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par Philippe Louveau
Poser encore la question après la Déclaration Inter
insigniores1 de la Congrégation pour la Doctrine de la
Foi publiée en 1977, puis les propos très fermes du pape
Jean-Paul II dans sa Lettre apostolique Ordinatio sacerdotalis2 du
22 mai 1994, et enfin la note de la Déclaration pour la Doctrine de la
Foi3 en date du 28 octobre 1995, semblera aux yeux de certains - et
notamment de la part d'un prêtre - une orgueilleuse insoumission devant
le "non" catégorique formulé par le magistère de l'Eglise.
Mais, si l'on croit qu'il ne suffit pas d'un argument d'autorité pour
clore un débat aussi complexe et passionnel que celui-ci, il peut
être intéressant, au sein même de l'Eglise Catholique, d'une
part de réfléchir à l'argumentation et au poids
théologique de cet enseignement romain dont la "réception" est
loin d'être acquise dans le peuple chrétien, d'autre part de
repérer quelques-uns des fils d'un écheveau
particulièrement emmêlé.
La question de l'éventuelle ordination sacerdotale des femmes
recouvre en effet plusieurs questions, dont certaines, dans le contexte actuel,
apparaissent comme autant de soupçons... qu'il vaut mieux clairement
formuler si l'on veut pouvoir efficacement les écarter!
1. Une question socio-politique
Sous la double poussée, d'une part du mouvement féministe,
et d'autre part de la culture démocratique pour laquelle ils
revendiquent une place dans l'Eglise (comme en témoigne l'onde de choc
produite par "l'affaire Gaillot"), nombre de catholiques en viennent à
poser la question en termes de "pouvoirs" et de "rapports de forces"... ce qui,
pour être réducteur, n'est pas forcément sans pertinence
aucune!
Ainsi donc, derrière le refus de l'Eglise catholique d'ordonner
des femmes prêtres, faut-il voir la volonté farouche de la part
d'hommes clercs de garder leurs pouvoirs, avec, en prime, la crainte d'une
féminisation totale de l'Eglise? ... ou bien l'héroïque
fidélité à une longue tradition qui dit quelque-chose et
de Jésus (la réalité de son incarnation), et de l'Eglise
(née d'une initiative de Jésus lui-même), et de la
société en général (l'égale dignité
de l'homme et de la femme à articuler avec leur irréductible
altérité)?
Une chose au moins est sûre: le ministère
presbytéral n'est pas de l'ordre d'un droit dont tous les
baptisés pourraient se prévaloir ou réclamer, mais d'un
appel personnel que le Christ adresse à certains, et que l'Eglise
authentifie et concrétise par une mission.
2. Une question historique
"Jamais l'Eglise catholique n'a admis que les femmes puissent
recevoir validement l'ordination presbytérale ou épiscopale"
constata Inter insigniores. Certes. Mais si le fait est patent,
l'interprétation à en donner l'est beaucoup moins! Et quand le
pape évoque, comme l'une des raisons de la non-ordination des femmes, le
magistère vivant de l'Eglise"qui, de manière continue, a
soutenu que l'exclusion des femmes du sacerdoce est en accord avec le plan de
Dieu sur l'Eglise", il faut préciser que cette prise de position
magistérielle est toute récente. Pendant de nombreux
siècles la question ne se posait d'ailleurs pas! Elle fut ensuite
librement débattue par les théologiens. Il a fallu attendre les
deux derniers papes pour voir le magistère se prononcer clairement sur
cette question. Difficile donc de transformer une donnée historique - la
non-ordination des femmes jusqu'à présent dans l'Eglise
Catholique - en une règle intangible pour l'Eglise de Jésus. Ce
qui fait écrire à Joseph Moingt: "L'histoire des sacrements,
précisément, est pleine de changements aussi importants que celui
que voudraient conjurer les papes de notre temps; par exemple, le passage, qui
s'est fait sur plusieurs siècles, de la pénitence unique et
publique à la pénitence multiple et privée. Dans la cas de
l'ordination, quand l'Eglise voit le Christ appeler des apôtres et
ceux-ci se choisir des successeurs, ce qu'elle regarde avant tout, ce n'est pas
le sexe des personnes appelées, c'est la volonté du Christ que
des ouvriers soient incessamment envoyés travailler à sa moisson.
Voilà la loi fondamentale et absolue à laquelle l'Eglise
obéit et qu'elle enseigne comme une vérité
révélée par la pratique ininterrompue des ordinations
sacerdotales. Si elle se voit dans le besoin d'ordonner des femmes pour remplir
sa mission, soit parce que les hommes ne se présentent plus en nombre
suffisant, soit parce que les fidèles réclament instamment un
ministère de femmes, qu'est-ce qui pourrait empêcher l'Eglise de
changer sa pratique, comme elle l'a fait si souvent dans le passé pour
d'autres sacrements? L'obligation de pourvoir à sa mission est le seul
absolu qui s'impose à elle."4
On la voit, cette tradition de la non-ordination des femmes, pour
ancienne et vénérable qu'elle soit, ne peut, sans plus, s'appuyer
sur l'exemple de Jésus qui n'aurait pas "ordonné" de femme, alors
qu'il aurait "ordonné" les Douze. Ce serait en effet commettre un
anachronisme, puisque le rite et le sens da l'ordination ne sont guère
attestés avant le 3ème siècle, et que bien des
tâtonnements semblent avoir prévalu auparavant dans l'organisation
des diverses communautés, avec vraisemblablement des structures
ecclésiales différentes selon les lieux, pour lesquelles il ne
semble pas qu'on ait cru devoir revendiquer "l'exemple de Jésus"!
3. Une question christologique
C'est la question névralgique et le terrain où se situe
l'essentiel de l'argumentation: Faut-il voir dans le fait que Jésus
n'ait appelé que des hommes dans le groupe des Douze un
élément essentiel voulu pour lui-même par Jésus, ou
simplement une considération d'opportunité, Jésus n'ayant
pas cru bon, sur ce point, d'aller à l'encontre de la traditionnelle
répartition des rôles entre hommes et femmes qui était
celle de la société juive d'alors?
Pour Jean-Paul II, la réponse est évidente: "En
n'appelant que des hommes à être ses apôtres, le Christ a
agi d'une manière totalement libre et souveraine. Il l'a fait dans la
liberté même avec laquelle il a mis en valeur la dignité et
la vocation de la femme par tout son comportement, sans se conformer aux usages
qui prévalaient ni aux traditions que sanctionnait la législation
de son époque." [Lettre apostolique Mulieris dignitatem de
1988]
Mais cette évidence est loin d'être partagée par
tous les théologiens! Certes, le Christ manifeste tout au long de
l'Evangile une étonnante liberté. Mais cette liberté ne
l'amène pas nécessairement à prendre
systématiquement le contre-pied des pratiques ambiantes. Comme le
remarque Joseph Moingt, "dans une société et à une
époque où c'était l'affaire des hommes de s'occuper des
choses publiques, d'enseigner et de gouverner, tandis que les femmes vaquaient
aux choses domestiques, à l'éducation des enfants, à la
tenue de la maison, aux relations familiales, Jésus a pu s'inspirer de
ces us et coutumes sans y voir autre chose qu'une sage répartition des
tâches fixée par la tradition de son peuple, sans y déceler
aucune atteinte à la dignité de la femme, aucune discrimination
suspecte, et sans même songer à s'en démarquer, puisqu'il
n'y trouvait rien de contraire à l'esprit de son Evangile. Il est donc
vraisemblable qu'il a choisi des hommes sans que l'idée lui vienne qu'il
pourrait appeler aussi des femmes à la même charge. (...) Ce fait
n'offre donc pas l'évidence d'une disposition divine
révélée, il peut trop facilement s'expliquer par d'autres
motivations, sociologiques peut-être, mais étrangères au
type de discriminations, avant tout religieuses, contre lesquelles
réagissait Jésus."5
Par ailleurs si l'on veut faire de ce simple fait un critère dont
Jésus se serait servi pour le choix de ses apôtres, pourquoi ne
pas donner le même statut à d'autres constats relatifs à la
constitution par Jésus du groupe des Douze? Après tout, du fait
que Jésus n'a choisi que des juifs parmi les Douze, on ne déduit
pas l'obligation, pour les successeurs des apôtres, d'être d'abord
circoncis! Et que penser de l'argument - non repris dans la lettre apostolique
de 1994 - de la déclaration Inter insigniores selon lequel "quand il
faut traduire sacramentellement le rôle du Christ dans l'Eucharistie, il
n'y aurait pas cette ressemblance naturelle qui doit exister entre le Christ et
son ministre si le rôle du Christ n'était pas tenu par un homme"?
A ce compte-là, on ne voit pas bien comment un prêtre africain ou
japonais ressemblerait plus au Christ qu'une femme de Palestine! Dire que le
prêtre agit "in persona Christi" ne signifie pas qu'il tient le
rôle du Christ, comme dans une action théâtrale. D'ailleurs,
dans l'eucharistie, ce n'est plus seulement le "Fils de Marie" qui agit, mais,
avec l'Esprit, le Christ ressuscité, dont le nouveau mode de
présence corporel n'a probablement plus grand chose à emprunter
à la sexualité [Mt
22:23-30]. Il semble donc un peu hasardeux d'affirmer que le Christ-Epoux
étant du sexe masculin, une femme ordonnée ne pourrait agir "in
persona Christi" à cause de son sexe.6
4. Une question philosophique et anthropologique
Comment penser le rapport homme-femme? Comment penser à la fois
l'égalité et l'altérité entre la masculinité
et la féminité? Inter insigniores appelait "à approfondir
la mission respective de l'homme et de la femme". Mais penser
l'altérité implique-t-il nécessairement une
séparation des rôles sociaux et ecclésiaux? Pourquoi ne pas
envisager simplement une manière différente d'exercer les
mêmes tâches? Et l'altérité sexuelle serait-elle
à ce point décisive qu'elle en ferait oublier toutes les autres?
Il y a là un beau chantier pour la pensée!
5. Une question cuménique
Comme le rappelle opportunément Pierre Vallin7, la
déclaration Inter insigniores suivait l'approbation de l'ordination de
femmes dans l'Eglise épiscopale des Etats-Unis (rameau américain
de la communion anglicane), et Ordinatio sacerdotalis suit, de façon
comparable, la décision prise par les autorités de l'Eglise
d'Angleterre en 1992, mise en pratique par l'ordination de femmes au
début de 1994. Du point de vue des Eglises Catholique et Orthodoxe, ces
initiatives unilatérales prises par certaines Eglises anglicanes ne
peuvent que rendre plus difficile la route vers l'unité, ce que
manifestait déjà un échange de lettres entre Paul VI et
l'Archevêque de Cantorbéry8
Il n'en demeure pas moins que, de fait, parmi les pasteurs des Eglises
issues de la Réforme, plusieurs en France sont des femmes. Or,
l'cuménisme pratique progressant à la base, les
communautés catholiques ont pris l'habitude de recevoir ces pasteurs,
voire de collaborer avec eux ... ou avec elles! Il y a là une
donnée qui pourrait se révéler importante pour
l'évolution des mentalités à l'intérieur de notre
propre Eglise.
6. Une question canonique et pastorale
Quel est donc le poids d'autorité des récents documents
romains sur cette question?
Emanant d'une simple congrégation, d'un ton relativement modeste
("L'Eglise ne s'estime pas autorisée à ...") et n'ayant
reçu qu'une approbation pontificale in forma communis, la
Déclaration Inter insigniores de 1977 est un texte d'autorité
mineure, sujet à discussion, éventuellement à
réforme.
On se doit de faire ici quelques remarques. Quant à la forme,
tout d'abord: le pape n'a pas choisi d'écrire sur ce sujet une
encyclique, mais une simple Lettre apostolique, document habituellement
classé, pour ce qui est de son degré d'autorité,
après les encycliques. Malgré son ton très solennel, ce
document n'engage d'ailleurs pas le charisme, aux conditions de reconnaissance
bien délimitées, de l'infaillibilité pontificale, laquelle
ne saurait être postulée [Code de Droit Canonique, c.749-5], ni
décrétée après-coup par un cardinal, fît-il
préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi!
Sur le fond, on peut noter que la lettre laisse ouverte la question d'un
diaconat permanent féminin. On peut surtout s'étonner de ce que
cette lettre, non seulement ne fait état d'aucune consultation
auprès des autres évêques (ce qui incontestablement lui
aurait donné une plus grande solennité), mais va à
l'encontre des conclusions de la Commission Biblique Pontificale mise en place
par Paul VI, laquelle avait conclu en 1976, peu de temps avant Inter
insigniores, à dix-sept voix contre cinq, que le Magistère
pouvait confier les ministères de l'Eucharistie et de la
Réconciliation (donc, en fait, le presbytérat) à des
femmes "sans aller contre la volonté originaire du Christ".
En l'absence de nouveaux arguments dirimants et compte tenu du climat
culturel qui est le nôtre, on peut légitimement penser que la
"réception" de cet enseignement par le peuple chrétien est loin
d'être acquise. Peut-être même faudra-t-il ranger l'adverbe
"définitivement" de la lettre papale parmi les hyperboles
langagières dont l'Eglise est coutumière.
Ainsi par exemple, dire, comme le fait le Concile, que le
magistère de l'Eglise est "l'interprète authentique" de la Parole
de Dieu écrite ou transmise, ne veut pas dire qu'il est assuré de
ne jamais se tromper, mais simplement que son interprétation est plus
qualifiée que telle ou telle interprétation privée. Du
reste il serait facile de montrer, en de multiples domaines, des revirements
spectaculaires d'appréciation de la part de ce magistère de
l'Eglise ... et nul d'ailleurs ne peut lui en faire le reproche, puisqu'il
s'agit de traduire la Parole de Dieu dans une culture donnée, à
un moment donné de l'histoire de tel ou tel groupe particulier!
Autres exemples de belle redondance langagière: la note de
présentation de la lettre Sacerdotalis ordinatio, affirmant qu'il s'agit
là "d'une doctrine enseignée par le Magistère
pontifical ordinaire de manière définitive, c'est-à-dire
proposée non comme un enseignement prudentiel, ni comme une
hypothèse plus probable, ni comme une simple disposition disciplinaire,
mais comme certainement vraie." Et le Cardinal Ratzinger de parler à
ce même propos de "doctrine assurément vraie"9!
Suzanne TUNC, dans un article intitulé "L'ordination des femmes. Un
débat clos?"10, s'amuse de ce genre de propos qui, pour leurs
auteurs, font sans doute partie de la méthode Coué, mais n'ont
pas le pouvoir d'emporter la pleine adhésion de l'intelligence chez ceux
à qui ils s'adressent!
Sans aller nous-mêmes jusqu'à en sourire - car un tel
enseignement, s'il ne réclame pas "l'obéissance de la foi"
appelle néanmoins "un assentiment religieux de la volonté et de
l'intelligence"11, nous nous garderons d'être aussi
affirmatifs et laisserons à l'histoire le soin d'établir si, de
fait, cet enseignement du magistère aura été "reçu"
par le peuple chrétien, appelé lui aussi à s'exprimer sur
la conformité d'une doctrine à l'Evangile, grâce au "sens
de la Foi" qui est le sien12.
Philippe
LOUVEAU
juin 1996
Références:
1.
La Documentation Catholique, no. 1714 du 20
février 1977
2.
La Documentation Catholique, no. 2096 du 19 juin
1994
3.
la Croix du 21 novembre 1995, puis La Documentation
Catholique no. 2128 du 17 décembre 1995
4.
Sur un débat clos dans Recherches de Sciences
Religieuses, 1994/3, tome 82, pages 321 à 333
5.
Sur un débat clos dans Recherches de Sciences
Religieuses, 1994/3, tome 82, pages 329 à 330
6.
Voir aussi la réflexion du théologien
C. DE MALAHAYE dans la Croix des 12 et 13 décembre 1995:
Représenter le Christ comme homme total
7.
Les ministères féminins dans Etudes
no. 3822, février 1995, pages 207 à 218
8.
La Documentation Catholique no. 1704, 5-19 septembre
1976
9.
la Croix - l'Evénement du 9 juin 1994
10.
Lumière et Vie no. 224, septembre 1995, pages
7 à 21
11.
L'obéissance chrétienne requise envers
le Magistère de l'Eglise comporte en effet des degrés [cf. C.I.C.
no. 752 et 753]
12.
Catéchisme de l'Eglise Catholique, no. 889 et
no. 904
A lire sur le sujet
(en plus, bien sûr, des 3 documents magistériels ici
commentés):
- "Réflexions théologiques de l'épiscopat
américain sur l'ordination des femmes", La Documentation Catholique, no.
1633 du 3 juin 1973
- "Communiqué du Groupe de dialogue catholique-anglican aux
Etats-Unis", La Documentation Catholique, no. 1684 du 19 octobre 1975
- Louis LIGIER: "La question du sacerdoce des femmes dans l'Eglise", La
Documentation Catholique, no. 1742 du 21 mai 1978
- Joseph MOINGT: "Sur un débat clos", Recherches de Science
Religieuse, 1994/3, tome 82, pages 321-333
- Lumière et Vie no. 224, septembre 1995: "La non-ordination des
femmes. Un moratoire contesté."
- Jean RIGAL: "Le recours à l'infaillibilité: une
dramatisation étonnante", la Croix du 22 novembre 1995
- Bernard SESBOÜÉ: "Magistère et
infaillibilité", la Croix du 30 novembre 1995


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