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Introduction: Le Jeu de la Tradition dans la Pratique Masculine du Ministère

Introduction

par Marie-Jeanne Bérère

Le Jeu de la Tradition dans la Pratique Masculine du Ministère Apostolique
Cahiers de l'Institut Catholique de Lyon, numero 3, 1979, pp.7-10.
Republié sur notre website avec les permissions nécessaires.

1. Posons la question

«Jamais l’Eglise catholique n’a admis que les femmes puissent recevoir l’ordination presbytérale ou épiscopale»(1).

C’est ce qui est fixé dans le Canon 968 du Code de Droit canonique qui s’exprime ainsi : «Seul un homme mâle (vir) baptisé reçoit vraiment l’ordination sacrée»(2).

La déclaration de la Congrégation pour la doctrine de la foi sur la question de l’admission des femmes au sacerdoce ministériel, du 27 janvier 1977, le plus récent document ecclésiastique sur le sujet, rappelle que cette discipline correspond à la ferme tradition de l’Eglise en la matière (3).

Cependant, si ferme qu’ait été cette tradition, il semble bien que l’Eglise doive accepter aujourd’hui d’être confrontée à elle, car si, au cours des siècles, jusqu’à présent, «la loi n’a jamais été contestée» (4), on ne peut nier que le principe même se trouve maintenant soupçonné. Et de ce fait, une question importante est posée sérieusement à l’Eglise. Elle lui vient à la fois de l’extérieur, provoquée par les signes des temps qu’annonçait le pape Jean XXIII (5), et de l’intérieur, formulée par certains de ses membres préoccupés de sa mission.

L’importance de la question nait de ce qu’elle concerne deux éléments fondamentaux de l’Eglise, à savoir :

Parler de ministère ordonné, en effet, c’est dire qu’il s’agit du ministère apostolique de référence qui fait de l’Eglise le corps du Christ et non une société humaine ordinaire. Peuple de Dieu, l’Eglise ne peut se passer de ministres dont le service particulier est de signifier sa relation constante au Christ, fondement et pierre d’angle, dans le témoignage qu’elle porte de la vie selon l’Esprit. Ce ministère de référence à l’évangile et à la convocation du Christ est indispensable à l’Eglise. Depuis les communautés premières de croyants, issues de la prédication des Apôtres, les formes et les modalités de ce ministère ont cependant été diverses, nous aurons l’occasion de le remarquer plus loin. Mais l’idée du ministère est inhérente à la notion même d’Eglise du Christ, rassemblement de ceux qui sont «du christ» (6). Etudier le ministère en ce sens, c’est bien aborder un sujet qui touche au coeur de cette Eglise. Et c’est précisément ce ministère-là dont il est dit que seuls les hommes masculins sont aptes à le recevoir.

Annonçant ensuite qu’il s’agit aussi de tradition, nous évoquons le continuel jeu dialectique du «recevoir et transmettre» ou «recevoir et traduire», qui caractérise la vie de l’Eglise. En effet, l’Eglise reçoit et accueille la parole évangéli-que et la médite dans l’Esprit en vue d’un avenir, vers la construction du royaume annoncé. Alors la vie des communautés peut prendre couleur d’évangile selon les moments et les circonstances. Parler ainsi de tradition, c’est reconnaître quelque chose d’essentiel à l’Eglise.

Pour avoir évoqué cette double dimension de l’Eglise, ministérielle et traditionnelle, nous sommes amenés à poser une double question à laquelle ce travail voudrait apporter des éléments de réponse :

2 . Quelques Points de Methode.

Comment aborder une telle question, aussi vaste, étendue à la mesure de vingt siècles de christianisme ?

Nous préciserons d’abord l’angle de recherche. Il est d’évidence que l’Eglise a réservé aux hommes certaines fonctions. Pour juger des motivations de cette attitude, il faut découvrir les traces historiques de cette prérogative. Nous les trouvons particulièrement dans les témoignages «a contrario» et nous comprendrons quels ministères ont été le privilège exclusif des hommes dans la mesure où nous rencontrerons l’exclusion manifeste des femmes pour l’accomplissement de ces mêmes fonctions. Nous nous sommes donc mis à la recherche de documents qui expriment clairement que les femmes n’ont pas été admises à remplir tel ou tel rôle, et nous n’avons recueilli que ceux-là.

Pour cet inventaire, nous avons délibérément laissé de côté les textes du Nouveau Testament en tant que témoignages directs. Nous aurons, bien sûr, à évoquer des textes de Paul ou des évangiles ; mais ce sera au niveau de leur exégèse et de leur utilisation dans des écrits ultérieurs.

Certes, l’Eglise des premières décennies du christianisme connaît des ministères nombreux, variés et variables, dont il est possible de repérer la présence et de déceler l’importance à travers les Actes des Apôtres et les lettres de Paul, mais ils ne paraissent pas nettement définis ni soumis à des normes précises et ne sont donc pas nécessairement reproduits d’une communauté à une autre sous la même forme. Indispensables aux églises qui s’organisent, les ministères surgissent au fur et à mesure où ces églises entendent porter témoignage au cœur de leur situation propre. A partir du ministère des apôtres comme garantie d’authenticité, les communautés néo-testamentaires inventent leurs ministères, les adaptent, les instituent, avec une grande liberté (7).

Dans la variété des services organisés ainsi à l’intérieur des communautés, le Nouveau Testament fait une place non négigeable à ceux qui sont accomplis par des femmes. Nombreux sont maintenant les exégètes et les théologiens qui pensent ne pas trouver de différence essentielle entre les ministères confiés aux hommes et ceux que remplissaient les femmes (8). Mais il n’est pas facile de déceler si tous ces ministères étaient «ordonnés». Que représentait exactement l’imposition des mains ça et là mentionnée mais non toujours attestée ? Avait-elle en toutes circonstances et en tous lieux la même signification ?

Cette relative imprécision peut être envisagée comme inexpérience, pour des communautés toutes nouvelles qui n’avaient pas encore eu le temps de cerner les problèmes de leur installation. Mais peut-être voyons-nous aussi, à travers le foisonnement créateur que nous livre le Nouveau Testament, des croyants qui se laissaient conduire par l’Esprit du Christ et réagissaient moins en conformité avec des schémas ou des structures que sous l’action de cet Esprit. Il serait sans doute très intéressant de connaître avec quelque précision ce que fut, sur le point des ministères confiés à des femmes, l’organisation des communautés qui ont vécu la nou-

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veauté des commencements. Il faut dire cependant que la situation de ces premières églises était marquée par l’enthousiasme et la ferveur que provoquait la certitude de la parousie toute proche ; dans cet état d’esprit, les communautés qui espéraient le retour imminent du Christ, pouvaient accepter des situations de choc, des attitudes prophétiques (9). Mais passée la génération des témoins oculaires de l’évangile et abandonnée l’attente de la fin du monde immédiate, les croyants ont dû s’installer dans le monde de leur temps pour habiter réellement leur société, afin d’y être signe de la bonne nouvelle.

Puisqu’un ministère ordonné selon les critères ultérieurs n’est pas nettement identifiable dans le Nouveau Testament et que l’exclusion absolue des femmes n’est manifestée que par quelques injonctions de Paul — que nous retrouverons d’ailleurs abondamment citées— nous n’interrogerons que des documents postérieurs au premier siècle. Au second siècle, en effet, les ministères sont à peu près partout établis selon une hiérarchie connue, dont le modèle est reproduit, avec quelques variantes de détail, dans toute l’Eglise(10).

Nous ne pensons pas avoir rassemblé de façon exhaustive tous les textes existants affirmant la nécessité de réserver le ministère ordonné aux hommes. Ce qui a guidé le choix définitif de notre corpus, c’est qu’il correspond à peu près à l’ensemble des textes cités en référence par la Déclaration de la Congrégation pour la doctrine de la foi. A ce titre, il a semblé qu’il pouvait constituer valablement la base de la réflexion.

Nous entrerons donc maintenant dans la lecture de ces différents textes, selon un ordre chronologique très général, essayant de les comprendre, autant qu’il est possible, dans leur environnement propre.

Notes

1. Documentation catholique, N° 1714, 20 février 1977, p. 159.

2. Codex juri canonici, Roma 1918 : «Sacram ordinationem valide recipit solus vir baptizatus».

3. D.C., N°1714, p. 159.

4. idem.

5. Encyclique «Pacem in terris» du II avril 1963. L’entrée de la femme dans la vie publique est citée par le pape comme un signe des temps.

6. Gal. 5,24.

7. Une étude importante se trouve dans Collectif, «Le ministère et les ministères selon le Nouveau Testament», Le Seuil, Paris, 1974, ou encore dans André Lemaire, «Les ministères aux origines de l’Eglise», Le Cerf, Lectio divina 38,1971.

8. Lire par exemple, dans le même ouvrage : Henri Denis et Jean Delorme: La participation des femmes au ministère. Les données du Nouveau Testament, p. 506.

9. En Concilium No 111, Elisabeth FIORENZA pense que le rôle des femmes était même prépondérant à cause de la déviance représentée par le groupe des croyants au Christ, Jésus ayant appelé précisément ceux qui étaient marginaux à un rôle actif, pp. 23-25. Quoi qu’il en soit de cette opinion qui s’appuie sur la supposition que «beaucoup de l’histoire au féminin s’est perdu», les textes actuels du N.T. font souvent état de l‘action apostolique des femmes.

10. Lire Pierre Nautin, «L’évolution des ministères au IIème et IIIeme siècles», dans Revue de Droit canonique, N°23, Strasbourg, 1973, pp. 46-76.

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