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La Ségrégation Féminine dans les Sociétés Traditionnelles

Chanoine Jean-Marie Aubert , Effort Diaconal, Ordination des Femmes au Diaconat
Colloque de Paris 16-17.3.1974, pp. 38-40.

Dans le prolongement du bel exposé de Mr René Metz, je voudrais simplement souligner l‘importance décisive des facteurs socio-culturels dans la dépréciation de la femme au sein des sociétés cites traditionnelles (chrétiennes ou non), c’est-à-dire les sociétés non parvenues au stade industrial avancé. (Notre société actuelle en est encore à un stade de transition, où la libération de la femme commence à être admise tout au moins en principe).

· Dans les sociétés traditionnelles, on assiste à une sorte de «sexocentrisme masculin», relégant la femme à une place subordonnée, dans une ségrégation sociale quasi totale: interdiction de tout rôle public et limitation de la femme à 1’ «espace» privé. Cette ségrégation découle de ce que l’on appelle la dichotomie fonctionnelle des sexes dans le sens d’une profonde inégalité des taches, la femme étant réduite à quelques fonctions très précises, tournant autour de la maternité. En effet, dans les sociétés pré-industrielles:

1) En raison d’une très forte mortalité infantile, la survie des groupes humains exigeait de nombreuses maternités, chacune étant en quelque sorte allongée par la lactation naturelle. De plus la durée moyenne de la vie était beaucoup plus brève que de nos jours, pour les femmes, de 35 à 40 ens. De la sorte la vie de la femme se définissait essentiellement par la fonction maternelle qui absorbait son existence active; enceinte ou nourrice, tel était l’inévitable alternative. Une telle réduction fonctionnelle (qui n’enlève rien à la grandeur en soi de la maternité) relégait la femme à la maison, la «privatisait». Toutefois, dans les sociétés agraires, la femme participait en grande partie aux travaux des champs;mais, comme ceux-ci restaient dans l’orbite de l‘exploitation familiale, ils ne sortaient pas la femme de sa privatisation.

2) Avant l’avènement et la généralisation des sources d’énergie propres aux sociétés industrielles la force musculaire restait l’énergie essentielle pour adapter la nature à l’homme par le travail, d’où son prestige séculaire. Or, l’être humain de sexe masculin peut développer environ une énergie musculaire double de celle de la femme. Et comme c’était finalement le muscle qui avait le dernier mot, ultime critère de décision, la dichotomie sexuelle se traduisait, comme dans les sociétés animales d’ailleurs, par la subordination indiscutée de la femme à l’homme. L’idée même de puissance, de force, était identifiée à celle de virilité symbolisée par le phallus. Et, chose paradoxale, quand le droit ou la loi tendait à faire prévaloir la raison sur la force, c'était dans le contexte de la primauté masculine officialisée par le droit.

La conséquence de cette situation était claire: la répartition des tâches ne pouvait qu’être inégale: la femme était définie par la fonction maternelle et par l`accomplissement des besognes dont l'homme ne voulait pas parce que trop fastidieuses ou liées au foyer (exemple, le portage de l'eau à la campagne). L'homme se réservait tout le reste, en particulier les tâches sociales et toutes celles qui permettent à l'être humain d'exercer quelque responsabilité (condition de développement de la personnalité).

3) Autre facteur de dépréciation féminine: les nombreux tabous d’impureté qui découlaient des menstruations féminines. Avant l'âge scientifique, la perte de sang menstruel était généralement considérée comme une chose honteuse, une calamité, souvent liée à la présence d'esprits impure, à l'opposé du sang viril, versé volontairement et synonyme de don de soi (blessures rituelles, sang versé pour la patrie, etc... = la doctrine classique des deux sangs). Toute impureté implique mise à l’écart au moins temporaire pour éviter le contact et la souillure; la femme ne pouvait alors que s'en trouver marginalisée, d'autant plus que de nombreux mythes religieux se sont greffés sur cette base. Même si le Christianisme a aboli les nombreux rites bibliques de la purification féminine, I'idée de fond est demeurée sous-jacente à de nombreuses prescriptions canoniques (par exemple, interdiction aux femmes de quelque âge que ce soit, de s'approcher de l'autel, de servir la messe ou de toucher les vases sacrés). II y a là une importante cause de dépréciation féminine qui se survit dans le subconscient de nombreux chrétiens.

· Le Christianisme, né dans un tel type de société en a été profondément marqué; une telle dichotomie et inégalité à base sexuelle apparaissait comme découlant de l'ordre naturel des choses, done de la volonté de Dieu; et celà d'autant plus que je Judaisme tardif, qui a fortement marqué le Christianisme naissant, avait amplifié cette ségrégation, en particulier en excluant radicalement les femmes de toutes fonctions religieuses.

Toutefois, I'Evangile apportait sur ce point un message révolutionnaire: l’égalité foncière entre tous les êtres humains, appelés à entrer dans le Royaume de Dieu, sans plus aucune distinction entre hommes et femmes. Et c'est là qu'apparaît une profonde ambiguité dans l'attitude chrétienne envers la femme, et cela dès saint Paul: cette égalité des sexes proclamée ne pouvait que rester théorique, ou tout au moins dans le domaine intérieur des relations avec Dieu; il ne pouvait être question d’en firer des conclusions pratiques dans le domaine institutionnel; car les exigences socio-culturelles rappelées plus haut, et qui fondaient l'image inférieure de la femme, apparaissaient impossibles à modifier, reflet d'un ordre immuable des choses.

En fait, il faudra attendre le progrès scientifique, la quasi disparition de la mortalité infantile, l'allongement (environ doublé) de la durée moyenne de la vie, pour que les femmes prennent conscience que la maternité n'est plus ce qui définit l'essentiel de leur existence et qu'elles sont disponibles pour d’autres taches jusque là monopolisées par les hommes. L'évolution de l'industrialisation allait dans le même sens, d'un côté libérant la femme de nombreuses tâches ménagères, et de l'autre dépréciant radicalement le prestige de la force musculaire; celle-ci ne peut plus être en arrière-fond d'une hiérarchisation sociale opposant virilité à féminité. Enfin l’extension de la culture a donné aux femmes le moyen essentiel de sortir de leur ségrégation; car dans la civilisation post-industrielle c'est avant tout la connaissance et la compétence qui deviennent les critères d'attribution des responsabilités.

On peut alors dire que la mutation socio-culturelle, signifiée par la disparition des sociétés traditionnelles et l'avènement de la société industrielle et urbanisée avancée, est une interpellation aux chrétiens. Car désormais, les obstacles séculaires à l'application pratique du message évangélique sur l’égale dignité de l'homme et de la femme sont en train de disparaître; loin d'être le reflet de l'ordre immuable des choses voulues par Dieu, ils étaient simplement liés aux structures et aux conditions de survie de la société traditionnelle; on peut regretter que celle-ci disparaisse mais c'est un fait inéluctable et que les chrétiens doisont prendre au sérieux.

L'Eglise nous a invité d'ailleurs à promouvoir activement la totale promotion de la femme dans l'égalité des sexes (Gaudium et Spes, No. 12, 29, 60, etc...); déjà dans la société traditionnelle, par la chasteté consacrée, l'Eglise a contribué à sortir la femme de sa subordination à l’’homme. Mais de nos jours elle se doit d'aller plus loin; en effet les motifs réels qu'elle avait d'exclure les femmes des ministères n'étaient que le reflet de ceux de la société ambiante; certes les théologiens et les canonistes y avaient ajouté des explications philosophiques, bibliques et théologiques qui nous font actuellement sourire, tellement elles apparaissent dénuées de fondement depuis le progrès des sciences religieuses; mais toutes ces explications n'avaient qu'un but, démontrer que l'infériorité et incapacité féminine étaient impossible à surmonter et qu’il fallait donc s'en tenir dans l'Eglise à adopter la même attitude que dans la société temporelle traditionnelle: exclure les femmes de toute responsabilité publique, c'est-à-dire de tout ministère, surtout consacré.

C'est peut-etre là une grande tâche qui attend les chrétiens d'aujourd'hui: donner l'exemple d'une lutte contre toutes les formes de ségrégation, en commençant à supprimer celle des sexes dans l'attribution des responsabilités dans une Eglise qui se veut être le signe de l'unité du genre humain (Lumen Gentium, No. 1 )

Chanoine Jean-Marie Aubert

Professeur à la Faculté de théologie catholique de Strasbourg

P.S. J’achève actuellement la rédaction d ‘un ouvrage quiparaîtra en septembre aux éditions du Cerf, et qui traite abondamment de ce problème, et qui aura pour titre . «Décoloniser la femme ? ».

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