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Ministère et tradition dans la vie de l’Eglise

Ministère et tradition dans la vie de l’Eglise

par Marie-Jeanne Bérère

Le Jeu de la Tradition dans la Pratique Masculine du Ministère Apostolique
Cahiers de l'Institut Catholique de Lyon, numero 3, 1979, pp.49-64.
Republié sur notre website avec les permissions nécessaires.

La question qui termine le chapitre précédent nous renvoie à la vie de l’Eglise que nous voulons considérer sous les deux aspects de la tradition et du ministère : il est de la nature de l’Eglise d’être à la fois traditionnelle et ministérielle.

I. La Dimension Traditionnelle de l'Eglise.

A . La tradition, processus historique de l’Eglise entre évangile et eschatologie.

L’Eglise est né à la Pentecôte, c’est-à-dire au moment où les premiers croyants en la résurrection de Jésus ont éprouvé l’action de l’Esprit comme un envoi. Qu’est-ce à dire ?

Croire en Jésus vivant avec eux, être persuadés que Dieu s’est manifesté en le relevant d’entre les morts, ne leur suffit pas. Leur situation de croyants leur est insatisfaisante si elle reste intérieure à leur petit groupe ; elle doit être dépassée, elle s’ouvre sur la proclamation et sur l’action. Quelque chose doit arriver qui est encore inexistant et qui, surgissant pourtant de leur expérience présente, demande leur invention et leur travail. L’avenir de l’Eglise se met en route avec les disciples qui prennent la parole en public pour annoncer ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth.

Quel sera cet avenir ? Celui qui se constituera par un continuel envoi vers des situations sans cesse à transgresser pour faire ce quelque chose de neuf et d’inédit qui peut jaillir à tout instant et qui sera le témoignage en eux de l’action de l’Esprit.

Dans la communauté croyante qui naît ainsi, la tradition s’exprime d’abord par l’enseignement oral de la prédication. Les apôtres parlent pour transmettre leur expérience : «Ce Jésus, Dieu l’a ressuscité des morts» (1), et alors tout ce qu’ils ont vécu avec lui prend un sens fondateur. Il ne s’agit pas d’un enseignement de maître à disciple, mais d’une proclamation de foi, de l’expression reprise et modelée par la vie de tout ce qui se révèle en eux de leur expérience. Les évangiles ont été d’abord ces «traditions» où les apôtres transmettaient en les faisant passer dans le quotidien de leur engagement, les enseignements inédits de Jésus de Nazareth. «La vérité tout entière» est le lieu où ils entraient par la découverte journalière et progressive des parcelles de vérité de la révélation apportée par Jésus, au fur et à mesure qu’ils «faisaient» cette vérité, chaque nouvelle approche creusant le sillon d’une approche inattendue.

Ainsi comprenons-nous les enseignements des lettres de Paul, les récits des Actes des apôtres et les livres des évangiles devenus maintenant pour nous des écrits. Mais en fixant, dans le canon des Ecritures, un choix de ces traditions premières qui ont posé les bases de l’Eglise, celle-ci n’a pas mis un terme à sa fonction traditionnelle, elle en a seulement désigné l’horizon de référence, le lieu - source et le foyer de convergence.

Car le royaume de Dieu est à venir en même temps que déjà là. Présent en espérance parce que le Christ est vivant, il est pourtant à construire et il vient à travers les chrétiens jusqu’à la réalisation de l’espérance que sera le royaume advenu. L’Eglise qui chemine dans l’élan de l’évangile ne peut être que traditionnelle, c’est-à-dire, revenant sans cesse à cet élan originaire pour y confronter les initiatives qu’il a suscitées en elle, elle informe le monde où elle vit pour y construire quelque chose du royaume. Prenant alors appui sur la mémoire de ses origines, il lui faut transgresser les situations acquises pour continuer sa route vers une nouvelle construction, jusqu’à l’eschaton, la réalité dernière et définitive que sera la réalisation d’une humanité totalement humanisée dans la seigneurie du Christ Jésus.

B . La tradition, expression symbolique de l’action de l’Esprit.

Précisons d’abord en quel sens est employé ici le terme symbolique dont les définitions sont variées. Il s’inspire des théories qu’on trouve exposées par Dan Sperber (2), ou E. Ortigues (3), utilisées également par Jean Ladrière (4), qui abandonnent la notion du symbole - objet compris comme figure renvoyant à une réalité, et le définissent plutôt comme une opération cognitive. Ils parlent alors de fonction symbolique de l’esprit humain en tant que moyen de connaissance. Ce «dispositif symbolique» permet à l’homme d’appréhender ensemble des éléments de savoir dont le rapprochement, la coexistence, créent des significations nouvelles.

C’est une aptitude de l’esprit qui tenant dans un même rapport des éléments signifiants, provoque leur interpellation réciproque et suscite par elle le jaillissement d’un sens. Le jeu quasi infini des signifiants multiples donne sans cesse des surplus de signification à l’orientation première de la pensée. Plutôt que fonction symbolique, d’ailleurs, il serait mieux de dire fonction «symbolisante» ou «symbolisa-trice» pour évoquer cette opération de connaissance qui utilise les signifiants les plus divers, comme ils se présentent, de telle façon que leur juxtaposition «donne à penser» selon l’expression de Paul Ricoeur, et fasse naître des significations encore inexistantes.

La vie de Jésus, sa mort, sa résurrection, constituent pour les croyants, la parole et le geste fondateurs, l’action inaugurale d’un nouveau rapport à Dieu et d’une transformation du monde. Pour la conscience chrétienne, elles sont en cela un ensemble de signifiants premiers. Par leur prédication et leur témoignage les apôtres ont développé ces signifiants primitifs et ont commencé à produire, pour leur compte, un sens de l’événement évangélique. A leur parole, les croyants des premières générations se sont approprié par la foi les éléments de l’évangile et à leur tour, leur ont fait produire sens dans leur vie. Ce qui nous est parvenu de l’événement Jésus-Christ est un écho à plusieurs voix du message primitif reçu et rendu signifiant dans l’expérience croyante. Le fait que nous ne connaissions pas le dire premier de Jésus, mais seulement ses déploiements à travers la vie des communautés, doit nous rendre attentifs à cette idée que l’expression vivante de l’Eglise traduit son rôle symbolisateur, celui par lequel elle permet aux chrétiens de donner sens à l’évangile, de créer du sens à partir de lui.

Les chrétiens en assemblée reçoivent l’évangile et le saisissent par la foi, puisant dans la mémoire ecclésiale des éléments signifiants de son message. Dans leur propre vie, ils lui découvre des implications nouvelles qui les envoient à des significations neuves, puis à des comportements inédits, lesquels rejoignant à leur tour les intuitions évangéliques, créent de nouvelles voies de signifiance et d’action. Chaque chrétien dans son existence, et chaque époque pour son propre compte se doivent d’accueillir la proclamation de l’évangile et de rester disponibles aux sens nouveaux que feront naître ses paroles et ses récits confrontés à l’existence concrète.

Ainsi rejaillit dans des formes parfois inattendues l’élan de l’expression originaire.

Ici se situe le rôle de l’Esprit. C’est par cette passionnante découverte, ou plutôt cette continuelle invention de significations qui fait l’Eglise vivante, que l’Esprit la conduit vers la vérité tout entière (5). On peut voir une connivence entre l’action de l’Esprit qui «souffle où il veut» (6) et la capacité de l’esprit humain à symboliser, et, par le jeu foisonnant des signifiants, ouvrir des voies de compréhension et produire des expressions nouvelles.

Lorsque des chrétiens ensemble se mettent à l’écoute de l’évangile, l’intelligence d’où surgit la signification du message, le souffle qui fait jaillir l’étincelle du sens, la connaissance profonde qui éclaire soudain le rapprochement de deux paroles ou de deux éléments devenus signifiants, l’énergie inventive qui suscite les mises en route vers plus d’humanité et de liberté, tout cela est l’œuvre de l’Esprit se joignant à leur esprit. En ce sens, ta vie de l’Eglise est bien expression de l’action symbolisante de l’Esprit.

Et on peut dire que là est la Tradition, qui tient à la fois l’événement évangélique dans sa contingence et son originalité non réitérable et particulière, et l’événement eschatologique espéré dans la marche active de l’Eglise vers l’établissement plénier du royaume.

Sous l’action de l’Esprit, c’est la Tradition qui ouvre sans cesse un espace pour le progrès de l’humanité, pour son «à venir» des derniers temps, en restant fidèle à l’horizon évangélique, c’est-à-dire à l’orientation que lui a donnée la vie terrestre de Jésus et sa mort signifiante. La Tradition, c’est ce qui pousse l’Eglise dans sa fonction symbolisatrice, provoque sa réflexion, suscite ainsi sa vie. L’Eglise ne peut être Eglise du Christ que si elle dit l’espérance du royaume vers lequel elle chemine, au fur et à mesure qu’elle le fait advenir en inventant ses réalisations partielles. La Tradition est bien en ce sens, une dimension constitutive de l’Eglise.

C. Les traditions

Sur ce fond de Tradition s’insèrent les décisions concrètes de l’Eglise, qui tissent l’existence commune des croyants. La vie selon l’Esprit exige que soit d’abord discerné ce qui vient de l’Esprit, ce qui est réellement animé par lui. A reconnaître la cohérence de telle attitude avec l’orientation de l’évangile, l’Eglise assume l’authenticité de sa foi. Elle prend des décisions circonstanciées qui, compte tenu d’un temps, d’un lieu, coincident avec la visée du royaume à construire et sont autant de traditions. Si, par quelque point, il y a connivence profonde entre l’évangile, l’édi-cation du royaume et une attitude nouvelle, la pratique de l’Eglise qui s’instaure sur cette concordance constitue une tradition. Les traditions représentent des points d’ancrage de l’influence de l’Esprit, des relais à partir desquels rejaillit l’espérance active des chrétiens dans le mouvement de la Tradition vivante.

En cette matière, les Actes des apôtres sont une source précieuse d’enseignements. Le chapitre quinzième nous livre à ce sujet un récit très significatif.

A Antioche, des juifs chrétiens, arrivés de Jérusalem avec leur mentalité religieuse où la circoncision tenait encore une place de premier plan, entendaient imposer cette circoncision aux chrétiens venus du paganisme et affirmaient que l’ob-servance de la loi de Moïse restait absolument nécessaire au salut.

Il est vrai que Jésus, né juif, élevé dans la religion juive, avait parlé pour les juifs et choisi des apôtres juifs lesquels avaient proclamé aux juifs l’évangile de la nouvelle alliance.

Mais pourtant, un certain nombre de non-juifs, incirconcis, avaient été admis dans la communauté chrétienne d’Antioche. Le conflit de deux modes de penser l’insertion dans l’Eglise pose alors une question vitale.

Comment va-t-on la résoudre ?

Paul se réfère à l’Eglise de Jérusalem. Il va trouver les apôtres, les garants de l’authenticité apostolique et avec eux, il examine sérieusement l’affaire.

«Les apôtres et les anciens se réunirent pour examiner cette affaire» (7).

Il s’agit de confronter la situation des incirconcis d’Antioche avec ce qui fait l’essentiel de l’attitude chrétienne, telle qu’on la découvre à l’écoute de l’évangile. Or, ces croyants ont accueilli la bonne nouvelle qui leur a été annoncée de la part du Seigneur, ils ont reçu l’Esprit saint aussi bien que les juifs, par le don gratuit de Dieu, et ils vivent dans la communauté de ce même Esprit.

C’est l’occasion pour l’Eglise d’approfondir la nouveauté apportée par le Christ : le salut est donné à tous les hommes et non aux seuls juifs. Les apôtres reconnaissent alors pour critères premiers de l’appartenance chrétienne, l’accueil de la parole et la foi au Christ, la circoncision devenant secondaire et même inutile. Ils reconnaissent que la sève évangélique atteint les païens directement, que le nouveau peuple rassemblé par l’Esprit abolit la distinction entre juifs et gentils. Jusqu’alors, ils n’avaient pas remarqué cette dimension du message de Jésus, mais le surgissement de la question a provoqué une relecture des faits dans lesquels, discernant une action de l’Esprit annoncé comme guide de l’Eglise vers la vérité, ils trouvent la motivation de leur décision. En cela, ils se mettent en accord avec la visée d’universalité qu’ils découvrent en germe dans la pratique de Jésus.

En même temps, par une nouvelle tradition qui est d’accueillir les non-juifs à part entière sans la circoncision, ils rendent transitoire et facultative la première qui réservait aux juifs la participation à la communauté ecclésiale.

En prenant cette décision si lourde de conséquences et qui paraît contredire leur démarche précédente, les apôtres se sentent partout si bien accordés à leur mission qu’ils écrivent avec assurance :

«L’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé...... (8).

Dans ce récit, construit d’éléments peut-être étalés dans le temps plus qu’il n’y paraît, et destiné surtout à dire comment les chrétiens ont peu à peu pris conscience de la dimension universelle de l’Eglise, nous comprenons la manière dont s’élabore une tradition.

Une question jaillit d’abord, posée par une nouveauté produite dans la communauté installée sur ses structures. Quelque chose se passe qui rompt avec les rapports établis, avec le fonctionnement coutumier de l’institution. Quelqu’un parle ou agit autrement que selon la règle commune. Une situation jusqu’alors inconnue se présente à l’Eglise.

Doit-on intégrer la nouveauté, lui faire place dans les normes ecclé-siales, quitte à les modifier, ou faut-il la rejeter comme étant incompatible avec la foi et la mission de l’Eglise ?

Il revient aux ministres apostoliques de se prononcer en interrogeant l’évangile d’une part et le dynamisme des communautés d’autre part. Pour être tradition en effet, la pratique ecclésiale doit trouver un appui dans l’évangile et sa mise en œuvre déjà commencée, et il est nécessaire en même temps que la communauté croyante soit en mesure d’accepter la nouveauté proposée de manière à lui faire produire un sens chrétien.

Discernement souvent difficile qui demande soumission à l’Esprit, prudence et courage à la fois. Le récit que nous avons commenté affirme cependant que l’Eglise est capable de le réaliser.

Tout au long de son histoire, l’Eglise vit ainsi sa Tradition, de traditions ponctuelles en traditions ponctuelles, par une réflexion où se croisent la mémoire du passé fondateur et l’espérance de l’avenir, car «la tradition n’est pas que mémorisation, elle est aussi invention» (9).

Dans ce fonctionnement de la Tradition, que nous avons qualifiée mise en œuvre de la fonction symbolisatrice de l’Eglise par des traditions particulières, nous voyons que celles-ci ne sont pas nécessairement immuables. Née dans un contexte singulier et contingent, une tradition jouit de la normalité qui lui vient de son accord avec la mission globale de l’Eglise, normalité qui n’est pas pour autant absolue. Paul n’a pas érigé en un commandement sans concession la décision qu’il avait sollicitée des apôtres ; il lui arrivera de circoncire Timothée avant d’en faire son compagnon de prédication et un apôtre à son tour, afin que la parole de Dieu soit accueillie sans réticence par les juifs auxquels il l’envoyait (10).

Décision ecclésiale, une tradition ne peut être appelée ainsi que parce qu’elle coincide par un point ou par un autre avec l’essentiel de la foi et de la vie de l’Eglise ; si la coincidence cesse parce qu’ont varié les circonstances qui avaient provoqué le questionnement originaire, la tradition particulière peut cesser d’être, une autre prendra le relais sous la poussée d’une nouvelle question. Joseph Moingt appelle cela «le mouvement iconoclaste de la Tradition qui s’arrache sans cesse aux traditions où nous voudrions arrêter sa course» (11).

C’est dans le jeu constant des traditions entre elles, comme autant de données signifiantes de l’Eglise, dans le temps et l’espace, que se coule l’action ininterrompue de l’Esprit constituant la vivante Tradition.

II. La Dimension ministerielle de l'Eglise.

Pour vivre sa dimension traditionnelle, nous l’avons remarqué, l’Eglise a besoin du ministère apostolique. Nous développerons cette affirmation en deux points,

A . Le ministère fondamental, service de la référence apostolique.

Provoqués à la prédication par l’Esprit, après l’événement pascal, les apôtres ont rassemblé autour d’eux tous ceux qui ont cru à la bonne nouvelle avec leur témoignage. Ils ont ressenti comme mission personnelle, inaliénable, leur expérience de vie avec Jésus de Nazareth, toujours vivant par delà la mort. Ainsi l’ont également éprouvé les communautés croyantes qui se sont formées à la prédication et sous l’autorité de ces «envoyés».

C’est pourquoi la tradition évangélique fait aux Douze une place prépondérante. On les voit appelés, nommés, établis, envoyés en mission par Jésus qui les prend à part, leur donne le cœur de son enseignement et ses conseils les plus précieux (12), leur confie son autorité sur les esprits impurs. C’est avec eux qu’il mange la dernière Pique, et c’est à eux qu’il laisse le soin de continuer son œuvre.

On a déjà souligné l’importance d’une telle conscience de l’envoi dans l’expérience des apôtres. Pour en juger mieux encore, nous pouvons nous arrêter à réfléchir sur le texte fondateur de l’institution des Douze. Nous en trouvons trois lectures dans les évangiles synoptiques, en Matthieu 10,1-4, Marc 3,13-19, Luc 6,12-16, complétées par un second passage de Luc en 9,1-2.

Nous reproduisons ici les principaux versets des textes cités, d’après la synopse grecque de Kurt Aland. (13)

Mt 10,1 Mc 3,13-15 Lc 6,13 & Lc 9, 1-2
  13. Et il monte dans la montagne. 13. et lorsqu’il fit jour
et ayant appelé et il appelle
ceux qu’il voulaitet
et ils vinrent à lui.
il appela
ses disciples
et ayant choisi
ses douze disciples 14. et il fit douze
(qu’il nomma aussi apôtres)
pour qu’ils soient avec lui et qu’ils les envoient
prêcher (l’évangile)
douze
qu’il nomma aussi apôtres

2. il les envoya
prêcher le royaume de Dieu
il leur donna   1. il leur donna
pouvoir 15. et avoir pouvoir puissance et pouvoir
sur les esprits impurs
de façon à les chasser
 
de chasser les démons
 
sur tous les démons
et à guérir toute maladie (et guérir les maladies et les malades) et de guérir les malades

Dans le texte de Marc, nous avons ajouté entre parenthèses des variantes indiquées par l’apparat critique de la synopse, et qu’on trouve chez quelques témoins relativement anciens. En les citant, nous voulons seulement faire apparaître l’accord profond des traditions qui ont véhiculé dans l’Eglise la conscience de l’envoi fondateur des apôtres.

Sans faire une exégèse approfondie de ces passages évangéliques, nous pouvons remarquer qu’ils offrent à notre réflexion, quant au ministère apostolique, trois points principaux concernant :

Dans le récit, Jésus a l’initiative d’un geste qui, faisant suite à l’énoncé de miracles de guérison et placé en prélude à un enseignement, le situe dans un contexte de participation à sa mission. Au moment où il va préciser le sens de son message, Jésus appelle personnellement - les évangélistes en donnent la même liste nominative — des hommes de Palestine à venir avec lui. Il fait signe à «ceux qu’il voulait» dit Marc, et répondant à son invitation «ils vinrent à lui». A la liberté de l’appel coincide la liberté de la réponse.

Ces compagnons à qui il va confier une tâche exceptionnelle, c’est parmi ses disciples que Jésus les choisit, parmi ceux qui sont déjà intéressés par sa parole, interpelés par la nouveauté de sa prédication, conquis par son amitié. Une connaissance mutuelle, une confiance réciproque, avaient préparé quelque peu le terrain de l’appel et l’acquiescement.

«Et il fit douze» (epoièsen dôdeka). Le raccourci de Marc, dans la force de l’expression concrète, transmet l’intensité du moment, la valeur instaura-trice de l’instant qui fait la césure entre l’avant et (‘après, la rupture dynamique opérée par le choix. Jésus a appelé ces hommes, ils sont venus. Et les voilà «faits» douze.

Au delà de sa valeur numérique, le terme douze est sans doute chargé du sens de totalité par rapport au peuple d’Israël que lui a donné l’Ancien Testament. Depuis la fédération des douze tribus racontée au livre de Josué et la conclusion de l’alliance entre Dieu et le peuple (14), jusqu’à la vision d’Ezechiel décrivant la ville sainte aux douze portes (15), on rencontre de nombreux passages où le nombre douze connote dans la pensée religieuse juive, l’idée que Tout Israël est concerné.

Lorsque Jésus appelle douze disciples auprès de lui, on ne doit pas manquer de comprendre qu’avec eux, et par leur accord, le peuple de Dieu tout entier est invité à suivre Jésus. Cette interprétation est explicite dans l’Evangile des Ebionites et celui de Barnabe, l’un et l’autre cités en note dans la synopse de Pierre Benoît et Marie-Emile Boismard, textes qui, pour n’être pas entrés dans le canon des Ecritures, se font cependant l’écho de traditions primitives intéressantes (16).

Dans les communautés post-pascales, lorsque s’éveillera peu à peu le sens d’un peuple de Dieu universel, étendu au monde entier en dépassant les frontières de l’Israël ancien, le titre de Douze, gardant sa signification structurelle, évoquera ceux qui ont pour tâche de constituer les assises de l’édifice ecclésial.

Quoi qu’il en soit de l’interprétation du nombre douze, il est clair que l’appel et le choix de Jésus mettaient ces hommes dans une situation nouvelle, bien différente de leur position antécédente, les «faisaient» autres, engagés dès cet instant vers un avenir qu’ils n’avaient pas soupçonné, vers un devenir absolument imprévisible, mais accepté dans la confiance en la parole de Jésus qui ouvrait ce nouvel espace à leur liberté.

Ce qui nous intéresse ici, c’est le sens institutionnel qu’a pu avoir pour les communautés, l’appartenance des prédicateurs de la bonne nouvelle au groupe des Douze. Ce sont les «colonnes» (17), les piliers, les pierres de base qui donnent au peuple de la nouvelle alliance son ossature à la fois spirituelle et sociale, comme l’organisation en douze tribus avait structuré le peuple de l’ancienne alliance.

Appelés et choisis, les Douze sont envoyés. A quelle mission ?

D’abord il s’agit de chasser les esprits impurs et les démons, guérir les malades. C’est l’œuvre par excellence de Jésus lui-même, celle par laquelle il sera possible de reconnaître la présence de Dieu à son peuple.

«Allez rapporter a Jean ce que vous avez vu et entendu : les aveugles retrouvent la vue, les boiteux marchent droit.... les sourds entendent....»

fait dire Luc à Jésus pour qualifier sa mission, en reprenant les termes d’Isaie annonçant le temps de salut (18).

Et cela constituera la prédication de la bonne nouvelle, prédication de la permanence du Christ agissant par son Esprit, lorsque sa présence terrestre aura pris fin.

Un tel envoi pour une telle mission développera chez les envoyés un sens si aigu de leur rôle que le mot même «envoyés» en viendra à les définir ; on les nommera «apôtres» c’est-à-dire «envoyés» - (apostoloi) - ; et leur mission primitive épanouira ses virtualités à la lumière de Pâques. Matthieu, qui se limite, au chapitre 10, à un récit très succint, a ajouté en finale de son évangile celui d’un envoi solennel du Christ ressuscité.

«Allez, enseignez toutes les nations, baptisez-les au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit» (19).

Il nous signifie ainsi combien le choix et l’envoi des Douze avait acquis dans l’Eglise naissante un sens fondateur.

Dans l’institution des Douze, dont l’évangile nous donne une relation très sobre et d’autant plus chargée de puissance évocatrice que les détails superflus sont omis, se tient donc un élément capital du ministère apostolique. La compréhension de ce récit nous permet de définir le ministère comme l’institution qui signifie, dans l’Eglise, la référence à l’événement initial que constituent la vie, la mort et la résurrection de Jésus de Nazareth. Le ministère apostolique est ce qui témoigne de l’enracinement, dans «l’événement Jésus-Christ», de la communauté ecclé-siale comme peuple nouveau.

L’appel et le choix de Jésus pour une participation à l’envoi originaire, voilà ce qui, dès la formation de la conscience de l’Eglise, fonde le titre d’apôtre. On le voit lorsqu’il s’agit de remplacer Judas. Il faut alors trouver un homme qui ait partagé la vie des disciples et qui soit choisi par Jésus. Les croyants se réfèrent à cette volonté du Christ dont ils demandent la manifestation.

«Toi, Seigneur, indique celui que tu as choisi »(20).

On le voit encore dans la façon dont Paul, pour être reconnu apôtre, se présente bénéficiaire d’une élection particulière du Christ (21 ).

Mais plus tard, appel et choix deviendront l’œuvre de l’Esprit promis par le Christ et l’Eglise, animée par cet Esprit, perpétuera en l’actualisant l’envoi premier de Jésus.

Le ministère peut donc encore être dit l’institution qui permet d’affirmer que la communauté ecclésiale se sait liée authentiquement à Jésus-Christ, qu’elle poursuit sa route dans la voie ouverte par lui, selon son Esprit, dans la fidélité à son espérance.

Nous avons dans la théologie d’Irenée un exemple de compréhension du ministère référé ainsi à son origine. «Depuis les apôtres», dit Irénée (22),la succession des pasteurs a donné la garantie que l’Eglise est bien Eglise de Jésus-Christ, qu’on y fait de l’évangile Une lecture cohérente avec la pratique de Jésus. Ce qui constitue précisément l’Eglise, c’est que toujours, les uns après les autres dans le temps et l’espace, des hommes soient suscités par l’Esprit pour continuer sans interruption à proclamer l’évangile avec fidélité. Il y a «succès», continuation, lorsque la mort d’un apôtre mettant fin à sa mission, un autre aussitôt reprend la tâche pour assurer à son tour que Jésus est le véritable fondateur et animateur de l’Eglise. Chacun, en son temps et en son lieu, se porte garant de la référence à l’origine. La mort d’un évêque ne fait pas cesser la référence évangélique d’une église, mais celle-ci «succède» à travers la présence d’un «successeur», d’un nouvel apôtre qui s’est levé et qui a été reconnu pour prendre le relais. Pour Irénée, c’est la preuve que l’Esprit est à l’œuvre, et c’est là, la véritable succession du service apostolique fondamental qui structure l’Eglise.

L’Evangile est producteur de sens, nous l’avons dit en explorant la dimension traditionnelle de l’Eglise, par le souffle vital de l’Esprit. Rien n’est donc jamais définitif, jamais absolu ; une signification nouvelle peut toujours naître de l’écoute de la parole et de sa mise en œuvre.

Pouf assumer sa référence à l’évangile, la communauté doit trouver en elle un service d’accueil qui soit aussi service de discernement et qui rende compte de l’accord de la nouveauté produite avec l’horizon évangélique tracé à partir de Jésus, de sa cohérence avec l’orientation du Nouveau Testament. Cette fonction, tenue à l’origine par les apôtres, témoins oculaires, témoins de première main, constitue un autre élément du ministère. Elle l’habilite à reconnaître la connivence de telle ou telle attitude avec l’élan originaire et par là, il est disposé, ordonné, à la vie de l’Eglise dans ce qu’elle a de plus dynamique, qui est la production d’un sens chrétien des situations concrètes.

Ces rôles, dont nous disons qu’ils constituent le ministère apostolique dans son caractère référentiel, supposent toutefois l’accord de la communauté dans laquelle ils sont déployés. Les responsables en ont alors été rendus repérables, identifiables, et donc identifiés et reconnus par les membres des communautés où ils s’insèrent, au moyen de l’imposition des mains. Ce geste figuratif de l’envoi suggère et unit, dans un même acte de reconnaissance, la présence du Christ conduisant l’Eglise vers son avenir et l’engagement de la communauté-église à travailler elle-même à cet avenir.

Du rite primitif de l’imposition des mains, par mutations successives, est venue l’«ordination» ; elle signifie qu’un membre du peuple de Dieu, suscité par l’Esprit et envoyé, au nom du Christ, par l’Eglise déjà constituée, est établi dans une communauté pour y être sa référence apostolique.

B. Le ministère fondamental, service de la communion.

«Que tous soient un afin que le monde croie» (23). La communion des croyants est le premier signe de la vie ecclésiale selon l’Esprit. Aussi le ministère apostolique, s’il maintenant le lien référentiel à Jésus-Christ, a encore pour tâche corrélative à la première, d’assurer et de garantir la communion dans l’Eglise. Le ministre porte la charge de garder et de faire grandir l’unité en travaillant à instaurer les conditions nécessaires à l’union, à la fois dans la communauté qu’il sert et dans les rapports de cette cellule ecclésiale avec toutes les autres. Il manifeste que le lien de toute l’Eglise est l’amour, celui qui anime tout chrétien «configuré au Christ», s’il travaille activement et efficacement à l’invention du royaume.

Toute l’Eglise est en service pour faire advenir ce qui n’est pas encore apparu dans le souci des pauvres, dans le redressement des boiteux, dans la lumière rendue aux aveugles, dans le partage du pain et la libération de l’asservissement. Elle est en service pour qu’arrivé la réalisation progressive de l’espérance par le devenir des hommes, et le ministère apostolique assume la charge de promouvoir l’union de tous dans ce service commun qui est la mission de l’Eglise.

Au titre de cette responsabilité d’assurer l’unité et les relations de communion, le ministère fondamental comporte un pouvoir: Car toute tâche s’accompagne du pouvoir de l’accomplir, sous peine de ne pas dépasser le stade du désir, du souhait inefficace. La réalité du travail à faire entraîne la réalité de l’autorité nécessaire à sa véritable réalisation. Pourtant le pouvoir attaché au ministère apostolique ne doit jamais se présenter comme un pouvoir en soi, vide de contenu, détaché de la responsabilité qui l’appelle, dévolu au ministre comme un don octroyé pour une supériorité ; cette autorité pervertie ne pourrait alors que détruire la communion.

Le ministre serviteur n’est pas non plus investi d’un pouvoir divin, communiqué par un prédécesseur déjà détenteur et propriétaire de cette autorité ; il dispose seulement du pouvoir correspondant à son service de la communion, celui qui lui est reconnu dans la communauté pour faire et dire ce qui est nécessaire à la communion.

En écho à l’envoi de l’Esprit ratifié par l’Eglise répond en effet l’accueil de la communauté qui demande et reçoit le ministre et le reconnaît donc garant de sa propre communion. Elle accepte son autorité comme l’expression de ce service. Il s’agit, pour le ministre comme pour la communauté, d’une commune obéissance à l’Esprit qui conduit l’Eglise. Qu’on relise les lettres de Paul aux églises qu’il a fondées ; elles sont un exemple précieux de cette conception de l’autorité qui s’appuie sur la charge reçue d’être pour ces communautés, le serviteur de leur vie selon l’Esprit (24).

Si l’Eglise entière proclame la bonne nouvelle et se présente comme un lieu d’accueil de l’Esprit, une portion du monde où tes situations d’amour et de partage deviennent possibles, un espace de liberté pour les initiatives de transformation et de progrès, un temps d’espérance et de mise en route, tout cela est célébré, en assemblée, avec les rites signifiants que sont les sacrements. Dans l’eucharistie particulièrement, où s’accomplit ponctuellement une communion ecclésiale, est signifiée en une espérance dynamique la communion à venir. La communauté y affirme la présence du Christ qui la fait corps, par l’Esprit, et rend grâces à Dieu le Père. Elle prend conscience de l’exigence de communion attachée à l’engagement chrétien et reçoit du Christ la capacité de faire progresser en elle l’amour, réalisateur d’unité.

Quoi de plus normal que le président de cette eucharistie où s’expriment symboliquement les communions partielles déjà réalisées et l’unité espérée, soit le ministre serviteur de cette communion dans le quotidien de la vie communautaire.

Dans un article récent qu’il consacre à la présidence de l’eucharistie, Hervé Legrand s’applique à montrer Comment la tradition ancienne qui trouvait légitime

«que préside à l’eucharistie celui qui préside à toute la vie de la communauté»(25)

développait ainsi un sens cohérent de la communion et de l’eucharistie ; le ministre serviteur de la communion pratiquée ou au moins recherchée dans la communauté assume totalement son rôle en étant aussi le ministre de la communion célébrée et espérée dans l’acte liturgique. Réciproquement, on a pu dire du ministère qu’il est

«ce qui incite la communauté à faire de sa vie relationnelle la conséquence du partage liturgique». (26)

Parce qu’il est service de la communion, le ministère apostolique met tout en œuvre pour que, dans l’Eglise, l’unité devienne réalité.

Il est facile de voir que ministère et tradition s’appellent et se répondent l’un l’autre, tous deux indispensables à l’Eglise pour qu’elle soit vraiment «du Christ».

La Tradition développe son «à venir» dans l’axe orienté de l’événement fondateur ; le ministère affirme et assure dans la communauté la référence apostolique et la communion qui lui permettent de discerner et garantir l’authenticité des traditions successives.

Sans le ministère fondamental, il n’y a pas de Tradition possible, et sans la Tradition vivante, le ministère perd ses conditions d’exercice et sa signification. Autrement dit, s’il est possible de reconnaître que tel élément du ministère est inhérent à sa nature originale, on affirme du même coup la cohérence de cet élément avec la Tradition.

Il faudrait donc définir des critères de ministérialité. Qu’est-ce qui permet, en particulier, de décider qu’une pratique ministérielle est intrinsèque au ministère ?

Nous appuyant sur l’étude précédente, nous dirons ceci : pour qu’une pratique soit constitutive du ministère, il faut qu’elle s’avère,

Nous nous proposons donc maintenant, d’apprécier à l’aide de ces critères, la pratique de la masculinité du ministère apostolique.

Notes

1. Ac. 2,22-24.

2. Dan SPERBER, Le symbolisme en général, Hermann, 1974.

3. Edmond ORTIGUES, Le discours et le symbole, Aubier, 1962.

4. Jean LADRIERE, Le discours théologique et le symbole. Revue des Sciences Religieuses, 1975, No 1 -2, Strasbourg.

5. Jn. 16,13.

6. Jn.3,8.

7. Ac. 15,6.

8. Ac. 15,28.

9. Joseph MOINGT, Ouverture ou repli sur la Tradition, Les Etudes, N°345, Nov. 1976, pp. 549-550.

10. Ac. 16.3.

11. Article cité p. 550.

12. Mt. 9 ; 13,36 ; 20,25 par exemple.

13. Kurt ALAND, Synopsis quattuor evangeliorum, Ed. 1976, N°99 et 142.

14. Jos. 4,1 : «Prenez douze hommes dans le peuple, un homme par chaque tribu», ou : Jos. 4,8 : «ils emportèrent douze pierres du milieu du Jourdain, selon le nombre des tribus des fils d’Israël»
Ex. 24,4 ; «douze stèles pour les douze tribus»

15. Ez. 48,30-35.

16. P. BENOIT et M-E. BOISMARD, Synopse des quatre évangiles, 2ème éd., 1972, p. 42.

17. Gal. 2,9 «Jacques, Cephas, Jean, les «colonnes» (Stuloi)

18. Lc. 7,22 - Is. 26,19 ; 29,18.

19. Mt. 28,19.

20. Ac. 1,24.

21. Ac. 9,26-27.

22. IRÉNÉE de Lyon, Adversus haereses. Livre 4. Sources chrétiennes, N°700 - 4,26,2, p. 719 : «ils ont la succession depuis les apôtres». 4,26,4, p. 723 : «ceux qui gardent la succession depuis les apôtres». 4,26,5, p. 279 : «la succession de l’Eglise depuis les apôtres».

23. Jn. 17,21. 62

24. 1ère et 2éme épitres aux Corinthiens. Epitre aux Ephésiens.

25. Hervé-Marie LEGRAND, La présidence de l’eucharistie selon la tradition ancienne, Spiritus, No 69, Dec. 1977, pp. 409-431.

26. Christian DUQUOC, Ministère et pouvoir, Spiritus, N°70, Janv. 1978, pp. 8,18.

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