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Symbolìsme Chrétien et Ordìnation des Femmes

Symbolìsme Chrétien et Ordìnation des Femmes

Yves Congar

Effort Diaconal, 37-38, -trimestriel-, sept. 74 - mars 75, pp. 6-17.

Place et Importance du Symbolisme

Notons, d’une façon générale, cette idée que l’oeuvre de Dieu à notre égard, son plan de salut s’insère dans le monde et utilise les médiations concrètes de la création, médiations des choses extérieures, ... médiation des frères : on ne se baptise pas soi-méme; on a besoin de quelqu’un pour entrer dans le christianisme. C’est assez significatif.

Au Moyen-Age, et encore assez longtemps (cela a duré jusqu’au XVIIe siècle), il arrivait assez fréquemment que des chevaliers, des gens de guerre n’aient pas d’aumôniers. Eh bien, souvent, ils communiaient, blessés grièvement, non pas avec l’eucharistie qu’ils n’avaient pas, mais avec un trèfle, une feuille d’arbre, trois brins d’herbe.

Il y a un grand nombre de récits dans ce sens là.

Ou bien alors, ils se confessaient, quand ils n’avaient pas de prêtres, à leurs camarades : c’est ce que fait St Ignace de Loyola qui est blessé au siège de Pampelune, début 16ème siècle (1521) ; c’est ce que fait Bayard blessé à Pavie : il se confesse à son maitre d’armes, à son écuyer, pourquoi? Its savaient parfaitement que ce n’était pas en stricte rigueur le sacrement du pouvoir des clés ou le sacrement de l’eucharistie, communier avec trois brins d’herbe ou un trèfle ou une feuille ... mais il y avait cette idée que l’intention spirituelle soit de la confession qui est le fond du sacrement (le fond du sacrement, c’est notre pénitence, notre métanoia, notre désir de rentrer dans une communion plus profonde et plus pure avec Dieu) que cela ne pouvant pas trouver sa consécration explicite sacramentelle avec un ministère ordonné, avait cependant besoin d’une médiation concrète, sensible. Et de même pour la communion, ils savaient très bien, et d’ailleurs les textes disent : «il prit une feuille pour Corps Dieu», ce n’est pas le corps de Dieu, mais (c’est une) médiation sensible. Je trouve cela extrêmement intéressant: Celà nous ouvre úne perspective sur ce qu’a été le sens symbolique des siècles; enfin il ne s’agit pas de dire que nous sommes en pleine décadence et que le passé était merveilleux, ce n’est pas cela mais il est vrai qu’il y avait une santé chrétienne dans les siècles d’autrefois.

Tout récemment encore, je devais fournir de l’illustration, del’iconographie pour une revue que vous connaissez, qui prend la suite de la Bible aujourd’hui; c’est maintenant «L’Históire de l’Eglise», qui commence et le premier fascicule vient de paraître - le 1er siècle - très très beau; Eh bien, j’ai été chercher Duby, les livres qui donnent actuellement les meilleures reproductions des oeuvres anciennes. J’ai été absolument émerveillé de voir comment dans une oeuvre plastique, dans une sculpture parfois très simple, quelque chose du portail de Chartres, ils avaient mis un sens, une richesse de sens spirituel, de sens dogmatique incroyable, extraordinaire - pourquoi? - parce que c’était une époque où il y avait un sens de la contemplation, et un sens justement du lien du spirituel avec le sensible, et c’est cela que nous sommes en train de perdre. Malheureusement, dans la réforme liturgique actuelle, il y a un danger incroyable d’intellectualisme: on parle, on lit des textes, on les explique avant, on les explique après. Des fois, les célébrations sont faites d’explications on en a plein le dos - Alors que le sens de la liturgie est d’aboucher au mystère dans un signe. Alors on dit : «les hommes d’aujourd’hui ne comprennent plus». C’est vrai en partie, mais ça n’est vrai qu’en partie, parce que les hommes d’aujourd’hui refont des signes et si ça n’est plus ceux de l’Eglise qui sont encore quand même très beaux, ils en créent d’autres que ce soit les grandes cérémonies sportives par exemple, ou la fête de «l’Huma», que ce soit n’importe quoi, les gens d’aujourd’hui recherchent des signes aussi, ce n’est pas possible autrement. Nous sommes faits ainsi nous communiquons par des signes, et nous communions avec les choses spirituelles, qu’elles soient religieuses, du domaine de la foi ou qu’elles soient laïques ou profanes, à travers des signes.

Actuellement, nous sommes menacés d’intellectualisme abstrait. Je connais une église où, à la Pâque derrière, il n’y a pas eu de cierge Pascal mais on a fait un discours sur la lumière. Alors que tout de même, amener le cierge pascal, éclairer la lumière, rallumer tous les petits cierges de chacun à l’unique lumière du Christ, moi je me charge d’expliquer ça en 25 secondes, - et ça parle - vous ne pourrez dire que ce n’est pas compréhensible! Alors, on peut faire un laïus évidemment, on peut lire un très beau, texte de St John-Perse ou de tout ce qu’on voudra.

S’aboucher au sens intérieur des choses à travers un signe sensible, c’est ça l’important. C’est que le signe sensible nous est accordé, il nous est connaturel; nous sommes comme ça, nous sommes des esprits dans un corps, nous sommes au monde à travers notre corps, à travers nos yeux, notre sensibilité et tout.

Ce qu’il y a d’extrémement remarquable c’est que le symbole n’explique pas, ne détaille pas son contenu, il le présènte et on peut en prendre plus ou moins selon sa comprenoire, mais il ne le détaille pas et donc il est toujours beaucoup plus riche que n’importe quelle explication. Il y a beaucoup plus dans un baiser que dans tous les discours sur l’amour. Il y a beaucoup plus dans un signe de croix que dans un traité sur ... il faudrait plusieurs traités d’ailleurs, un sur la Trinité, un sur l’Incarnation et un sur la Rédemption. Il y a trois traités dans un signe de croix et c’est simple, c’est absolument simple, et on entre dans le mystère comme cela: il y a autant de foi dans le simple agenouillement devant l’Eucharistie que dans un traité sur la présence réelle.

Tout y est, dans un geste. Le geste donc l’expression sensible, le symbole, le rite si on veut - c’est le petit livre du Père Bouyer que vous pouvez lire : «Le Rite et l’Homme» - contient lui-même toute la richesse sans l’expliciter, et donc sans l’appauvrir aussi, parce que dès qu’on explicite, forcément on définit au sens précis du mot: on définit, on met une limite, on ne doit pas dire beaucoup de choses, on ne dit que ce qu’on comprend et on le dismal; Retenons donc la grande importance du symbole, je redis ma peine actuelle de voir cette liturgie trop intellectualisée, trop discourante, alors que représenter la chose et laisser les gens s’aboucher au mystère, sans leur imposer des discours, c’est ce que fait la liturgie ancienne, et encore la liturgie actuelle quand elle est bien faite avec discrétion.

Voilà donc, très en général, ce que je peux dire sur le symbole et le symbolisme, qui est absolument inviscéré à l’Eglise.

L’Eglise vit de symbolisme. D’ailleurs is Révélation a été faite en symboles, en images. Il y a là quelque chose d’extrêmement intéressant et profond - prenez la révélation de Dieu, prenez la révélation sur l’Eglise par exemple - c’est ce que Vatican II d’ailleurs a retrouvé. On ne va pas donner une définition de l’Eglise, on peut essayer mais elles seront toujours trop courtes et il faudra en donner une seconde ou une troisième pour rééquilibrer la première, mais l’Eglise a été révélée sous des images c’est le champ de Dieu, le Royaume de Dieu. Quand Dieu Lui-même parle, quand la Sagesse absolue incréée parle, qu’est-ce qu’elle nous dit sur les mystères chrétiens? C’est formidable: le Royaume de Dieu est semblable à une femme qui a perdu un franc et qui remue toute la maison pour le retrouver. Vraiment! Socrate et Platon diraient mieux et c’est la Sagesse incréée qui nous raconte ça?

Le Royaume de Dieu est semblable à un champ, à une semence, etc... L’Eglise c’est donc un champ- L’Eglise c’est une construction. C’est un des symboles les plus profonds et les plus fréquents dans l’Ecriture. L’Eglise, c’est un Corps, c’est aussi une image d’ailleurs, une image qui frise presque la définition mais qui est quand même une image. Et pourquoi finalement, la Révélation est-elle faite en images, ainsi ? C’est parce que Dieu ne nous livre pas l’essence des choses. Dieu ne s’est pas livré Lui-même dans son essence, dans sa nature profonde. Ce n’est pas possible. Dieu a fait une Révélation pour une Alliance, et donc, Il a révélé ce qu’Il est pour nous, sa façon dêtre pour nous, et ce qu’il fait pour nous. La Révélation consiste précisément en ce qu’on appelle aujourd’hui en terme technique la Révélation économique - ce n’est pas de l’économie politique, mais c’est le plan de salut de Dieu - Dieu s’est révélé dans son plan de salut, dans ses actions pour nous, dans ce qu’Il est pour nous, dans ce qu’il fait pour nous. Il n’a pas révélé sa Nature absolue en lui-même. De même pour l’Eglise: au fond ce qui nous est donné, ce n’est pas tellement une définition - et je vous ai dit, si on en donne une, on est obligé de la corriger aussitôt après. Je ne suis pas sûr qu’on puisse en donner une, je ne suis pas sûr du tout qu’on puisse définir l’Eglise en une formule - mais il nous est révélé sous un tas de choses significatives une construction; c’est quelque chose qui a un fondement, qui la une structure, qui suit un plan; qui monte, c’est un dynamisme qui se fait; un champ: c’est quelque chose qu’on travaille, pour lequel il faut du temps, la récolte n’est pas demain et il faudra passer bien des mauvaises saisons.

Tout le temps, on nous révèle la façon dont les choses se passent, plus que les choses elles-mêmes. C’est pourquoi on révèle en images parce qu’une image ne définit pas la nature d’une chose mais nous indique son comportement, ce qu’elle est pour nous, par exemple : quand dans l’Ancien Testament - il y a bien 25, 30 textes comme ça - Dieu est appelé «mon Rocher», «notre Rocher», dans les psaumes. Il y a même un psaume assez étonnant qui dit en s’adressant à Dieu «mon Rocher, ne sois pas sourd» - c’est assez étrange, parce que allez débiter vos prières devant un rocher, vous aurez de l’écho si vous êtes à plus de 17 mètres, mais c’est tout, il sera sourd - Eh bien, pourquoi ? Dieu n’est pas un Rocher, c’est trop clair ; il n’est pas un caillou, mais ça indique une propriété de Dieu, ce qu’Il est pour nous, à savoir quelque chose de ferme, de solide, sur quoi on peut bâtir: mon Rocher c’est mon refuge assuré, très ferme.

Donc, vous voyez la très grande importance du symbolisme et la très grande utilité aujourd’hui de nous en nourrir, ce pourquoi nous avons bien des ressources: il y a des livres, bien sûr, il y a la liturgie, son explication, et puis il y a les visites de monuments anciens: s’arrêter une heure devant les vitraux ou les portails de Chartres, visiter un monument ancien même lorsqu’il n’y a pas de sculptures.

Je connais un certain nombre de séminaristes ou de jeunes religieux, y compris de mes jeunes confrères, qui passent une partie de leurs vacances, les mois d’été, à faire le guide dans des monuments. C’est fantastique - faire visiter Sénanque, faire visiter Le Thoronet où il n’y a que des murs - Il y a un espace: les gens sont saisis quand ils entrent dans cette église, ils en apprennent plus. Celà rentre en nous en profondeur, par une autre voie que l’explication intellectuelle, mais finalement plus féconde et plus intérieure et qui va plus loin.

J’ai sous les yeux un résumé que j’avais pris jadis d’un article d’un de mes confrères, qui est extrêmement intéressant, du Père Plé, intitulé «Pour une mystique des mystères». Celà parait un peu étrange comme formule; cela veut dire ceci: on a isolé le mystère de son expression concrète et sensible. Le mystère c’est sa formule intellectuelle; c’est de la théologie, oh! je ne dirai pas de mal de la théologie, j’y crois, j’en fais, mais c’est autre chose. Mon rapport religieux avec Dieu passe par la théologie en ce sens qu’elle m’alimente, qu’elle est mon devoir d’état, que c’est là où je me sanctifie, où je suis censé me sanctifier, mais finalement mon rapport religieux avec Dieu c’est dans la célébration, et dans certains gestes y compris même pour la prière. Alors, «une mystique des mystères», et non pas du mystère intellectualisé. D’où l’intérêt, dans l’Evangile, de ces gestes: on apprend plus en voyant Jésus opérer, ses gestes, la façon dont Il se comporte. Finalement, c’est ça la Révélation.

Pour ce qui nous concerne, je fais une rapide application : j’ai relu hier soir pour faire cette petite introduction globale, une étude sur l’épiscopat chez les premiers pères de l’Eglise, et dans les liturgies anciennes pour autant qu’on en a - Celà commence avec Clément de Rome qui est contemporain des apôtres, puis Ignace d’Antioche qui est martyrisé en l’an 110 ; ce sont les premiers grands textes qu’on air sur l’épiscopat. Ensuite la première liturgie qu’on air et qui nous a donné maintenant la seconde prière eucharistique - c’est le plus ancien texte qu’on possède, il est des premières années du 3ème siècle, de St Hippolyte, eh bien, finalement, c’est assez frappant de voir que l’évêque est toujours donné comme le symbole du Christ ou de Dieu, tantôt le Père, tantôt le Christ (on passe de l’un à l’autre sans se poser de questions) l’évêque est toujours donné comme réprésentant. Donc, il y a là quelque chose d’extrêmement concret et qui, au fond, aujourd’hui est loin d’être en perte de vitesse. Nous avons, surtout depuis le concile, une certaine résurrection, une certaine réanimation de la théologie de l’épiscopat. Certains confreres parlent même «d’épiscopite». Il y a une certaine inflation, une certaine inflammation - (les mots en «ite» c’est généralement l’inflammation de l’organe) cette «épiscopite» n’est pas malsaine à mon avis. Il faut faire attention, l’excès est toujours mauvais, mais finalement cette redécouverte d’un homme concret, ordonné avec le concours de l’Eglise et normalement, un évêque doit être ordonné dans son église, au milieu de son peuple - L’évêque est cet homme concret qui est le signe et l’instrument, autant qu’il peut dans sa faiblesse humaine, de l’Unité, qui doit harmoniser tous les ministères justement d’une église locale, qui doit représenter son église dans l’Eglise universelle comme Mgr Etchegarray le fait ce matin-même à Rome au Synode, et qui doit représenter aussi l’Eglise universelle dans son église locale.

Je ne vois rien de plus haut, de plus grand qu’un évêque, c’est le représentant concret, concrétisé du Christ.

Il y avait un tas de gestes autrefois, il y avait l’assistance à la messe de l’évêque et on renouvelle un peu celà, mais malheureusement les évêques sont devenus un peu administrateurs par la force des choses et on ne les voit plus tellement officier ou prêcher, mais les évêques anciens prêchaient tous les dimanches, eux-mêmes dans leur cathédrale et officiaient ; on les voyait, c’était concret encore là.

Symbolisme et Ordination des Femmes

Il s’agit donc de la question, non pas de l’ordination diaconale, mais de l’ordination presbytérale, éventuellement épiscopale (je ne vois pas pourquoi, si la presbytérale est acquise, l’épiscopale ne le serait pas). Il s’agit de celà et des motifs qu’on peut avoir de le refuser.

Oui, pour le diaconat.

Je vous rappelle ma position qui est très simple: c’est un développement des ministres. Il existe un grand nombre de ministères dans l’Eglise, parmi eux, il y a des ministères ordonnés; pas seulement nommés ce’qui est déjà quelque chose de public et d’important, mais ordonnés, sacramentels. J’ai montré comment j’étais favorable au diaconat féminin, à l’ordination diaconale des femmes, à notre session de la dernière fois, je n’y reviens pas (2). Mon motif est multiple, mais ce qui me donne le feu vert, je le dis en toute simplicité, c’est que ça s’est fait, ça a existé. Je sais bien qu’on discute sur la portée exacte des textes, mais je pense qu’il y avait ordination sacramentelle, cela me semble certain bien qu’il y air des gens compétents qui disent non.

Non, pour le presbytérat.

Mais jusqu’ici, je stoppe devant l’órdination presbytérale des femmes. Ma raison, c’est le fait, Je n’ai pas d’autre véritable raison que celle-là. C’est très important pour situer pécision ce que j’ai à dire d’autre. Le fait biblique, évángélique, apostolique et de tradition c’est que ça n’a jamais existé, ça a même été très expressément exclu, non pas dans l’Evangile (on n’en parle pas, simplement, ça n’existe pas) mais dans la tradition - çà a été très formellement exclù - Voilà, c’est un fait.

Je sais très bier que l’on dit que ce, fait est socio-culturel, qu’il s’explique par le socio-culturel, par l’historique et il est, absolument incontestable que le socio-culturel ou l’historique a un rôle dans ce fait biblique. Dans le fait que Jésus n’ait pas pris de femmes comme, apôtres, quand on remplace Mathias non plus, etc ... sans aucun doute le socio-culturel a un rôle, j’en suis d’accord. Mais premièrement tout de même la liberté de Jésus dans ce domaine et la liberté de St Paul,- qui nest pas misogyne comme on l’a dit (maintenant c’est fini, cette histoire demisogynie de St Paul) - font penser que çá, poúrrait de pas être unique ment du socio-culturel et en tout cas, je vous défíe, je défie n’importe qui de me montrer que ce n’ést qué socio-culturel. Persònne ne 1’a jamais fait,, et personne le le fera jamais: on ne peut pas montrer que ce n’est que socio-cultùrel. Alors, est-ce qu’il y a un droit divin? Je n’en sais rien et cela, je le dis en simplicité: je n’en sais rien, celà a été dit, beaucoup le pensent ; ce n’est pas évident. Alors qui pourrait dire si c’est de droit divin ou si ce n’est pas de droit divin? Seule l’Eglise - l’Eglise, c’est quoi ? - Eh bien, l’Eglise c’est nous déjà, mais évidemment nous ne sommes qu’une toute petite portion de l’Eglise. Finalement, ne pour rait régler cela que l’Eglise à son sommet, c’est à dire pratiquement un concile oecuménique. Seul un concile oecuménique pourrait déclarer, et je pense qu’il hésiterait beaucoup à le faire parce que que tant d’examples récents ont montré que c’est difficile.

Actuellement, les choses sont devenues tellement difficiles qù’effectivement je pense que le concile oecuménique y regarderait à deux fois avant de déclarer ça. Mais peut-être il le ferait s’il était contraint de le faire, il le ferait, alors comment? Je n’en sais rien, ce n’est pas pour demain.

C’est cela ma raison, essentiellement; mais évidemment on me demande après «comment expliquez-vous cela?» Est-ce que ce fait peut s’éclairer par une raison ou un motif ? Et vous savez que la théologie consiste précisément à essayer de raisonner les mystères, non pas de les expliquer, on ne peut pas, mais de dire ce qu’on peut dire. Nous avons le fait : Dieu est Père, Fils, St Esprit, trois personnes dans l’Unité - l’Unité Trine - la théologie essaie de dire à ce sujet quelque chose qui se tienne, et elle le fait.

Ici donc intervient la fonction théologique qui essaie de donner une raison, et c’est là où j’arrive sur notre sujet, puisque la raison que je donne, et je ne suis pas seul - vous le savez très bien - la raison n’est pas du tout l’infériorité statutaire de la femme qui a été tenu certainement longtemps (il n’y a pas le moindre doute) et qui est encore dans l’esprit de beaucoup d’hommes d’Eglise - il ne faut pas se faire d’illusions - ou bien la crainte de la femme, (je me rappelle au Concile, quand il y a eu des auditrices, ça a été dit-dans l’aula, dans l’assemblée des évêques «vous savez on voit maintenant des femmes jeunes qui se promènent dans les bas-côtés de St Pierre avec un évèque» !).

Cela existe encore certainement dans l’esprit de certains hommes d’Eglise, mais je pense, c’est tout de même en voie de disparition.

Quand St Thomas lui-même a l’expression bien connue - et Dieu sait si on l’a citée ces dernieres temps - que la femme est «in statu subjectionis», en état subordonné, (il n’y a pas de doute qu’il le dit). Il ne fait pas appel du tout à une philosophie, à Aristote, comme on le dit parfois, d’après laquelle la femme serait un homme manqué, ce qui est d’ailleurs une mauvaise traduction, du texte («mas occasionatus»); cela ne signifie pas « homme manqué», mais c’est que dans la philosophie d’Aristote il y a des circonstances telles que ce sera une fille, ce qui est vrai d’ailleurs finalement; mais pour lui, ces cìiconstances étaient en grande partie dominées par les astres, la température, l’humidité; « occasionatus» c’est l’occasion ... c’est ce qui est mai tombé comme chance, comme occasion. Je crois que c’est cela que ça veut dire; mais ce n’est pas cela du tout l’argument de St Thomas quand St Thomas parle d’«in statu subjectionis». Il cite, toujours 1 Timothée 2-12, ce qui est dit dans cette citation est peut-être socio-culturel. En fait, précisément cela a été dépassé déjà, puisque dans St Paul, il y a des decisions qui sont maintenant dépassées..

Donc, ce n’est pas l’infériorité statutaire de la femme - absolument pas - mais c’est le fait, pour moi, que dans la Révélation, dans la Bible, le rapport d’alliance entre Yahvé et son peuple, ou le Christ et l’Eglise, est signifié par le vis à vis de l’homme et de le femme dans le mariage; les textes iont connus: Ancien Testament je ne parle pas de la Genèse; mais le symbolisme des épousailles se trouve surtout dans Osée, l à 3 (c’est admirable, c’est un des sommets absolus de la Révélation) - Jérémie 2,2 ; 3 1, 6, 12 - Ezéchiel 16, 1 -à 43 et 59 à 63 - tout le chapitre 23 - Isaïe 50,1 ; 54 (4-8) ; 62 (4 et 59). Il y a aussi dans l’Ancien Testament le symbolisme sponsal et assez circonstanciel (je dois le noter loyalement) pour exprimer l’infidélité d’Israël et la fidélité de Dieu. C’est relativement limité comme ingrédients de révélation, cela ne pretend pas révéler l’Alliance dans son essence, c’est un aspect, à savoir l’infidélité d’Israël et la fidélité de Dieu malgré cette infidélité. Mais alors il y á les textes du Nouveau Testament, Matthieu 22, 1-14 ; 25, 1-13, 1, Corinthiens 6, 15-17 - 2 Corint. 11, 2 et le texte essentiel est Ephésiens 5; 21-32 l’épître des messes de mariage autrefois et une des épîtres possibles maintenant) et également Apocalypse 19, 7-8 ; mais le texte essentiel est Ephésiens 5, 21-32. Je dis essentiel, et ç’est important, parce que là ce n’est plus circonstanciel ; c’est vraiment le rapport entre le Christ et l’Eglise qui est exprimé dans le rapport sponsal, dans le rapport d’épousailles. Il y a toujours forcément l’aspect fidélité, mais il n’y a plus la question de l’infidélité de l’épouse par rapport à l’Alliánce - c’est pris absolument en soi, de façon complète, avec évidemment une grande insistance sur le fait que l’époux a donné sa vie, s’est sacrifié et continue même à nourrir son corps de lui-même.

L’autorité est Essentiellement Masculine dans la Bible

Or, le ministre ordonné exprime dans son rapport à la communauté le vis à vis du Christ et de l’Église. Voilà, c’est là essentiellement ma raison; mon argumentation.

Evidemment, dans ce rapport, il y a réciprocité. Ce n’est pas uniquement un rapport tombant de haut en bas. Il y a réciprocité de la communauté de l’Eglise avec le Christ ; donc de la communauté avec son ministre aussi, et c’est une chose qu’on découvre dans toutes ces etudes si nombreuses et intéressantes, de qualité généralement qui sont publiées actuellement sur les ministères: on redécouvre beaucoup la réciprocité. Si vous prenez le livre très technique publié sous la direction de J. Delorme(3); vous verrez que pratiquement chez tous les auteurs du Nouveau Testament, même dans les évangiles, il y a la dialectique entre «tous et quelqués uns». C’est très intéressant,.Mais dans cette dialectiquè, il y a une réciprocité; c’est exprimé sous la forme «le troupeau», «le pasteur», ou, comme dans l’épître aux Hébreux par exemple «les saints, le ministre» - II y a ce vis à vis du ministre et de la communauté, en partie dans la célébration du sacrement de l’Alliance; dans la célébration eucharistique, c’est là où cela se pose au supreme degré.

J’ai noté, et c’est à garder puisque c’est comme ça, que dans la Bible, l’autorité sacrée est toujours masculine; c’est incontestable (j’avais même note jadis dans nia préface à Elsie Gibson(4) que quand Mme Golda Meir avait été présentée comme chef de gouvernement en Israël, il y avait eu des difficultés de certains rabins disant : «Ah non!», mais d’autres rabins avaient répondu : «mais il n’y a pas de problème, parce que ce n’est pas une fonction sacrée». Je l’ai cité, parce que cela montre que dans la tradition juive et encore maintenant dans la conscience juive, ça joue un rôle). Alors, on me dira une fois de plus que c’est sociologique, socioculturel. J’ai déjà répondu : même réponse - ça l’est, mais est-ce que ça n’est que cela ? personne ne l’ai jamais montré.

Argumentation en faveur

Je veux préciser mon argumentation. Ensuite j’en verrai les difficultés, et vous verrez qu’avec loyauté, je mets un très gros bémol à mon propre raisonnement.

Si un jour on reconnaît clue l’accès à l’ordination presbytérale est possible e droit divin, je n’aurai plus d’objection.

Voilà ce que je voulais vous dire, simplement.

Yves CONGAR

(Colloque «effort diaconal», 28.9.1974

Notes

1. Nous donnons ci-dessous, revu par l’auteur, l’exposé du Père Congar en lui laissant sa spontanéité de style parlé. Les titres, intertitres et notes sont de notre rédaction.

2. Cf. «effort diaconal» No. 34/33 - p. 31 à 37.

3. «Le Ministère et les Ministères, selon le N. T.» cf. «effort diaconal» No. 34/35, p. 58 à 66

4. Cf. présentation du livre d’Elsie Gibson. «Femmes et ministères dans l’Eglise», in «effort diaconal» No. 24/25, p.32 à 38.

5. Présentation de ce livre in «effort diaconal» No. 34/35, p. 67 à 71.

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