise.
Cette juriste suisse basait principalement sa demande sur le principe
dégalité entre les hommes et les femmes.
Ce genre dargumentation sest mis à travailler en moi,
tel un moteur. Jusqualors javais craint quune justification
de type pastoral, théologique, non polémique de lordination
des femmes ait seulement pour effet de provoquer une résistance accrue
dans les milieux compétents de Rome. Maintenant je ne pouvais
quimaginer que la résistance sexprimerait avec plus de
véhémence si la question était présentée
sous laspect des droits des femmes, comme le faisait dans sa contribution
au Concile cette juriste suisse.
Bien quil devienne un peu tard pour envoyer une contribution au
Concile, cet incident a été décisif pour moi. Aussi, je me
suis décidée à ce moment-là denvoyer au
Concile Vatican II une requête au sujet de lordination des femmes
mais en avançant largument qui avait toujours revêtu une
importance primordiale pour moi : depuis des années lÉglise
se plaignait du manque de prêtres et un grand nombre de paroisses
navaient plus de curé. Cest la brèche par laquelle je
voulais entrer : en dépit du manque de vocations masculines, grâce
aux vocations féminines, le peuple des fidèles pourrait
être mené sur le chemin de la Foi, du Christ, de
lÉglise, il pourrait atteindre le salut. Cet argument était
au cur de ma demande.
Ma première requête
au Concile
Heureusement, je ne partais pas de zéro. Je pouvais faire
référence aux lettres que javais adressées au Pape
et aussi à un prélat à Munich, lequel avait
été chargé par Rome de discuter avec moi de
lordination des femmes (cest-à-dire de me dissuader de
persévérer dans cette voie). Ainsi jai pu reprendre une
partie des arguments et des formules auxquels javais déjà
eu recours dans ces lettres. Parallèlement à mes devoirs
dinstitutrice, jai composé ma requête au Concile
Vatican II en quelques jours (et quelques nuits). En douze pages A4,
tapées en simple interligne, jai plaidé en faveur du
sacerdoce ministériel pour les femmes. Sur deux autres pages, jai
demandé que, dans les cérémonies publiques, lorsque les
textes parlentdes hommes", les femmes soient aussi explicitement
mentionnées, quelles puissent servir la messe, que les femmes qui
sont théologiennes puissent être représentées au
Concile. Et jai traité encore dautres questions juridiques
en rapport au statut de la femme dans lÉglise et la
société.
Jy ai joint une lettre daccompagnement adressée au
Pape, une autre au secrétariat du Concile et une troisième aux
évêques des pays de langue allemande. Quest-ce qui ma
poussée à distribuer plus largement cette requête, que
javais envoyée au Concile et au Pape, également aux
évêques de langue allemande ? Bien que jaie reçu de
temps à autre un signe du Vatican quune de mes lettres avait
été reçue, je ne savais vraiment pas quelle suite lui
était réservée et quel serait le sort de ma demande. Mes
lettres avaient-elles échoué au bac à papier ? Ou
servaient-elles à amasser la poussière dans les archives ?
Peut-être ce risque pouvait-il être évité en en
envoyant une copie supplémentaire aux évêques ? Jai
aussi espéré rencontrer parmi les évêques quelques
partisans de lordination des femmes, juste au cas où le Concile en
viendrait à traiter de ce problème. Après tout,
cétait justement les évêques allemands que
javais entendus se plaindre du manque de prêtres dans leurs lettres
pastorales communes. Il ny avait là rien de neuf pour eux car la
question de lordination des femmes leur avait été soumise
par nous, les fidèles, la presse catholique, même à partir
de la chaire de léglise paroissiale et aussi dans les
prières de la Journée du Sacerdoce.
De manière inattendue, pour distribuer mon document, jai
reçu laide dun journal catholique du dimanche. Il avait
publié, comme sur commande, tout à fait ce dont javais
besoin, à savoir la liste des noms et sièges de tous les
évêques allemands, et même dans certains cas ladresse
complète. Ma communauté de Neukirch disposait dun
duplicateur, utilisé pour imprimer le bulletin de la mairie
envoyé dans tous les foyers. À ma demande, jai pu
lutiliser. Le secrétaire du maire ma appris à
men servir et ma également fourni (contre
rémunération) un certain nombre de stencils, de lencre, du
papier et tout ce dont javais besoin pour ce travail.
En plus dassurer ma tâche dinstitutrice et de composer
le texte, jai dû confectionner les stencils, imprimer, agrafer,
écrire les adresses et poster le tout. Ma collègue, Rösle
Hettich, ma aidée pour la duplication sans même me demander
sur quoi portait le document. Le tout a été fait dans une
hâte fiévreuse, en quelques jours (et quelques nuits). Les
différentes parties du document et la lettre daccompagnement
portaient les dates des 3, 4 et 5 octobre 1962. Le Concile Vatican II
souvrait le 11 octobre. Je voulais être à Rome à
cette date.
Je nai pas communiqué ma requête à la presse
de sorte que jignore comment la revue française "Informations
Catholiques Internationales" a pu rédiger un article à son
propos. Pas plus que je ne sais comment un missionnaire dAfrique du Sud a
obtenu linformation. Il ma écrit à propos de cette
communication faite au Concile. À cette époque, jignorais
tout en matière dinformation et dagences de presse.
Jétais à attendre anxieusement de savoir comment effectuer
mon voyage à Rome !
Avant le début du
Concile
Peu avant louverture du Concile Vatican II, la première
conférence de presse conciliaire pour tous les évêques de
langue allemande sest tenue au Généralat des Salvatoriens
à Rome. Le P. Leone Rüss SDS, que javais rencontré
à Neukirch (le petit village près du Lac de Constance où
jenseignais) my a invitée. Jai été
heureuse de saisir cette occasion. Avant que ne commence la conférence
de presse, le P. Bonaventura Schweizer, qui était alors le
Supérieur Général de lOrdre Salvadorien, a
informé un petit nombre dinvités dun obstacle
imprévu.
Après que le Concile Vatican II ait été
annoncé par le Pape Jean XXIII, la Curie a procédé aux
préparatifs selon les directives du Code de Droit Canonique alors en
vigueur, le Codex Juris Canonici de 1919. Celui-ci prévoyait que tous
les évêques devaient être invités à un concile
ainsi que les supérieurs des plus anciens ordres religieux masculins,
à savoir ceux définis dans le Code de Droit Canonique de 1919. Ce
qui veut dire que les ordres religieux plus récents
nétaient pas invités alors que, dans de nombreux cas, ces
derniers comptent plus de membres profès que certains ordres plus
anciens, par exemple les Bénédictins ou les Capucins. Toutefois,
parce quil y avait beaucoup dordres récents, il ny
était pas fait référence dans le Droit Canon. Ne pas
être invité au Concile pour ce motif est apparu comme une
discrimination. Les supérieurs de ces ordres ont adressé alors
une demande aux autorités compétentes du Vatican afin
dêtre admis au Concile, laquelle était accompagnée de
la justification suivante: "Nous avons plus de membres profès que des
ordres plus anciens et nous avons accompli un travail plus important et
meilleur au service de lÉglise." Cette demande a été
rejetée. Les supérieurs généraux des ordres
concernés ne se sont pas considérés comme vaincus et ont
introduit une autre supplique. Sans succès. La manuvre a
été répétée plusieurs fois. Une quinzaine de
jours avant louverture du Concile, ils navaient pas encore
été admis. Une ultime démarche a été
couronnée de succès. Les supérieurs des ordres religieux
comptant un nombre donné de membres (plus de 1000) ont reçu une
invitation quelques jours à peine avant louverture du Concile.
Selon lancien - et probablement le nouveau - Code de Droit
Canonique, les supérieures générales des ordres
religieux féminins ne sont pas invitées, sans tenir compte
sil sagit dordres anciens ou récents, si ceux-ci
comptent beaucoup ou peu de membres profès. Par ailleurs, aucune
participation au Concile nest prévue pour des femmes,
quelles vivent à lintérieur ou à
lextérieur dun couvent, pas même comme observatrices,
certainement pas avec un droit de vote. Ma demande "que des femmes puissent
aussi être représentées au Concile, en particulier, des
théologiennes", que javais envoyée au Concile en octobre
1962, navait très probablement pas été lue à
Rome.
Une question
stimulante
Comme commençait la première conférence de presse
du Concile, Mgr Kampe, évêque de Limburg, qui était
à lépoque lévêque chargé de la
presse, a donné une conférence. Il a parlé abondamment
mais a dit très peu de choses intéressantes.
La conférence de presse a commencé vraiment à
devenir passionnante lorsque lon a permis à des journalistes -
hommes et femmes - de poser des questions. Certaines étaient
plutôt banales, à caractère pratique, du type "Où
peut-on se procurer des tickets pour la cérémonie
douverture ?", - "Quand le Concile commencera-t-il ? - "Où et
quand les journalistes seront-ils informés de ce qui se passe au Concile
?"
Jétais assise là et jhésitais au-dedans
de moi. Dune part, je devais faire très attention de
mémoriser les questions posées et les réponses
apportées. Dautre part, jétais, le cur
brisé, devant un dilemme : pouvais-je, en tant quinvitée du
P. Leone, comme non-journaliste, me permettre de soumettre un problème
à lattention de la nombreuse assistance qui remplissait la salle ?
Si oui, comment pouvais-je le présenter habilement ? Jai
levé le doigt et - à ma grande surprise - la parole ma
été donnée. Bien que je sache parfaitement bien que les
femmes nétaient pas invitées au Concile et bien que
jaie appris du Supérieur général des Salvatoriens
que les supérieurs de certains ordres masculins avaient eu à
faire un vibrant plaidoyer pour avoir une place et une voix au Concile,
jai posé la question : "Des femmes ont-elles aussi
été invitées au Concile ?" Il y a eu un silence de
mort ; on aurait pu entendre voler une mouche. Le problème était
sur la table. Jai eu le sentiment que beaucoup étaient heureux de
ce que Mgr Kampe soit mis en difficulté. Tous étaient curieux de
voir comment il allait sen sortir. Intelligemment, il a
répliqué par une boutade sur un ton réconfortant :
"Peut-être au Concile Vatican III !" Cette plaisanterie a
été accueillie par des rires bruyants, qui se voulaient
approbateurs. Je me dis : cette fois, il a mis les rieurs de son
côté. La réponse était-elle réconfortante ?
Le Concile Vatican I sest déroulé en 1869-1870 ; sil
a fallu attendre 93 ans le Concile suivant (de 1869 à 1962), alors les
femmes devront encore attendre longtemps leur "éventuelle admission".
Quand les rires se sont éteints, dautres
questions-réponses qui ont encore fusé. Après un temps,
jai saisi une autre occasion pour demander : "Jai entendu dire que
les supérieurs de certains ordres religieux masculins ont
été invités au Concile à la dernière minute.
Quen est-il des ordres féminins, certains dentre eux
comptant plus de membres que des ordres masculins
? Y aura-t-il des invitations de toute dernière minute ?"
Lévêque a répondu par la négative. Cette fois,
personne na ri.
Après la première
conférence de presse
En posant ma question "Des femmes ont-elles aussi été
invitées au Concile ?", javais fortement attiré
lattention sur moi. Cest alors quun Bénédictin,
le P. Placidus Jordan, est venu me parler. Il ma informé
quune juriste suisse, une certaine Gertrud Heinzelmann, avait introduit
une requête auprès du Concile pour que les femmes soient admises
au sacerdoce. Je lui ai répondu que je la connaissais déjà
et que javais moi-même adressé au Concile une demande
semblable. À sa demande, je lui ai donné une copie de mon
document. Jai considéré le P. Placidus comme un
invité à la conférence de presse au même titre que
moi, et non comme journaliste.
La Présidente de lAlliance Internationale Jeanne dArc
ma posé un jour la question de savoir comment mon texte en
était venu à être publié. Au moment où
jécris ces lignes en 1991, je soupçonne que cela pourrait
être le P. Placidus ait passé mon texte aux Informations
Catholiques Internationales. Mais il ne mavait pas demandé si
jétais daccord de le publier ; nous nen avons jamais
parlé. Peut-être bien que ma question, qui voulait seulement
amener à une réflexion, ma fait prendre pour une
journaliste et ceci semble confirmé par le fait que javais libre
accès à la Stampa, la Salle de Presse du Vatican, dans
laquelle je pouvais entrer et sortir comme tout correspondant de presse,
là où chaque jour, répartis en groupes linguistiques, les
journalistes avaient droit à un compte rendu de ce qui
sétait passé le matin dans laula conciliaire. Pendant
tout mon séjour à Rome, chaque jour à une heure de
laprès-midi, jy allais pour écouter le
résumé tout chaud des délibérations du Concile,
délivré par Mgr Fittkau pour les journalistes de langue
allemande. Actuellement, dans mon travail, je maide des
résumés miméographiés fournis durant les
différents jours du Concile.
Le Feuerreiter (Le Cavalier de feu), un journal catholique
illustré, a rapporté mon intervention durant la première
conférence de presse conciliaire sous le titre "La question provocante".
Ferdinand Ortel explique à ses lecteurs : "Beaucoup de journalistes
présents ne sont pas catholiques et donc posent des questions dont la
réponse est évidente pour les Catholiques comme : Y a-t-il
des femmes invitées au Concile ?" Il semble que ce journaliste ne
pouvait imaginer quune telle question puisse sortir de la bouche
dune théologienne catholique laquelle savait très bien, et
regrettait très fortement, quaucune femme nait
été invitée.
Un an plus tard
Le Pape Jean XXIII est mort le lundi de Pentecôte 1963. Le Concile
a été ajourné. La question était : "Le Concile
va-t-il se poursuivre ?" Les Cardinaux ont élu alors un Pape qui
était prêt à prendre le risque de continuer : Paul VI.
Quand la seconde session a débuté cétait de nouveau
la saison de la récolte du houblon, de sorte que jai pu me rendre
à Rome. Quand je suis arrivée, la conférence de presse
quotidienne était presque achevée : Mgr Kampe avait fait sa
communication et le temps des questions était achevé. Les
Pères conciliaires, les prêtres, les journalistes
sétaient levés et étaient en train de discuter.
Jai été accueillie par de vibrants "Bonjour !" venant du P.
Léone et dautres personnes qui mavaient reconnue,
mayant vu lannée précédente. Ils mont
dit : "Vous arrivez précisément aujourdhui, le jour
où sest déroulé un événement
mémorable. Le très révéré Cardinal Suenens,
de Bruxelles, a pris la parole aujourdhui et a rappelé : La
moitié de lhumanité est composée de femmes. Dans
lÉglise aussi, au moins la moitié des fidèles sont
des femmes ; et ici, au Concile, où sont-elles ? Il a été
fortement applaudi."
Cela ma mis du baume à lâme. Et, suite à
cette interpellation, Paul VI a annoncé que des femmes seraient
invitées au Concile comme "auditrices" (observatrices) ; il en a
nommé dabord une, puis dautres, soit en tout 16 femmes.
Deux ans plus tard
Quand je suis revenue à Rome à lautomne 1964,
jai pu admirer les photos des premières femmes admises au Concile
comme auditrices, exposées parmi dautres clichés dans la
salle de presse. Malheureusement, cétaient des femmes dont je
navais jamais entendu parler comme ayant soutenu ladmission de
femmes au Concile. On na pas sollicité des femmes ayant une
formation théologique qui auraient eu la compétence pour suivre
les débats conciliaires. Il ny en avait pas non plus de Belgique,
le pays du Cardinal Suenens. Mon impression : celles qui avaient
été désignées ont récolté ce que
dautres avaient semé. Bien que moi-même, comme institutrice,
je naurais pu suivre une session entière du Concile, ni même
une grande partie, jétais choquée quaucune
théologienne ne puisse participer. Il a fallu plusieurs prières
"Suscipe" pour dépasser cela.
Jétais encore dans un coin, luttant comme les larmes, en en
essuyant néanmoins quelques-unes, quand un homme sest
approché de moi et sest présenté : M. Klein,
représentant de la Radio Allemande du Sud-Ouest. Il ma
demandé si jétais daccord décrire un
texte pour Radio SW. Je lui dis que jaimerais vraiment mais que je devais
être assurée que, de sa part, il prendrait le risque d
"essuyer des coups de feu". Il a marqué son accord et ma
demandé, pour débuter, décrire un texte sur les
auditrices au Concile. Jai interviewé deux des 16 auditrices. Mon
papier "Femmes au Concile" a été lu et diffusé le dimanche
8 novembre 1964 durant lémission religieuse.
En 1965, jai donné le compte rendu dun livre
dElisabeth Schüssler "The Forgotten Partner" ["La partenaire
oubliée"] et préparé une émission assez longue sur
"Faut-il faire taire les femmes dans lÉglise ?"
En 1966, Radio Allemagne (Deutschlandfunk) a diffusé deux
de mes contributions : "Les femmes dans le Judaïsme" et "Les femmes dans
le Nouveau Testament". Toutefois, on y avait fait des coupures de façon
à permettre à un professeur de théologie de donner son
avis.
Regard en
arrière
Considérant :
a) quen novembre 1962, le premier laïc catholique a
été admis dans laula conciliaire ;
b) que, vers la fin de la première session déjà, 40
hommes non catholiques ont été admis au Concile comme
observateurs, théologiens, représentants des Églises non
catholiques ;
c) quen septembre 1962, le Pape Paul VI avait déjà
annoncé la création dun secrétariat pour les
non-Chrétiens (jusquici il ny a pas de secrétariat
pour les Femmes) ;
... ce nest quà la fin de la troisième session
du Concile que des femmes ont été autorisées à
assister comme observatrices mais il navait parmi elles aucune
théologienne (comparez avec les 40 observateurs non catholiques de sexe
masculin). On peut ainsi mesurer à quel rang inférieur se situent
les femmes aux yeux de nos hommes dÉglise.
Néanmoins, il reste un petit motif de consolation : que lon
se rappelle la réponse de Mgr Kampe à ma question lors de la
première conférence de presse : "Peut-être au Concile
Vatican III !". Après tout, 16 femmes ont été admises au
Concile, non pas après 93 ans, mais après seulement 2 ans
dattente !
En 1987, au Synode des Évêques qui sest tenu à
Rome (même si un Synode ne se situe pas au même niveau quun
Concile), des femmes ont été autorisées à
prendre la parole ! Je noublierai jamais comment une auditrice
laïque, durant loffertoire de la cérémonie de
clôture, a apporté le calice à lautel pontifical.
Elle le portait avec une telle dignité, le visage rayonnant de joie
!
En considérant les obstacles discriminatoires contre les femmes
qui existent encore à lheure actuelle, je peux, et je souhaite,
exprimer ma satisfaction pour les progrès accomplis.
Considéré objectivement, les progrès sont minimes, mais
quand on mesure les obstacles quil a fallu surmonter, il y a eu,
après tout, une avancée considérable.
Josefa Theresia
Münch, Laupheim 1991
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