Conclusion: Un avenir traditionnel pour la pratique ecclésiale

Conclusion

Un avenir traditionnel pour la pratique ecclésiale

par Marie-Jeanne Bérère

Le Jeu de la Tradition dans la Pratique Masculine du Ministére Apostolique
Cahiers de l'Institut Catholique de Lyon, numero 3, 1979, pp. 89-91.
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Dans un premier temps, nous avons reconnu que le ministère apostolique n’exige pas, de soi, la masculinité du ministre. Puis nous avons décelé le lien entre cette pratique ecclésiale et une structure mentale anthropologique, évidemment plus archaïque que l’institution chrétienne.

Si la pratique du ministère masculin s’inscrit dans un horizon de transcendance humaine de façon aussi primitive, aussi impérative en quelque sorte, ne faudra-t-il pas admettre sa pérennité ? Quelles sont les possibilités d’action de l’Eglise sur une praxis dont les motivations lui échappent à ce point ?

Pour respectable que soit toute manifestation de sacralité anthropologique puisqu’elle porte en elle une valeur inaliénable d’humanité, elle n’a pas nécessairement une valeur évangélique. Lorsque Paul fait une distinction entre l’homme selon la chair (sarkikos) et l’homme selon l’Esprit (pneumatikos), c’est bien pour rendre compte justement de la transformation opérée par l’accueil de l’évangile dans le comportement humain, distinction qui sera à la base de toute sa prédication (1).

En s’engageant par la foi à entrer dans l’Esprit du Christ, le croyant livre la transcendance ordinaire de son être à l’animation de cet Esprit. Avec l’Esprit il développe alors son aptitude à l’amour et au don de soi, à la communion, il conduit son intelligence à saisir la vérité de son rapport à Dieu et il en abandonne les expressions fausses, comme l’est, par exemple, celle du sacralisme cultuel qui institue des rites d’approche de la divinité sur la base d’une séparation du pur et de l’impur (2). La vie dans l’Esprit amène l’homme à la véritable liberté par laquelle il se tient devant Dieu dans l’amour et non dans la crainte comme il le faisait devant les divinités de son imaginaire.

Evacuer la tendance au sacralisme n’est pas nier le sacré de l’existence humaine, ni le sacré de la présence de Dieu reconnu à travers lui, c’est au contraire résister à son gauchissement et.à sa détérioration. Et «le sacré serait alors cette grandeur qui se construit» comme le définit Jean Ladrière (3).

L’attitude de Jésus face à la conception légaliste du culte juif de Jérusalem, proclamant au risque de sa vie, que dans sa façon de vivre la relation à Dieu, il y a «plus que le temple» (4) est significative de sa résolution de ne pas laisser envahir par une sacralisation abusive, la transcendance inaliénable de l’homme, fils de Dieu, capable de donner à toute réalité la couleur et le goût de l’amour.

Quand des chrétiens intégristes envahissent une église parisienne, où une religieuse fait la lecture à la messe dominicale, en criant : «la femme est impure, elle ne peut pas lire l’évangile», ils pensent peut-être militer pour le maintien fidèle d’une tradition. Aperçoivent-ils l’enjeu terrible de leur propos ? En effet, leur comportement est destructeur de la communion ecclésiale parce qu’il sape, par un sacralisme idolâtrique, ce qui pourrait le plus sûrement fonder l’unité, et par conséquent l’existence et la signifiance de l’Eglise, à savoir, la reconnaissance de la véritable transcendance chrétienne, celle d’un être humain habité par l’Esprit, devenu capable de dominer des attitudes instinctives pour instaurer le respect et l’amour.

Un chrétien est «configuré au Christ», donc capable de symboliser sa présence, apte à l’évoquer et par là assumer le service apostolique d’«envoyé», justement parce que l’Esprit peut transformer et conduire la liberté humaine vers une humanité «spirituelle» plus humaine encore ; et dans ce domaine, la différence de sexe ne peut créer aucune disqualification ni surenchère.

On trouverait sans doute grand avantage à placer les relations entre les hommes et les femmes, avec l’évangile et la mission de l’Eglise dans l’horizon de transcendance humaine renouvelée par l’Esprit que révèle le Nouveau Testament. Il deviendrait possible de déceler en nos coutumes ecclésiales la part d’un sacralisme destructeur de la foi, et d’inventer des attitudes de liberté dans l’amour de Dieu et des frères.

Si le lieu d’enracinement de la pratique masculine du ministère n’est pas l’évangile, si les traditions diverses qui l’ont cependant maintenue, privées de leurs appuis socio-historiques ont perdu leur valeur d’actualisation, il serait important que l’Eglise procède à une plus juste évaluation de cette masculinité imposée par une mentalité préexistante, pratique temporairement utile à l’évangélisation, devenue coutumière mais non nécessaire au ministère apostolique.

Et dans la mesure où l’Esprit éclairerait des voies nouvelles, la question du sexe du ministre cesserait de faire barrage aux possibilités d’ouverture et d’évolution.

Dans cette perspective, libérer la pratique du ministère fondamental de l’exigence de la masculinité paraîtrait un acte ecclésial profondément traditionnel.

Notes

1. par exemple : Gai. (5,13-25) ou Rm. 8.

2. 1 Co. 8.

3. Jean Ladriere, La science, le monde et la foi, Castermann 1972, pp. 151-152.

4. Mt. 12,6.

Elements de Bibliographie

Principale source des textes retenus pour constituer le corpus de base pour le travail :

Gryson Roger, Le ministère des femmes dans l’Eglise ancienne, Duculot-Gembloux, 1972.

Sur la question du ministère :

Le ministère et les ministères selon le Nouveau Testament, Collectif, Le Seuil, 1974.

LEMAIRE Jean, Les ministères aux origines de l’Eglise, Le Cerf, Lectio divina 68,1971.

FAIVRE Alexandre, Naissance d’une hiérarchie. Les premières étapes du cursus clérical. Théologie historique, N°40, Beauchesne, 1977.

AFANASSIEFF Nicolas, L’Eglise du Saint-Esprit, (traduit du russe), Cerf, 1975.

Revue du Droit canonique N°23,1973, Strasbourg. Spiritus, N° 69, Décembre 1977.

Spiritus N° 70, Janvier 1978.

Le ministère et les femmes.

DANIELOU Jean, Le ministère des femmes dans l’Eglise ancienne, La Maison-Dieu, N°61,1960.

LEGRAND Hervé-Marie, L’ordination des femmes au ministère presbytéral, Documents-épiscopat No 7, Avril 1976, Secrétariat général de l’épiscopat.

Concilium No 34.

Concilium No 111.

Effort diaconal, Lyon No 37-38, 40, 46-47.

Le statut des femmes

de LABOULAYE Edouard, Recherches sur la condition civile des femmes au Moyen-Age, Paris, 1843.

RIGAUD Louis, L’évolution du droit de la femme, Paris, 1930.

METZ René, Le statut de la femme en droit canonique médiéval, Recueil de la société Jean Bodin, Bruxelles, 1959.

A. BRIDE, Encyclopédie CATHOLICISME, Article : la FEMME. au sujet de la tradition.

CONGAR Yves-Marie, La Tradition et les traditions, Paris, 1960-63.

CULLMANN Oscar, La Tradition. Problème exégétique, historique, théologique, Cahiers théologiques N°33, 1953.

MOINGT Joseph, Ouverture ou repli sur la Tradition, Les Etudes, No 345, Nov. 1976.

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