Nederlands/Vlaams Deutsch Francais English language Spanish language Portuguese language Italiano
Catalan Czech Esperanto Greek Igbo Japanese Korean Latin Malay language Norwegian Polish Swahili Tagalog
Openingspagina!

Quelques réflexions sur le symbolisme

Quelques réflexions sur le symbolisme

Renée Dufourt

Effort Diaconal, 37-38, trimestriel, sept. 74 - mars 75, pp. 18-28.

Une interrogation sur l’usage et la portée des symboles sous-tend la majorité des questions qui nous ont été adressées. Nous allons tenter, Donna Singles et moi d’expliciter notre démarche en définissant nos points de repère et d’ancrage. (1)

Une etude exhaustive du symbolisme excède notre propos et notre compétence. Je vais simplement essayer de répondre à trois questions qui nous aideront à préciser notre position

Mon exposé sera nécessairement schématique et didactique, et je vous prie d’en accepter et d’en excuser les limites.

I - Définition du Symbole

La fonction symbolique ou mieux sémiotique est la fonction qui permet de se représenter une réalité, une experience, un évènement actuellement non perçus par l’intermédiaire d’un signifiant : image, geste, mot. Symboliser est ainsi le pouvoir fondateur de la pensée : rendre présent mentalement ce qui est absent ou cache, se détacher de l’expérience immediate pour y introduire tout le jeu des evocations, élargir l’instant actuel vers le passé, le futur ou hors du temps. La fonction sémiotique engendre deux sortes d’instruments : le signe et le symbole. Ils ont pour caractère commun d’être significatifs, d’être porteurs de sens, autrement dit d’utiliser un signifiant comme support d’un signifié distinct de lui, et qu’il permet d’évoquer. Il faut noter que le signifié n’est pas la chose désignée mais la représentation. Lorsque l’enfant joue à la poupée avec un morceau de bois enveloppé d’un chiffon, le signifié n’est pas telle poupée de magasin mais l’enfant imaginaire qu’il berce, dorlotte, gronde, console, auquel il va donner mission d’évoquer toute son experience personnelle.

Le symbole se distingue cependant du signe technique par les, liens concrets, analogiques et personnels qui unissent en lui signifiant et signifié. Au jeu de la dînette la forme ronde du caillou rappelle celle du bonbon ; à celui de la poupée, le tissu du chiffon, sa couleur, rappellent le vêtement de la poupée, la forme cylindrique du bois dessine un corps.

Le signe, au contraire, lie à l’usage social et au fonctionnement d’une langue donnée établit un rapport à la fois arbitraire et nécessaire entre le signifiant et le signifié. Arbitraire car n’importe quel vocable - telle forme phonétique particulière - peut être le signifiant d’un même signifié, l’idée communiquée. Le signifié commun de «house» - «casa» «maison» - «domus», etc ... est l’idée de la demeure humaine. Mais il ne sera connu d’un groupe humain que si chacun accepte la nécessité d’utiliser une langue commune, de se soumettre au même ordre signifiant. Telle est la contrainte imposée par les langues naturelles à chacun des locuteurs humains.

C’est dire que le signe, conventionnel et collectif, a une signification univoque liée à son usage précis dans un système de référence donné. Juger, par exemple, qu’un vêtement est taché, sale ou terni, n’est pas synonyme. On pourra dire: j’ai taché mon vêtement propre, ou mon vêtement est terni, mais il n’est pas sale, etc ... Les termes se distinguent en s’opposant les uns aux autres ; pris en eux-mêmes, ils ont une seine acceptation, ils n’ont pas de raisonnance affective et ne mettent pas en jeu la subjectivité.

Si on en fait usage pour exprimer l’expérience de la faute, ils changent de registre : le terni, le sale, le taché, concernent l’homme souillé. Un long cheminement du symbole nous conduit à travers une multiplicité de significations. La souillure objective devient le signifiant de l’impureté subjective. Un premier signifié, la tache, devient le signifiant d’un deuxième signifié, l’impureté. A son tour, l’impureté renvoie à l’indignité humaine qui est le signifiant de l’homme pécheur, enchaîné à ses appétits, muré en lui-même, privé d’espoir (2) .

Le symbole est donc un sens qui vaut pour un autre sens. A l’univocité du signe s’oppose la pluralité de sens du symbole, c’est ce qui en fait la difficulté. Cela est patent dans de nombreuses expressions courantes, en particulier les dictons : « il n’y a pas de fumée sans feu» par exemple. Au sens propre, la fumée est un indice, l’élément d’une réalité qu’elle prolonge et annonce. Au sens figuré, l’expression peut se borner à rappeler qu’il n’y a pas d’effet sans cause ; mais on peut aussi l’utiliser pour confirmer la validité des rumeurs que colporte la malignité publique. Dans un autre contexte les «fumées de l’ivresse» peuvent recevoir une charge affective aussi bien positive que négative : évoquer les confusions d’un esprit embrumé comme les transports poétiques de l’antique «Ubris». Il nous arrive aussi d’affirmer «mes espoirs sont partis en fumée», ce qui laisse apparaître le regret, l’attente déçue, voire la résignation à la vanité des choses humaines.

La valeur symbolique du terme «fumée» est donc multiple et demande à être élucidé selon le contexte. Cela nous conduit à conclure que « le symbole est l’expression linguistique qui, par son double sens ou sa pluralité de sens se prête àl’interprétation».

Un dernier exemple emprunté à Paul Ricoeur va nous permettre d’illustrer cette définition. C’est celui d’Eve la séductrice, la tentatrice. Ce symbolisme de la chute, du paradis perdu, peut inviter à penser que la femme incarne la tentation. La féminité perverse amène l’homme pris au piège et détourné de ses fins, à se faire pécheur. Ainsi naît le mythe d’une féminité dangereuse, objet ambigu d’attrait et de répulsion pour une virilité qui doit s’en préserver afin de mieux s’affirmer. Ce symbolisme nous est familier ; mais on peut dépasser cette explication littérale. Le mythe de la chute peut nous ouvrir une tout autre perspective celle de l’humanité déchirée, divisée en elle-même, cédant au vertige du mal. Eve n’est autre que la figure de la fragilité humaine, tandis qu’en Adam se découvre la secrète complaisance de la liberté coupable de la décision mauvaise. «Toute femme et tout homme sont Adam, toute femme et tout homme sont Eve; toute femme pèche «en» Adam, tout homme est séduit en Eve». (3).

Ainsi le symbole joue sur plusieurs régistres, dévoile plusieurs directions du sens. Un symbolisme qui resterait enfermé dans une interprétation unique manquerait la signification du symbole. Il n’en est pas d’absolue ni de définitive. Toute interprétation se prête à l’analyse critique de ses propres démarches, des présupposés et des règles qui la fondent, autrement dit à une herméneutique. Si nous essayons de schématiser ce qu’apporte l’analyse critique à l’élucidation des symboles, nous pouvons dire que penser le symbole c’est tenter de l’arracher à un triple détournement - le réduire à l’univoque, - l’enfermer dans l’équivoque, - refuser son ambivalence.

II -Analyse Critique

L’examen de ce détournement fera l’objet de mon deuxième point.

* Réduire le symbole à l’univoque c’est le ramener à la simplicité du signe, en faire une lecture littérale qui l’appauvrit et nous induit en erreur. Fausse transparence qui substitue à la polysémie du symbole un seul chiffre qui nous convient et nous rassure. C’est ainsi que le symbole de la tache, de la souillure désigne l’homme marqué par la faute, frappé par un mal qui le dégrade inexorablement. C’est-le méchant dont le groupe humain doit s’écarter ou se défaire pour retrouver son intégrité première. Au mythe du bouc émissaire s’oppose celui du justicier qui développe chez l’oppresseur un complexe d’innocence, fondement de tous les ostracismes manichéens : inquisition, racisme, terreur.

Il peut être également rassurant de lire dans le mythe d’Eve une opposition homme-femme qui se perpétue et se reproduit dans la permanente analogie des situations. Chacun aurait une nature bien définie et son destin s’en.trouverait simplifié. La femme devrait résister à son penchant à séduire, l’homme à celui de se laisser captiver. Double morale traditionnelle sous jacente à une éthique de la famille ou à une certaine symbolique de la faute.

Cette réduction du mythe de la chute à la convoitise sexuelle en méconnaît la portée, comme la souillure objective dénature le sens du péché. Elles cachent au lieu de dévoiler le sens du mythe qui est celui du mal radical. Impureté subjective, distance de l’homme par rapport à lui-même, insuffisance personnelle, la faille est au coeur de l’homme. Captif de lui-même, envoûté par ses désirs, l’homme pécheur découvre en luimême la source de son esclavage, mais aussi la voie: de la libération.

Lorsque nous déchiffrons le mythe comme un récit historique qui déploie les prototypes de nos conduits, nous réduisons sa valeur prophétique et, nous interprétons les symboles religieux en termes de discours humains. C’est ainsi que le mythe adamique se fige dans la théologie du péché originel - ou que le symbolisme nuptial attribue à Dieu même le visage de l’époux. Combien d’équivoques peut entretenir cette assimilation de l’homme à Dieu, de la femme à l’église et de l’allisance à l’amour conjugal. L’interprétation allégorique réduit le Tout Autre à une figure humaine : celle de l’époux. Elle ramène la Parole annonciatrice qui instaure la relation d’alliance à l’énoncé d’une structure d’exemplarité : le mariage. N’y a-t-il pas quelque anthropomorphisme à penser que le rapport. de Dieu à son peuple c’est celui de l’époux à l’épouse, de l’homme à la femme ? N’est-ce pas Dieu qui devient à notre image et ressemblance alors que le symbolisme devrait nous amener à découvrir ce qui dans l’expérience humaine réclame un surcroît de sens. Lorsque nous avons approfondi l’expérience de la faute, la signification du lien sexuel, quel surcroît de sens leur apportent la Révélation et l’Alliance ?

Surcroîts de sens qui naissent des expériences majeures de la culpabilité, de la sexualité mais aussi de la souffrance et de la mort. Nous y touchons le fond de notre finitude plus révélatrice que les symboles mêmes qui l’expriment. Ce n’est pas notre structure psychologique ou notre modèle d’existence qui nous offre une figure de Dieu. C’est notre finitude qui est révélatrice, dans son inachèvement et son insatisfaction, d’une visée nouvelle. Elle sous-tend notre quête et fait jaillir les symboles.

* Dès lors, si nous nous limitons à une interprétation à la fois schématique et précritique, nous nous enfermons dans l’équivoque. Nous nous exposons au grand « décrassage» de la pensée moderne qui passe au crible de la réduction critique les symboles et les mythes des cultures et des religions. Cette «herméneutique du soupçon» comme Ricoeur(4) l’appelle, rend suspectes la plupart de nos convictions affectives.

Il est facile, par exemple, de découvrir les soubassements du mythe d’Eve la tentatrice. On peut y reconnaître en premier lieu une morale du ressentiment qui anime la caste cléricale aussi bien contre l’audace de la créature qui ose le risque de la connaissance qu’à l’égard de la femme interdite, objet simultané de convoitise et de rejet. Telle serait l’interprétation de type nietzschéen qui lève le masque de la volonté de puissance.

Quant à la psychanalyse, ne va-t-elle pas déceler dans ce visage à deux faces, figure de séduction et source du mal, l’objet ambigu de nos amours infantiles, la bonne mère qui comble et envoûte, la mauvaise mère qui abandonne et détruit.

Le marxisme enfin ne voit-il pas dans ce mythe de la chute une idéologie de la culpabilité humaine propre à nous éviter l’analyse et l’éradiction du mai objectif : celui de l’appropriation et de l’exploitation sociale. De surcroît la « perversion» de la femme vient justifier la subordination des sexes, matrice de l’aliénation collective.

Ces critiques peuvent nous irriter; nous ne pouvons ni les négliger ni leur échapper, sinon nous édifions un symbolysme qui est foncièrement piégé. A ma génération, on a exalté le couple conjugal qui était à l’image, en quelque sorte, du Dieu trinitaire. Aujourd’hui où le couple s’effrite, c’est à la sexualité que l’on demande d’être signe du rapport interpersonnel de la divinité. Comment ne pas reconnaître dans ces constructions les pièges de la rationalisation qui justifie par un discours théorique artificiel des comportements dont le sens nous échappe. Quelle satisfaction substitutive, quelle sublimation illusoire peut y trouver une sexualité inassouvie? Combien fragile et vulnérable alors apparaît l’édifice de nos croyances? N’est-ce pas pour cela qu’elles ne trouvent plus d’écho?

Mais cette réduction qui décante les symboles et les réduit aux figures de nos désirs laisse sans réponse la signification du désir lui-même. L’angoisse contemporaine n’est-elle pas au carrefour d’une totalisation impossible et de l’absence de sens? Si nous ne pouvons faire le tour et la somme de notre expérience, tout savoir ou tout rassembler, alors tout se corrode et se dissoud. Nous ne sommes plus rien, ne manquons-nous pas le message évangélique lorsque nous répondons par une interprétation théorique, qu’elle concerne la faute, la sexualité ou le pouvoir à ce qui réclame une annonce prophétique; le dévoilement d’un projet salvateur. Si bien que le maintien dans l’équivoque du symbole risque de nous faire perdre sa signification prophétique, celle qui nous vient de la révélation.

* Le 3ème détournement du symbole c’est alors le refus de l’ambivalence. Nous partons d’une symbolique qui est déjà là et nous l’érigeons en modèle de fonctionnement ou en système explicatif. Nous faisons une construction métaphysique, qu’elle concerne le péché originel ou le symbolisme nuptial, au lieu de découvrir ce qu’un tel symbolisme, dépouillé de ses interprétations culturelles successives, nous signifie aujourd’hui de notre propre expérience ; au lieu de découvrir ce qu’il requiert de nous, de notre agir, pour répondre dans ce présent qui est notre vie, à l’appel du Seigneur. Il est paradoxal de voir que la psychanalyse, méthode réductrice par excellence, est elle-même confrontée dans sa pratique à ce renversement de l’usage des symboles. Dans une démarche réductrice, le présent du sujet s’explique par son passé, ses fantasmes par son enfance; et ses conduites par la répétition. Or tout psychanaliste conscient de ce qui’il entreprend affirmera que substituer l’explication à l’interprétation « enchaînerait le patient à ses raisons, l’enfermerait dans la, cohérence logique de ses résistances au lieu de lui donner accès à une histoire». (Pierre Fedida)(5). Le psychanaliste «ne veille pas tant à déterrer le passé qu’à faire émerger le sens nouveau, la retrouvaille de la vérité». (A. Green)(5). L’interprétation naît de ce qui se passe actuellement dans la vie du patient et lui fait découvrir la vérité de son existence. Nous pouvons transposer la démarche : notre interprétation naît de ce qui se passe aujourd’hui dans notre vie de chrétien et nous fait découvrir le sens actuel de la révélation.

C’est donc cette ambivalence présente du symbole que nous devons admettre. Maintenir la pluralité des sens, ne pas se borner à l’univocité et «démythologiser» c’est-à-dire refuser les interprétations relatives et provisoires pour replacer les symboles dans leur fonction annonciatrice, dans leur spécificité, qui est «d’ouvrir un sens». Mais ce sens est ouvert, il n’est ni donné ni expliqué : il est à faire.

Pour nous chrétiens cette « ouverture de sens» est la révélation christique elle-même. C’est ajourd’hui que nous sommes à la fois pécheurs et innocents, aujourd’hui que dans notre histoire la création est sauvée dans le Christ ressuscité, aujourd’hui que l’appel de Dieu nous interpelle comme autre et comme proche. Le symbolisme n’est que l’actualisation de la révélation. C’est donc le caractère historique et non mythique du christianisme qui permet cette actualisation. C’est l’aujourd’hui de l’histoire opposé aux temps mythiques des origines, l’aujourd’hui du rapport homme-femme qui est sauvé et signifié dans le Christ. C’est l’aujourd’hui de la résurrection qui libère toute la condition humaine et donne un sens à chacune de ses expériences.

Dès lors, l’histoire qui est le temps de notre attente est aussi celui de notre initiative et de notre espérance, le temps où s’exprime et s’accomplit la parole de Dieu. La vérité de la foi s’instaure dans cette relation de l’homme à Dieu. «La vertu de la parole allocutive est justement de constituer le sujet comme tel qu’il entre dans la relation homme-femme ou dans celle de père-fils; ou dans n’importe quelle autre relation symbolique, l’homme accède au statut de sujet fondé et reconnu» (6)

III - Elaircissement pour notre Interprétation

Cette parole instauratrice se fait entendre à travers les symboles, elle en inverse le sens en les transformant dans sa vérité. Notre questionnement dès lors change de registre : il ne s’agit plus d’expliquer chaque symbole par des éléments constitutifs mais de nous demander comment l’alliance qui prend tout son sens dans le deuxième Adam peut-être aujourd’hui symbolisée et comprise? Comment libérer la sexualité dans le Christ? Comment libérer l’être masculin et l’être féminin dans le Christ?

Pour illustrer ma pensée, je voudrais revenir sur l’attitude thérapeutique qui implique une inversion de la démarche analytique afin de restituer à l’être humain la vérité de son projet. Vérité qui nest pas en arrière de lui-même, dans son passé, mais en avant, dans la visée de ses actes. A un séminaire récent, Bruno Bettelheim, qui a été l’un des rares thérapeutes à qui soit permis l’extraordinaire réhabilitation de l’enfant fou affirmait : «Nous ne lisons pas assez la Bible; si nous lisions la Bible, nous saurions mieux comprendre ce qui se passe entre le malade et nous, mieux accéder à sa conscience». Il s’agissait d’un enfant très agressif, dont l’éducatrice ne supportait pas les morsures, craignant qu’il n’en vienne à la frapper plus violemment. Alors Bettelheim a ajouté «que dit la Bible?: Lorsqu’on te frappe, tends la joue gauche». A l’enfant dont vous avez peur dites : «Mords-moi». Tendez la joue gáuche» . Mais Bettelheim a précisé qu’il ne s’agit en aucun cas d’une conduite d’abaissement, de se faire, comme on l’a cru, plus petit, plus démuni que celui qui vous frappe. Aucun symbole d’aplatissement ou d’humiliation ne joue ici: sinon on inviterait l’agressseur à frapper encore plus fort et le Christ ne nous a pas dit de nous laisser frapper à mort. Non, il renverse la situation. Il en change radicalement le sens. Tendre la joue gauche à autrui, cela veut dire : «Je sais que to ne me frapperas pas» et par là, on le désarme, on fait surgir la vérité du désir sous-jacent à l’agression. L’enfant à qui l’on dit «Mords-moi» - «Vas-y» n’a plus envie de mordre ; il saisit le sens de son geste qui est de s’incorporer l’autre, de se l’assimiler, non de le blesser ou de le détruire. Tandis que si on lui dit «tu es méchant, to es affreux» on l’incite à le devenir. Il a raison de nous le prouver puisque c’est là ce qu’on pense et qu’on attend de lui.

Cet appel d’un maître de la thérapeutique dont la méthode s’est fortifiée tant par l’expérience douloureuse de la déportation que par la lecture quotidienne de la Bible, peut nous servir de fil directeur.

La vérité instauratice du sujet, comme l’interprétation respectueuse en psychanalyse, ne suggère pas une signification, elle annonce qu’il y a du sens, elle invite le sujet àtrouver ce sens. C’est ainsi que la Révélation inverse l’expérience de la faute : c’est la promesse de libération et l’amour effectif et réciproque des enfants de Dieu qui nous révèle la positivité du péché. Il est autoaliénatión, négativité et refus. L’homme interpellé peut ne pas répondre ; c’est sa propre liberté qui le sépare de Dieu. Ainsi à l’archétype originel du méchant et du réprouvé, s’oppose le kérygme de l’alliance et l’annonce de la résurrection. Ce même renversement, porteur d’espérance s’inscrit dans toutes les paroles que le Christ adresse aux femmes, dans tous les gestes qu’il accomplit pour elles. Non pas que sa parole et son agir constituent une catégorie déterminant une sphère du féminin dont on pourrait tirer une théologie de lá féminité. Le renversement qu’il introduit est à la fois plus radical et plus opérant.

* Radical car il opère une inversion de sens qui s’oppose fóncièrement à toute la culture de son époque. Si l’on pense à ce qu’était la place reconnue à la femme par la culture hébraïque et orientale, chaque intervention de Jesus en lève une limite ou en dénonce une insuffisance.

La femme Juive n’a pas l’usage de la parole publique et cet interdit pèse encore sur la femme chrétienne. Or les prophéties qui saluent la venue au monde de Jesus sont aussi bien prononcées par Elisabeth et Anne (Luc 1, 39-45 ; 2, 36-39) que par Zacharie et Simon.

Dans la tradition judéo-chrétienne, l’infériorité féminine se manifeste à la fois par la faiblesse physique et la souffrance morale. La femme souffrante expie obscurément sa tare d’être femme. La compassion de Jesus n’est jamais en défaut, qu’Il guérisse l’hémorroïsse (Luc 8, 40-48) ou la belle-mere de Simon (Luc 4, 38-39), qu’Il ressuscite le fils de la veuve de Naäm ou Lazare frère de Marthe et Marie, qu’Il pardonne à la pécheresse (Matt. 26, 6-13) ou à la femme adultère (Jean 8, 1-11, Luc 7, 3-6).

Son geste n’est pas seulement consolateur, il est libérateur : toucher le vétement du Saint et du guérisseur est une pratique magique qu’une femme crédule et épuisée peut esquisser. Le Christ, au lieu de s’en irriter l’accepte et dévoile son sens véridique : «Ta foi t’a sauvé». Il en va de même de la femme courbée guérie un jour de Sabbat. Non seulement pour la soulager le Christ brave le tabou, provoque le scandale. Plus encore, il renverse la situation et fustige l’hypocrisie dont elle est victime ; il rappelle à tous la dignité, la primauté d’une «fille d’Abraham». Il ne s’apitoie pas sur la faiblesse féminine, il dénonce l’injuste légalisme, l’erreur infatuée de ceux qui font passer le respect absolu de la loi avant celui de la personne et de sa souffrance.

La conversion des valeurs que la parole du Christ opère est encore plus radicale lorsqu’il s’adresse à des femmes en état de péché. Lorsqu’il sauve la femme adultère de la lapidation, il n’appelle ni à la pitié, ni à la clémence. Il met à découvert ce qui dans tout l’Evangile est la réalité propre du péché. Où sont alors les pécheurs ?

Alors que l’ancien testament présente la femme adultère comme un fléau et la condamne avec une extreme sévérité, Jesus, sans l’excuser ou la disculper, nous montre où est le plus grand mal: dans le péché du juste, de celui qui se croit justifié et s’arroge le droit de condamner, voire même d’exterminer au nom du bien. Il n’est point besoin de dénoncer la double morale selon les sexes, elle est d’emblée écartée. Bien plus que lá transgression d’une loi morale le péché est infidélité, absence d’amour, autosuffisance, La plus grave perversion est dans le terrorisme de la bonne conscience qui masque le ressentiment et le plaisir sadique de s’affirmer pur.

Inversement; la rémission des péchés est un acte d’amour qui répond à un acte d’amour. Le pardon à la pécheresse rejette toute malédiction originelle pesant sur l’être de la femme, toute identification de la femme et du péché. Le mythe est résorbé par la Bonne Nouvelle : celle de l’amour salvateur. La fille publique se tient devant Dieu dans la simplicité de l’offrande, dans la douleur d’avoir péché. Le pardon divin écarte le jugement, nous fait accéder à la vérité de l’étre. L’accent n’est pas mis sur le péché mais sur la réconciliation, non pas sur la transgression mais sur l’initiative. L’inverse du péché n’est pas l’observance de la loi, mais l’amour en vérité et en acte.

Que tout homme comme toute femme soient appelés à cette vérité et à cet acte, qu’aucune loi particulière ne régisse le destin de la femme, voilà la conversion totale qu’introduisent les paroles de Jesus. Partout où les préjugés et les coutumes cernent des impuissances, dressent des interdits, imposent des limites, Jesus les ignore. Aucune des situations où elle est placée ne définit une destinée naturelle de la femme. C’est par l’intensité de sa foi, sa clairvoyance spirituelle, sa générosité que toute créature humaine se libère et se sauve.

* Le pouvoir opérant d’une telle inversion de sens prend ici toute son ampleur.

Deux références évangéliques sont particulièrement significatives la révélation à la Samaritaine, l’annonce de la Résurrection à Marthe, soeur de Lazare: en confiant à l’une la mission; à l’autre la connaissance théologique, le Christ lève les exclusives auxquelles les femmes elles-mêmes se soumettent (Jean 4, 7-31 et 11, 2029).

C’est à une femme doublement réprouvée pour sa secte et pour ses moeurs que s’adresse la première promesse de l’eau vive, Esprit de Dieu qui comble le désir humain sans le tarir, et le vivifie dans un éternel jaillissement. L’être humain rendu à sa vérité - «Il m’a dit tout ce que j’ai fait» - est libéré de sa servitude, capable à son tour de l’aveu d’une parole vraie. Il se constitue librement comme témoin. Ainsi agit la pécheresse de Samarie qui, à la surprise des disciples, va annoncer le Christ aux Samaritains pour les conduire à Celui qui est la parole de vie.

C’est à Marthe, ménagère avisée, absorbée par sa tâche, qu’est affirmée l’actuelle réalité, mais aussi la transcendance à toute condition humaine de la Résurrection. La Présence divine en est la caution et le sens. Au «je le suis moi qui to parle » répond le «Je suis la Résurrection». Mais l’affirmation incontestable réclame l’adhésion de l’interlocuteur. L’attestation de la résurrection est pour chaque être humain une nouvelle naissance: il renaît à l’Esprit qui donne la vie, qui le délivre de la corruption et de la mort. Tel est l’acte de foi demandé à Marthe. Alors que sa confiance humaine dans les pouvoirs du Christ est totale : «Si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort» Jésus répond avec une sorte de sévérité à son pressant regret. Il exige d’elle la lucidité de l’acte de foi: comprendre la Résurrection en esprit et non selon la nature ou le sentiment. Que Marthe, qui ne manifeste pas les mêmes dons mystiques que Marie, soit ainsi interpellée, n’est-ce pas là un signe de l’unité de vocation de tout chrétien: S’il y a pluralité de demeures, diversité des charismes, il n’y a pas plusieurs sortes de serviteurs nobles ou subalternes, ni cues tâches privilégiées et magnifiantes par elles-mêmes, comme par exemple la maternité. Il n’y a que «ceux qui écoutent la parole de Dieu et la gardent» (Luc 11, 27-28).

L’Evangile qui s’ouvre sur des paroles prophétiques prononcées par des hommes et des femmes, se clôt sur la parole qui témoigne: suspendue au témoignage suprême du Ressuscité, prononcée par des femmes auprès d’hommes incrédules, prêts à mépriser leurs «ragots» (Luc, 24, 9-12) et qui, à leur tour, devront la proclamer et en témoigner. Telle est la vocation du Chrétien que rien ne limite, fonctionnellement ou essentiellement, et que chaque symbole permet d’évoquer sans l’épuiser.

Il ne semble que les tabous sont inversés, qu’une lecture limitative de la féminité est supprimée. Telle serait ma réponse au Père Congar, si réponse il y a. «Je ne sais pas, nous dit-il, ce qui est de droit divin». Nous ne pouvons pas effectivement ni le dire, ni le faire dire. L’appel à notre liberté se fait dans une histoire toujours ouverte, concerne l’ensenible du peuple de Dieu. C’est dans l’histoire, comme avènement toujours actuel de la Résurrection et du salut que la réponse se trouvera. Peut-étre est-ce notre agir, notre agir d’hommes et de femmes qui nous fera découvrir une nouvelle signification de la symbolique de l’alliance? Le symbole est porteur de sens, il ne s’agit pas du tout de l’évacuer de l’expérience religieuse, il s’agit d’en accueillir la puissance annonciatrice, d’accepter les possibles que nous n’avons pas encore explorés.

Renée Dufourt

Notes

1. N.D.L.R. Notre numéro spécial 34/35 «ordination des femmes au diaconat» nous a valu un grand nombre de lettres de nos lecteurs. Ce courrier contenait beaucoup de questions posées à Renée Dufourt et Donna Singles. Dans leurs interventions à la session de Fontenay sous Bois elles ont tenté de répondre à ces questions tout en ancrant davantage la recherche.

2. Voir Paul Ricoeur: Finitude et Culpabilité. T. II - La symbolique du Mal. Ed. Aulier -Montargis 1960.

3. Ricoeur : Symbolique du mal - p. 239.

4. Paul Ricoeur : «De l’interprétation - Essai sur Freud» Ed. du Seuil 1965,
«Le conflit des interprétations» Seuil 1969

5. In «Encyclopaedia Universalis» : Interprétation.

6. A. Vergote «Interprétation du langage religieux» Seuil 1974 - p. 92

Trouvez des liens! Faites ce site une favorite! Donnez information sur notre URL Questions? Faites votre site partie de notre reseau Women's Ongoing Internet Consultation Les 'Ami(e)s' nous donnent des contributions Aidez-nous!

"Lorsque vous citez ce document,
veuillez signaler S.V.P qu’il est publié par www.womenpriests.org !"