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by Umberto Eco
Le célèbre écrivain Umberto Eco interroge un
prince de lEglise, le cardinal Carlo Maria Martini,
évêque de Milan, dans un petit livret Croire en quoi ?
(Rivages Poche/Petite bibliothèque, 1998) et cite Thomas dAquin
sur son propre questionnement du sacerdoce réservé exclusivement
au sexe masculin.
Je
nai pas encore réussi à trouver, dans la doctrine, de
raisons convaincantes qui justifient que les femmes soient exclues du sacerdoce
(...). Je nai trouvé aucune raison scriptuaire (...).
Largument symbolique ne me satisfait pas. Pas plus que ne me satisfait
largument archalque selon lequel la femme, à certains moments de
sa vie, génère de limpureté (...) Quand je me sens
égaré dans des questions doctrinales, je recours à
lunique personne en qui jai confiance, jai nommé
Thomas dAquin. Or Thomas, qui avant dêtre le docteur
évangélique était un homme dun extraordinaire bon
sens, a dû affronter à plusieurs reprises la question de savoir si
le sacerdoce est une prérogative exclusivement masculine. Pour nous
limiter à la Summa Theologiae, il se le demande en II, 11, 2, et
il se trouve face à laffirmation paulienne (même les saints
ne vent pas parfaits) selon laquelle, dans lassemblée
ecclésiale, les femmes doivent se faire et ne peuvent enseigner. Mais
Thomas trouve dans les Proverbes que Unigenitus fui coram matrem meam,
ea docebat me. Comment sen sort-il ? En acceptant
lanthropologie de son temps (pouvait-il faire autrement ?): le sexe
féminin doit être soumis au sexe masculin, et les femmes ne vent
pas parfaites en sagesse.
En
III, 31, 4, Thomas se demande si la matière du corps du Christ pouvait
être prise par un corps féminin (vous savez que circulaient des
théories gnostiques selon lesquelles le Christ était passé
à travers le corps de Marie comme leau par un tuyau, comme par un
véhicule fortuit, sans être touché par lui, sans être
souillé par aucune immunditia liée à la physiologie
de laccouchement). Thomas rappelle que le Christ devait être un
être humain convenientissimum tamen fuit ut de foemina carnem
acceperet parce que, saint Augustin latteste, la
libération de lhomme doit apparaitre chez les deux sexes. Et
pourtant il ne parvient pas à saffranchir de lanthropologie
de son temps, et il continue à admettre que le Christ devait être
homme parce que le sexe masculin est le plus noble.
Mais
Thomas sait dépasser linévitable anthropologie de son
époque. II ne peut nier que les mâles soient supérieurs et
plus aptes à la sagesse que les femmes, mais il sévertue
plusieurs fois à comprendre pourquoi, en ce cas, on a accordé aux
femmes le droit de prophétie, et aux abbesses la direction
dâmes ainsi que lenseignement, et il sen tire
grâce à des arguties élégantes et sensées. II
semble cependant peu convaincu, et, avec son astuce habituelle, il
répond indirectement, en feignant doublier quil avait
déjà répondu, en I, 99, 2: si le sexe masculin est le
meilleur, pourquoi dans létat primitif, avant le
péché originel, Dieu a-t-il permis que naissent des femmes ?
Parce que, dit-il, il était juste que dans létat primitif
apparaissent et des hommes et des femmes. Non pour garantir la
continuité de lespèce, puisque, les hommes étant
immortels, il était inutile dintroduire la bisexualité
comme condition de survie de lespèce. Cest parce que (cf.
Supplementum 39,1, le texte nest pas de sa main mais il recourt ailleurs
à cette opinion) le sexe nest pas dans
lâme; en effet, pour Thomas, le sexe était un accident
survenant à un stade avancé de la gestation. Il était
nécessaire et juste de créer deux sexes, car (cela est
clarifié en III, 4, respondeo)il y a une acombinatoire exemplaire
dans la génération des humains: le premier homme fut
conçu sans mâle ni femelle, Eve nait du mâle sans
lapport de la femelle, le Christ nait dune femelle sans
lapport du mâle, mais tous les autres hommes naissent dun
mâle et dune femelle. Et, sauf ces trois admirables exceptions,
telle est la règle et tel est le plan divin.
En
III, 67, 4, Thomas se demande si la femme peut baptiser, et il liquide
facilement les objections que la tradition lui offre: celui qui baptise,
cest le Christ, mais puisque in Christo non est macsulus neque
foemina (Thomas sinspire de Paul Aux Colossiens 3, 11,
mais cela est dit plus clairement dans Aux Galates 3, 28), si un homme peut
baptiser, alors une femme peut baptiser.
Ensuite (puissance de [opinion commune !), il concède que, si des
hommes vent présents, la femme ne doit pas baptiser, puisque caput
mulieris est vir. Cependant, en ad primum, il établit une nette
distinction entre ce qui nest pas permis (en terme
dhabitude) à une femme et ce quelle petit faire
(en terme de droit). Et, en ad tertium, il précise que, sil est
vrai que, dans lordre du charnel, la femme est principe passif et seul
lhomme est principe actif, dans lordre spirituel en revanche,
puisque lhomme comme la femme agissent par la vertu du Christ, cette
distinction hiérarchique nest plus valable.
Toutefois, dans Supplementum 39, 1 (mais je rappelle quil
nest pas de sa main), se posant la question de savoir si la femme peut
recevoir les ordres sacerdotaux, il répond en recourant encore à
largument symbolique: le sacrement est aussi un signe et, pour quil
soit valable, la seule chose ne suffit pas, il faut
également le signe de la chose, et comme, dans le sexe
féminin, aucune éminence nest jamais signifiée,
puisque la femme vit en état de sujétion, on ne peut done
conférer les ordres à une femme.
II
est vrai que, dans une question dont je ne me souviens pas Thomas emploie aussi
largument propter libidinem: en dautres termes, si le
prêtre était une femme, les fidèles (hommes !)
sexciteraient en la voyant. Mais comme les fidèles vent aussi des
femmes, que dire des jeunes filles qui risqueraient de sémouvoir
à la vue dun beau prêtre je vous rappelle les
pages de Stendhal dans la Chartreuse sur les phénomènes
dincontinence passionnelle suscités par les prêches de
Fabrice del Dongo) ? Lhistoire de luniversité de Bologne
évoque une certaine Novella dAndrea, titulaire dune chaire
au XlVeme siècle, obligée denseigner derrière un
voile pour ne pas distraire les étudiants par sa beauté.
Permettez-moi de penser que Novella nétait pas dune
insoutenable vénusté, mais plutôt que les jeunes gens
étaient enclins à une certaine indiscipline estudiantine. Donc,
il sagissait déduquer les étudiants, ou il
sagit déduquer les femmes de la gratia sermonis.
En
somme, jai limpression que saint Thomas lui-même ne savait
pas dire avec exactitude pourquoi le sacerdoce devait être une
prérogative masculine, sauf à admettre (comme il le faisait,
et ne pouvait manquer de le faire, selon les idées de son temps) que les
hommes étaient supérieurs en intelligence et en dignité.
Mais telle nest pas, que je sache, la position actuelle de lEglise.
Cela ressemble plutôt à la position de la société
chinoise qui, nous lavons appris avec horreur récemment, tend
à éliminer les bébés filles et à garder en
vie les bébés garçons.
Voilà mes perplexités. Quelles vent les raisons doctrinales
dinterdire le sacerdoce aux femmes ? Sil sagit de simples
motifs historiques, dopportunité symbolique, parce que les
fidèles vent encore habitués à limage dun
prêtre homme, il ny a aucune raison de bousculer lEglise, qui
a tout son temps (cela dit, jaimerais bien connaitre une date,
malgré tout, avant la Résurrection de la Chair).
Bien
sûr ce nest pas mon problème. Je ne suis quun curieux.
Mais lautre moitié du Ciel (comme disent les Chinois) est
peut-être plus impatiente de savoir.
Umberto ECO


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