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L’appel des femmes au diaconat

Renée Dufourt, Effort Diaconal, Ordination des Femmes au Diaconat
Colloque de Paris 16-17.3.1974, pp. 4-13.

La réflexion que je vais vous présenter est l’aboutissement d’un travail de groupe dont cheque membre a été amené à faire sienne la découverte de la diaconie, la restauration de son sens.

Ce travail d’équipe s’ e st soudé au tour d’une interrogation fondamentale qui a présenté un double aspect:

—d’une part, comment nous situer dans la fidèlité au Christ vis-à-vis d’un monde qui de tous les côtés nous presse par ses contradictions, ses drames, et parfois son absurdité. Quelles actions concrètes ce monde exige de nous pour etre fidèle au Christ. Disons que c’est la dimension diaconale de l’Eglise qui nous est ainsi révélée.

— D’autre part, pour répondre à cette première question, nous étions invités, comme nous le rappelait VATICAN II, à nous interroger en fonction des signes des temps. Avec Jean XXIII, l’un de ces signes des temps nous est apparu comme particulièrement pressant et significatif: «I’entrée des femmes dans la vie publique. La femme n’admet plus qu’on la considère comme un instrument; elle exige qu’on la traite comme une personne, aussi bien dans le foyer que dans la vie publique» (Pacem in Terris).


L’Eglise, corps mystique du Christ mais aussi institution vénérable sinon vétuste, saurait-elle accueillir en elle-même cette émergence historique de la conscience féminine pour s’en nourrir et s’en vivifier?

Cette double interrogation a été présente en chacun de nous, au cœur de notre expérience même. Elle nous a conduit, d’un même mouvement, à réfléchir sur la dimension diaconale de l’Eglise, l’ampleur de son service et conjointement à reconnaître la pleine capacité spirituelle et humaine de la femme.

Par ce double mouvement, selon une dynamique naturelle, nous avons rencontré la question du diaconat féminin. II se trouvait, en quelque sorte, le lieu et le nœud de cette convergence. C’est précisément pour le situer avec exactitude, pour tenter d’en mesurer la portée que je vais m’interroger avec vous ce matin en essayant de déchiffrer trots points essentiels:

—Que requiert l’exercice de la diaconie de l’Eglise dans le monde? Quelles vent ses conditions essentielles ?

—Comment elles rencontrent les appels et les exigences d’une authentique liberté de la femme,

—Enfin, et ce sera ma conclusion, que signifie aujourd’hui l’appel des femmes au Ministère diaconal ordonné ?

I—Dimension de la diaconie dans le Monde d’Aujourd’hui

Je parlerai de façon simple, qui est celle qui peut toucher chaque chrétien, et je laisserai à Annie Jaubert le vein de nous apporter toutes les clartés que l’exégèse et la théologie peuvent nous fournir sur ce point.

Pour ma part, je citerai seulement quelques références fondamentales. Elles nous rappellent que la diaconie, c’est le service à l‘imitation du Christ. Dans Luc (22, 27) «Quant à moi je suis au milieu de vous comme celui qui serf» et Jean, lors de la dernière scène (13, 13-15) «Vous m’appelez Maître, et Seigneur, et vous cites bien car je le suis. Si donc moi je vous ai lavé les pieds, moi Seigneur votre Maître, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. Je vous ai donné l’exemple pour que vous agissiez comme j’ai agi envers vous». Service humble, prévenant et respectueux, acte de don et d’amour qui engendre la joie. Service libérateur qui abolit tout rapport de domination et restitue à chacun sa grandeur de fils de Dieu.

—Ainsi, le service du Christ est fraternité, il est reconnaissance et partages mutuels. II nous donne la joie de l‘amour, cette joie dont Sartre dit que «lorsqu’elle existe, elle nous justifie d’exister».

—Le service du Christ est délivrance. II abaisse ltorgueil, il efface la volonté de puissance. II dénonce l’assujettissement, la dépendance et la rivalité.

—Le service du Christ, enfin, a pour mission de propager l’espérance car il témoigne du Christ mort et ressuscité, du nouvel Adam en qui toute corruption s’efface, en qui s’origine et renaît l’Humanité réconciliée. La diaconie, c’est le service, c’est la libération, c’est l’espérance.


Nous vivons dans un monde dont la complexité, la massivité, l’accélération de toutes les transformations accusent la violence, l’ampleur des distorsions et des injustices, la rigueur des oppressions. Sa haute rationalité technologique se redouble d’une impuissance à maîtriser les phénomènes qui nous échappent. Accablés, par cette impuissance, nous sommes tentés par un refuge antithétique: celui de l’immobilisme ou celui de la marginalité. Comment ne pas rencontrer alors l’urgence et la difficulté de répondre à la vocation diaconale de notre Eglise dans un monde qui vit une crise de civilisation ?


—Etre au milieu des pauvres tandis que les écarts s’aggravent entre les nantis et les démunis, que la misère et la solitude revêtent un caractère si massif qu’il est parfois proche de l‘extermination.

—Lutter avec l’opprimé alors que la concentration des pouvoirs, l’anonymat bureaucratique opèrent un détournement de la rationalité, et font de nous des esclaves, les uns de la production, les autres de la jouissance.

—Etre signes d’espérance alors que les scandales nous accablent, que le rythme impossible des viles urbaines, I’applatissement de tous les liens humains, qu’ils soient sexuels ou communautaires, nous entraînent à croire à l’absurde de l’existence. Ils font de nos cités les grandes prostituées d’où semble se dégager cette immense image du mal dont nous parle Bernanos, cette image sans visage et sans fond. Comment alors ne pas nous sentir oppressés par l’ampleur de la tâche, saisis par sa nécessité et aussi par la faiblesse de nos moyens. II nous faut des envoyés aux carrefours les plus exposés, aux posses de vigilance, aux situations d’urgence La nécessité des missions diaconales s’impose ainsi à nous.


Misère, esclavage, désespoirs, dessinent pour le chrétien, quelques soient sa place, sa fonction, son mode de vie, la dimension de la diaconie.

II—Les Femmes et la Mission Diaconale de l’Eglise

Comment alors les femmes se trouvent-elles sur les lieux de cette mission, et comment en sont-elles-mêmes, un des lieux? Pour une triple raison:
—parce qutelles contribuent à l’accomplir,
—parce qu’elles en postulent l‘exigence,
—et parce qu’elles en dénoncent l’insuffisance.

· Les femmes agents de la diaconie

Les femmes contribuent à l’accomplir, c’est l’évidence même s’il s’agit de leur accorder la vocation de soigner, de secourir, de consoler. Mais reconnaît-on leur pouvoir de délivrer, celui de prophétiser? La diaconie de réconciliation qu’exerce telle infirmière qui reçoit la confiance apaisée et pardonnée du malade qu’elle assiste? La diaconie de la parole qui s’exprime à travers les recherches de telle théologienne ou de tel groupe féminin, comme à travers leur témoignage? La diaconie d’unité dont est chargée telle religieuse qui préside au destin d’une grande communauté en Afrique noire ?

Exemples ponctuels mais si nombreux à multiplier si nous voulons bien regarder autour de nous.


Ces tâches, les femmes les assument sans peur et san’s orgueil, comme un «serviteur quelconque» (Lc 17,10). Attester la validité ecclésiale de leur mission, n’est-ce pas simplement leur rendre justice; leur refuser cette reconnaissance, n’est-ce pas, à l‘inverse, le faire souffrir de l’injustice? L’injustice ressentie par celui qui a rempli une tâche occasionnelle avec zèle et compétence, et à qui on la retire parce que, quel que soit son dévouement, il n’en est pas jugé digne, non pas dans son faire mais dans son être. Situation offensante, génératrice de profondes souffrances pour la personne, telle qu’on la vit trop souvent dans la société civile. C’est le cas du chef de service qui remplace le patron, de l’instituteur qui suplée le professeur, de la secrétaire qui «fait tourner» le service ou l’entreprise. Chacun fait «fonction de», mais «n’a pas» les capitaux ou les titres nécessaires.

L’avoir se sustitue au faire mais, plus dangereusement ecore, s’opère le glissement de l’avoir à l’être. On ne peut être titulaire de tel poste, obtenir le même salaire, assumer les mêmes resonsabilités, parce qu’on est «juif», «arabe», ou «noire», parce qu’on est une femme. La femme n’a pas l’authoritééé afférente àà la parole parce qu’elle est une femme. Ici s’opère le mouvement nd’inversion oèù les femmes agents de la diaconie deviennent l’objet de sa prévenante et respecteuse attention; par là elles contribuent àà en dessiner les exigences.

· Les femmes, victimes de l’injustice, suscitent le service diaconal’’

*Démunies et accablées, elles sont l’humanité souffrante, victimes du péché. Cela est patent dans toutes les zones de notre monde où s évissent la détresse et la misère. Nous avons vu ces visages de mères crucifiées avec leur enfants morts, soit durant la guerre du Vietnam, soit plus récemment lors de la famine du Sahal. Mais si ces détresses extrêmes nous bouleversent tous, nous oublions que dans nos sociétés dites développées de nombreux salariés ne perçoivent pas la salaire minimal indisensable pour vivre de façon décente (en France «salaire minimum de croissance»), or 75% de ces salairiés sont des femmes. cela est bien connu, je n’insisterai pas.


Simplement au passage je voudrais citer une étude effectuée il y a huit ans par un groupe d’assistantes sociales de la grand ville que ’habite. Sans être Paris, elle connaît les mêmes désordres de l’urbanisation contemporaine. Il s’agissait d’établir le budget type d’une femme autonome «vivante seule» à Lyon. Budget extrêmement modeste qu exclut tout achat important (télévision, voiture), ne permet aucun repas au restaurant, interdit tout déplacement, à l’exception d’’un voyage de 200kms, par an et limite l’assistance au cinéma à 4 sàéances annuelles. On accorde une robe de lainage tous les 3 ans, un imperméable tous les 4 ans. Ce budget minimum exigeait pour ête satisfait un salaire mensuel de 625 F. et supposait un travail régulier sans chrôage ni maladie.

Or, les résultats sont clairs: 87% de la population féminine active considérée était constitué de ouvrières gagnent moins de 500F. mensuels, les 2/3 des employéesé moins de 600F. Huit ans ont passé, l’inflation nous amènerait à doubler les chiffres de référence, mais les conditions de vie n’ont guère changé.

Comment s’étonner que l’on accule la plupart des jeunes filles et des jeunes femmes qui arrivent dans nos villes à la prostitution du samedi soir? Ainsi les femmes sont encore le sous-prolétariat de nos sociétés. Les secours, et surtout les recours qu’elles trouvent et qu’elles suscitent, sont autant d’accomplissemet des tâches diaconales d’amour et de service (tâches dits de «réhabilitation» de la prostituée, de la mèrèe-célibataire constrainte à arrondir son pécule par une vénalité occasionnelle).

*Mais là n’est pas le seul aspect, même s’il est le plus urgent à secourir de l’injustice ressentie et subie. Si les femmes suscitent la diaconie de charité, elles réclament aussi la diaconie de libération.

— L’injustice subie par les femmes tient toute entière aux limitations qu’on leur impose au nom de leur sexe, limitations qui mutilent la liberté et musèle la vocation: le préjugé naturaliste d’abord, qui, en arrière plan, justifie les distorsions de salaire dont nous avons parlé. La femme est faite, nous a-t-on dit, et on le dit parfois encore, pour le mariage et la maternité. Elle n’est pas faite pour travailler. Il est commode alors, puisqu’elle n’est pas faite pour travailler, de ne rien mettre en œuvre qui puisse faciliter son travail ou en reconnaître la valeur. Célibataire, condamnée à la frustration, travailleuse condamnée à la culpabilité, mère de famille condamnée à l’isolement, autant de formes de l’esclavage.

—Le conditionnement sociologique vient renforcer ce naturalisme initial. La pauvreté du projet éducatif, le moindre souci d’avenir des families «pour une fille ce sera suffisant»—nous laissent ignorants des conséquences, du point de vue des personnalités féminines et de leurs possibilités, qui découlent de la réduction des outils initiaux. L’instrument de la pensée, I’instrument de la connaissance, mais surtout les instruments de l’autonomie, vont leur faire défaut. Comment s’étonner ensuite qu’on les taxe de légèreté, de passivité, d’insouciance ou au contraire, qu’on leur reproche de se réfugier dans les séductions de l‘objet sexuel ?

—Au-delà de ces conditionnements, le préjugé antiféministe se justifie par le recours au postulat métaphysique: il y a une essence de la féminité, il y a une «vocation» de la femme. Ce terme m’a toujours paru bien difficile à comprendre. Peut-on parler d’une vocation générique fondée sur la spécificité sexuelle ? Personnellement, je n’aperçois que 2 formes de vocation: ou singulière ou historique. Toute vocation n’est-elle pas personnelle? Le dessin directeur d’une personnalité qui, pour le chrétien n’est autre que l’appel de Dieu à nous accomplir, une invitation à plus de liberté. S’il y a vocation collective, c’est celle du peuple de Dieu à travers son histoire.


Il y a pour chaque femme une vocation particulière dont la maternité, le célibat, les ministères ne sont que l’une des possibilités. Si l’on parle de la «vocation de la femme» d’une façon générale, ne risque-t-on pas de l’enfermer dans son destin biologique, de définir ce destin par son sexe finalement de confondre vocation et fonction? que chaque femme, puisse librement assumer sa vie et répondre à l’appel qui lui est adressé, voilà la vocation. Nous touchons là une des formes les plus douloureuses bien que rarement exprimée de cette privation de la femme dans son être; entendre un appel auquel il ne lui est pas permis de répondre.

Que seraient, au contraire, une société, une Eglise, où la femme pourrait participer en femme, avec son style, ses qualités propres à toutes les tâches, toutes les responsabilités, toutes les créations de la société humaine? quelles qualités, quelles valeurs, apporterait-elle à la communauté humaine! Y répondre serait peut-être découvrir, sinon la vocation de la femme qui me paraît grevée de tous les faux concepts que j’ai signalés, du moins la signification réciproque de la féminité et de la virilité.

Loin d’explorer ces possibles, ce qui serait faire œuvre prophétique, nous restons figés dans des stéréotypes dont les femmes souffrent comme d’une radicale méconnaissance. Vocations contrariées, c’est un vieux terme et pourtant il avait tant de résonances. Chaque femme le ressent lorsqu’elle subit l‘immense mutilation de se voir interdire une vocation dont la permanence, le surgissement réitéré à travers les circonstances de sa vie, lui atteste l’authenticité; tant il est vrai, c’est un adage philosophique du «personnalisme» que l’on accomplit toujours sa vocation même lorsqu’on la manque. Mais au prix de quels inutiles renoncements, de quels appauvrissements! Nous savons aujourd’hui que l’aliénation mentale - peut-être l’aliénation humaine dans sa totalité - naît de l’asphyxie de tout désir, d’une mutilation radicale de la capacité de désirer. A l’opposé Kant définit le bien, le Dieu espéré par la simple raison comme ce qui comble «la capacité de désirer d’un être raisonnable et libre». Peut-on alors mesurer les ravages qu’opèrent le détournement ou le refoulement spirituals d’un désir qui ne peut pas s’énoncer ?

· Les femmes «Révélateur» des manquements à la diaconie

Victime d’une telle distorsion, la femme est signe de contradiction; elle est le révélateur - les sociologues modernes diraient «I’analyseur»— des manquements de l’Eglise à sa mission diaconale.

Nous voyons à cette méconnaissance 2 articulations centrales:

—au niveau de l’exercice du pouvoir,
—au niveau du prophétisme de l‘alliance.

* Au niveau du pouvoir, l’acte fondateur de l’Eglise naït tout entier du renversement des structures de pouvoir telles qu’elles sévissent dans le monde. «Le plus grand parmi nous, sera votre serviteur »(Mt ‘3-11), «le fils de l’homme n’est pas venu pour être servi mais pour servir, pour donner sa vie en rançon pour la multitude» (Me 10-45). La source de l’autorité divine est la croix pascale. C’est le reflus du pouvoir, le choix de l’humilité et de la faiblesse qui confèrent au Christ son autorité suprême. Toute autorité est de service. La faute de Pierre est son désir de pouvoir, pour rétablir Pierre, il faut que son désir de pouvoir meure.

Que revendiquent les femmes, lorsqu’elles demandent à être reconnues? Veulent-elles une parcelle de ce pouvoir corrompu? Celà est toujours possible dans la situation de domination, dans la dialectique du Maître et de l’esclave que le Christ est venu précisément abolir. C’est la dialectique mauvaise des sexes qui fonctionne sous les couples domination - soumission, supériorité - infantilisme, chef de famille—membres subordonnés, puis autoritarisme—ruse, finalement possession—révolte.

Cette dialectique mauvaise pervertit le lien sexuel, l’union conjugale, mais elle pervertit aussi la relation homme-femme dans la société et dans l’Eglise.

La révolte de la femme est le signe de l’esclavage de l’homme; signe que son pouvoir est domination qui lèse autrui et impose l’obéissance, alors qu’il se soustrait lui-même à l’abaissement qui la fonde. Signe aussi qu’il s’établit sur un mensonge. Alors que le pouvoir se durcit, s’enlise dans sa texture humaine de relations asymétriques de subordination et de dépendance qui entraînent le rapport de force, la femme, exclue du pouvoir, incarne le mythe d’une figure humaine de douceur, d’acceptation, de concorde, le bonheur des îles ou de l’utopie. Totalité apaisante mais irréelle, elle est le rêve que poursuit l’homme, la projection d’une sainteté inaccessible.

A moins qu’elle ne soit le reflet des vieilles images maternelles ancestrales et antagonistes; la Mère, absolue fusion et/ou toute puissance menaçante. L’image de la femme projection masculine du rêve de réconciliation fusionnelle lui est attribuée comme une nature. Tout écart à l’égard de cette prétendue nature est dénoncée comme désordre, rupture, volonté de puissance. Ecarter l‘image pour réclamer l’authenticité est alors ressenti comme une menace, comme une volonté d’accaparement. L’aspiration de la femme à sa liberté, à l’authenticité de sa vocation, jouent ainsi comme une double dénonciation. Elle dénonce l’abus de pouvoir, elles dénoncent la fausseté du mythe. Par là même, elle introduit un processus de libération. Si la révolte de la femme signe l’esclavage de l’homme, la libération de la femme fait la libération de l’homme comme la libération de l’homme est la libération de la femme. L’homme qui a peur de sa sexualité méprise la femme. La femme qui subit l’esclavage du sexe haît l’homme ou s’efforce de le séduire. Si l‘union de l’homme et de la femme figure l‘Alliance, lorsqu’il y a rapport dominant-dominé, supérieur-inférieur, c’est la perversion de la Diaconie qui est au contraire figurée. Lorsque les femmes se veulent pleinement, totalement participantes, à la Diaconie de l’Eglise, elles la sauvent puisqu’elles demandent à chacun des deux sexes d’être fidèle au Seigneur dans le renversement de la dialectique du Maître et de l’esclave, dans le renoncement au pouvoir qui est idolâtrie, appropriation de l’autorité divine.

Il y a libération dans la reconnaissance mutuelle de l’un et de l’autre, dans la soumission mutuelle à la seule autorité Christique qui est celle de service, service qui aide chacun à croître, à progresser dans l‘amour.

* Ainsi, l’injustice subie par la femme dessine les marques de la diaconie, en particulier au niveau du pouvoir, elle nous montre aussi le détournement qui est fait de la signification prophétique de l‘alliance. Mais elle nous amène à en découvrir toute l’ampleur et sans douse toute la grandeur.

—Perversion du sens de l‘alliance lorsque, soumis au mythe de la féminité, de la femme éternelle, de la femme subordonnée, de la femme autre, le rapport homme-femme se fausse dans une relation sadomasochiste. Au nom de ce modèle initial et naturaliste, qu’on rationalise dans une essence, on justifie le pouvoir accaparé par le masculin. Ceci, c’est le processus même d’une société à direction complètement masculine. Ce même détournement agit dans l’Eglise lorsqu’on transforme en loi divine ce qui n’est qu’un moment de l’histoire de la nature.

La science réintègre aujourd’hui cette historicité de la nature, ou cette naturalité de la culture. Le processus est de «complexification croissante». Les termes sont un peu lourds, mais ce sont ceux qui rendent compte dans le langage contemporain de la transformation permanente de l’homme dans son décours historique. La nature de l’homme est d’aller vers une complexité toujours croissante, de telle sorte que nous ne savons pas encore de queues nouvelles formes d’existence, de quel modèle d’organisation sociale, de relation entre les sexes, l’humanité est capable. Nous ne sommes peut-être qu’à l’aube de l’humanité. Cette transformation permanente rejoins pour nous, chrétiens, le projet libérateur de la création. Rien n’est donné à l’avance et tout s’instaure par cette fidèlité de la création actuelle sans cesse rédimée dans la parole du Christ. Là où la science découvre des déterminismes souples qui entrament une sorte d’indéterm ination novatrice, la foi introduit l‘actualisation de la rédemption, le sens biblique de la création, la révélation du symbolisme de l’espérance.

Ainsi l’émergence de la conscience féminine nous amène à redécouvrir le prophétisme de l‘alliance. Les mythes réitèrent et absolutisent un passé et lorsqu’il s’agit du mythe de la féminité, il idéalise, il vénère un symbolisme sexuel qui risque de nous abuser sur la signification profonde de la promesse. Le symbole, au contraire annonce la promesse. C’est l‘amour qui sauve et qui libère. Dans cette promesse, la femme se volt restituer la disponibilité de sa vocation; sa régénération de baptisée ne peut être limitée par son sexe. Le baptéme ouvre le projet divin pour la femme comme pour l’homme et ce projet doit s’accomplir dans toutes ses possibilités. C’est la réponse Christique à la recherche de la femme, à sa volonté de libération (1).

Si on veut l’enfermer dans son sexe, sa maternité, ses rôles, sa féminité, elle les rejette car ils déterminent une nature mutilante pour sa personne et pour sa vocation. Mais au contraire, si elle peut les reprendre dans un projet de liberté, alors elle les convertit et la voie est ouverte à de nouvelles créations.


Libération à l’’égard du conditionnement par le sexe qui est l’œuvre même du baptême. Il s’agit aussi d’une libération de la sexualité. La sexualité, loin d’être un mythe des origines, une hiérogamie initiale, est intégrée au processus du salut. Le symbolisme de l‘alliance n’est pas symbolisme de subordination; il est celui de l’altérité, de la réciprocité. Il est porteur du sens de la rédemption qui est la relation de Dieu à l’homme et de l’homme à Dieu. La relation de l’homme à la femme et de la femme à l’homme, celle du ministre à la communauté, sont une relation de face à face qui implique toujours pour ne pas sombrer dans la fusion, or l’accaparement de l’un par l’autre, la référence au 3ème terme: le logos, le langage, pour nous chrétiens, «l’autre absolu».

Ce symbolisme est alors préfiguration du royaume où il n’y aura plus ni homme ni femme.

Ainsi la dialectique du même et de l’autre nous révèle la bisexualité de chaque individu. Elle fait apparaître d’un même mouvement que la personne est au-delà du sexe, que la relation du masculin et du féminin sont nécessaires à l’accomplissement historique de la promesse.


Les valeurs féminines, si elles existent - elles sont l‘expression d’une situation existentielle et non pas d’une détermination naturelle—sont acceptées comme une expérience de sens, liée au développement réciproque de l’altérité. Sens qui n’est pas donné à l’avance, sens qui n’est pas fermé mais qui est toujours à instituer. Sens révisible dont les remaniements laissent indéfinitivement ouvertes les perspectives sur l’homme et la femme, et dont les possibilités sont illimitées. Il ne s’agit plus alors d’une interprétation anthropomorphique de la sexualité mais de la signification anthropologique du rapport des sexes dans l’histoire du salut.


Si nous interdisons d’en accueillir la richesse, sans doute ne mesurons nous pas de quelle carence, de quel appauvrissement risque de souffrir l’humanité.


La méconnaissance radicale du féminin condamne les femmes à être, en quelque sorte, la caricature d’elles-mêmes, Nous savons que la femme qui n’est que femme risque d’être redoutable par sa puissance cachée, son matriarcat latent. Mais corrélativement, combien est amputée une société, une Eglise dont les institutions et les modes de pensée ne vent que masculine. C’est un pan entier de la révélation qui risque d’être ignoré le silence de tout un ordre de possibles. Comment se révèlera la totalité de l‘image principe: «Homme et Femme il le (s) créa»? (2)

III—L’Appel au Diaconat Ordonné

Si cette perspective d’ensemble nous montre combien les femmes se trouvent au cœur de la diaconie, peut-être ne voyons-nous pas en quoi elle justifie le passage à un ministère ordonné. Pourquoi l‘ordination, pourquoi le diaconat ?

Il nous semble qu’il y a une première raison: les femmes refusent les charismes sauvages, elles refusent les marginalisations. Elles pourraient y accomplir sans doute, comme chaque humain, comme chaque chrétien, une admirable vocation. Mais elles peuvent aussi s’y perdre. Retrouver la tentation de la séparation, s’enfermer dans l’opposition conflictuelle et la confrontation négative. A l‘inverse le ministère ordonné rassemble et unit, parce que l‘ordination est signifiante; elle authentifie que tel ministère spontanément accompli, souvent fortuitement imposé par les exigences de la situation, est reconnu comme nécessaire et justifié comme valide par toute la communauté ecclésiale. Il en va de l’unité de l’Eglise et de la rigueur du service féminin. Si la femme l’accomplit sans être confirmée dans son ministère, elle oscille entre la mission clandestine et les fonctions de suppléance.

L’ordination confère ainsi au ministère, à la mission confiée, l’autorité qui en découle et qui est nécessaire à son accomplissement. Autorité qui atteste la fidèlité évangélique du serviteur et la légitimité de sa mission. L’ordination au diaconat attesterait que la femme qui accomplit ce service le remplit dans les mêmes conditions évangéliques et ecclésiales qu’un homme.

Il ne s’agit donc en aucun cas d’un ministère exclusivement féminin qui définirait les fonctions spécifiques des femmes ou sacraliserait la féminité. Un diaconat féminin ainsi conçu nous ferait retomber dans tous les pièges que nous avons dénoncés.

— Le piège du «fonctionalisme». Les ministères féminins se définissent par un ensemble de services «mineurs» qui cantonnerait la femme dans des rôles instrumentaux (entr’aide, catéchèse) liés à son sexe.
—Le piège du naturalisme: la femme destinée à la maternité aurait àexercer une sorte de «maternité spirituelle» en laquelle se définirait son ministère propre et par là même exclusif de tous les autres.
—Piège enfin de l’essentialisme qui en assignant à la femme une essence sexuée, l’enclos dans un status, limite sa liberté et altère sa vocation.
—Si donc les femmes souhaitent être appelées à [‘ordination diaconale, il s’agit simplement pour elles d’exercer un ministère particulier qui développe les potentialités du baptême, ministère dont [‘accent est mis sur la diaconie: service, libération, espérance.


Ces ministères dans leur pluralité, leur diversité, sont exercés également par des hommes et des femmes. Ils découvrent la réciprocité du lien humain. Ces hommes et ces femmes, en prennent la responsabilité avec leurs caractéristiques, leurs charismes propres. Ils attestent ainsi la communauté de la résurrection. Mais ce partage des charges ministérielles, cette présence commune à l’œuvre de salut serait aussi un signe de la résurrection de la communauté.

Notes

1. Parce que nous l’offusquons ou la faussons, le fossé se creuse entre l’Eglise et un grand nombre de Femmes, surtout les jeunes, comme il s’est creusé au XlXème siècle entre l’Eglise et la classe ouvrière.

2. Voir «Effort Diaconal» No. 21-22, page 4

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