Ministères instituée/ ordonnés

Ministères instituée/ ordonnés

Annie Jaubert

Effort Diaconal, 37-38, -trimestriel-, sept. 74 - mars 75, pp. 51-53.

1. Pour parler des ministères institués il faudrait scruter les intentions de ceux qui en ont décidé la création. La décision romaine s’est accompagnée de la disparition des ordres mineurs et les ministères institués sont dits ministères laïcs; il semble donc bien que la décision veuille marquer qu’on reconnaît des ministères aux laïcs.

Les laïcs ont-ils à se réjouir de cette décision? Elle peut permettre une insertion officielle de certains laïcs dans la vie des paroisses et des diocèses, en particulier reconnaître le rôle que certaines femmes y exercent déjà. Dans des cas précis la réformé a pu apparaître bénéfique. Mais il est bien évident que, pour qu’elle le soit, il faut que l’exercice de ces ministères - comme de tout ministère - se fasse à l’intérieur du dynamisme de construction ecclésiale.

Il existe en effet un risque sérieux à augmenter l’institutionnalisation. La décision romaine peut être ressentie comme un renforcement hiérarchique du peuple de Dieu. Le membre non ordonné (ni évêque, ni prêtre, ni diacre), non institué (peut-on ajouter -non « mandaté» ? ) s’il se percevait au bas de l’échelle, pourrait être totalement démobilisé. Ce serait l’extinction des charismes, la non-prise-en-charge de ce qui concerne l’Eglise, alors qu’au contraire tout ministère est destiné à mettre chacun en état de service efficace. Tout ministère doit chercher à discerner les charismes et àmettre l’Eglise en état réel de dialogue; pour que tous ensemble portent et vivent l’évangile.

La création de ministères institués prête à un autre genre de réflexion. Cette création s’accompagne de la suppression des clercs et donc fait disparaître l’opposition clercs/laïcs. Mais elle rend également difficile la bipartition sacerdoce/laicat. En effet cette bipartition se heurte désormais à deux «corps intermédiaires» celui des diacres, celui des institués. En fait, nous savons que l’opposition, pourtant courante, prêtres/laïcs, est contraire à l’Ecriture. Il n’y a dans le Nouveau Testament que des prêtres juifs ou païens, le Christ seul est prêtre. Quant au peuple chrétien, on lui transfère les épithètes sacerdotales qui caractérisaient le peuple juif au milieu des nations «royaume de prêtres, nation sainte» (Ex. 19, 6 ; cf. 1 Pi 2, 9).

Ce dernier point demanderait beaucoup d’approfondissement en ce qui concerne la sacralisation et le sacramentel. Mais la proposition faite par le P. Hervé Legrand au congrès de Pro Mundi Vita de 1973 (1) paraît s’imposer. L’articulation sacerdoce/laïcat en tant que concept organisateur des ministères se révèle inadéquate; il faut la remplacer par le concept-organisateur ministères/construction de l’Eglise. Ce concept plonge des racines dans le Nouveau Testament (Eph 4, 12). Il souligne la dynamique de croissance dans laquelle les ministères doivent engager le corps du Christ.

2. Comment situer les ministères ordonnés dans cette finalité rassemblante du corps du Christ? Le P. Vinatier en a décrit les caractéristiques. Ajoutons une remarque à propos de l’Eglise ancienne. Au début de l’épître de Clément de Rome, adressée aux Corinthiens (vers 97 ap. J.C.), se trouve cette formule significative : «L’Eglise de Dieu en séjour à Rome à l’Eglise de Dieu en séjour à Corinthe». C’est à dire que l’unique Eglise de Dieu est conçue comme séjournant en des lieux divers. Cette Eglise dialogue comme à l’intérieur d’elle-même en des lieux différents. Très tôt les diverses églises sont représentées par leurs évêques. La structure épiscopopresbytérale (l’épiscope et le presbytre ne se distinguant que progressivement) est conçue comme une structure coordinatrice. Il est bien évident que cette structure coordinatrice, dans la mesure où elle est fidèle à l’héritage apostolique, est ordonnée à la croissance du Corps.

En ce qui concerne le diaconat, il est seulement d’institution ecclésiastique; mais puisqu’il est rangé parmi les ministères ordonnés il doit d’une manière ou d’une autre se rattacher à la structure coordinatrice. En fait, dans l’Eglise ancienne, le diacre se rattachait à l’évêque; il a exercé d’importantes responsabilités avec parfois mission de faire le lien avec d’autres églises. On pourrait le dessiner comme «antenne» de l’évêque. A partir de là, le diaconat peut faire montre d’une étonnante plasticité et comporter des styles différents.

Les diacres ont-ils plus que d’autres à signifier le service? Dans le Nouveau Testament, c’est à ses disciples directs que Jésus a enseigné qu’il fallait que le premier parmi eux soit l’esclave de tous (Mc 10, 42-45). C’est à ses disciples directs qu’il a enseigné le lavement des pieds. L’Eglise tout entière dans les Douze est au service de tous. Les premiers diakonoi, ce sort les apôtres. Qu’un corps spécial puisse rappeler cette dimension de service, cela peut être utile en certaines conjonctures, mais la signification de «service» est intrinsèque à la nature même de tout ministère et a priori de tout ministère ordonné.

3. Les femmes et les ministères ordonnés

Les études scripturaires et théologiques récentes font apparaître que les objections théoriques contre l’accès des femmes aux divers ministères ordonnés sont de moins en moins fondées. On pourra constater l’évolution qui se dessine dans le fascicule, signalé plus haut, de Pro Mundi Vita.

Autre est l’opportunité. La règle d’or du bien commun de l’Eglise et de l’évangélisation doit être adaptée aux divers lieux et aux diverses mentalités. En ce qui concerne le diaconat, nous percevons personnellement le danger d’une cléricalisation possible, d’une récupération dans un système encore parfois trop hiérarchisé, d’une difficulté pour la femme d’être elle-même en face d’un ministère conçu selon des modèles masculins. Le danger nous paraît ici plus grand pour des femmes que pour des hommes, surtout si l’on ne choisissait que des célibataires, engagées à plein temps dans le ministère diaconal. Est-on sûr que l’étiquette «diaconat», dont le contenu peut être si souple, ne comporte pas pour certains une dimension archaïque, bref qu’elle ne recouvre pas une «marchandise» différente pour les uns et pour les autres ?

Les situations et les esprits évoluent rapidement, il faut le reconnaître. Des transformations peuvent changer les données du problème. On ne se trompera pas en tout cas en demandant que les femmes se sentent responsables de devenir complètement adultes, qu’elles se forment humainement et doctrinalement. De même que les hommes doivent être capables d’assumer des responsabilités d’homme avant d’assumer un ministère (cf. 1 Tim 3, 4-5), de même les femmes doivent-elles déjà avoir donné des preuves de leur expérience et de leur compétence.

Annie Jaubert

1. H. Legrand, « Les ministères», dans Les nouvelles formes de ministère dans l’Eglise, Pro Mundi Vita, 50 (1974), p. 7-15 (PMV, 6, rue de la limite, B-1030 Bruxelles, Belgique.

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