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Éditorial. Ordonner des femmes diacres, théologiquement c’est possible, pour l’évangélisation c’est urgent.

Éditorial

Ordonner des femmes diacres,
théologiquement c’est possible, pour l’évangélisation c’est urgent.

René Schaller

Effort Diaconal, 37-38, -trimestriel-, sept. 74 - mars 75, pp. 1-5.

Du Colloque de Mars

La motion «Pour L’Ordination des Femmes au Diaconat» votée par les participants à notre colloque international et cecuménique de mars 1974 (1) a eu un très large écho dans l’ensemble de l’Eglise. Traduite en 5 langues : allemand, anglais, espagnol, italien, portugais, elle a été étudiée et méme approuvée par plusieurs conférences épiscopales d’Europe, d’Afrique et d’Amérique. Destiné aux évëques, ce document demandait aux Pères du Synode d’examiner la possibilité d’ordonner des femmes au diaconat.

Comme les travaux du Synode étaient déjà planifiés depuis des mois, le secrétariat du Synode, dans une lettre du 13.5.74, a fait savoir que le Synode n’avait pas compétence en ce domaine et qu’il transmettait la demande aux commissions romaines intéressées. La question de l’ordination des femmes au diaconat ne fut donc pas directement étudiée par le Synode. Cependant le 23 octobre, Mgr Bartoletti présenta aux Pères du Synode le travail de la «Commission d’étude sur le rôle de la femme dans la société et dans l’Eglise» et leur remit un document qui traite de «la nécessité de reconnaître et de favoriser la responsabilité de la femme dans l’oeuvre de l’évangélisation, de la possibilité de son accès aux ministères non ordonnés, de l’oeuvre d’éducation qu’il faut entreprendre pour favoriser un changement de mentalité au sujet du rôle de la femme». Ce document propose en conclusion «d’entreprendre les études nécessaires, en vue d’une réponse motivée au problème de l’accès de la femme au ministère ordonné. Il s’agit d’une réponse non seulement disciplinaire, mais ecclésiologique» (2). Certes, le Synode n’a pas étudié la question de l’ordination des femmes au diaconat, mais Mgr Bartoletti a posé officiellement la question de l’ordination des femmes devant le Synode. Nous savons que notre colloque de mars, auquel la Commission présidée par Mgr Bartoletti avait envoyé une déléguée, a favorisé pour une part cette heureuse avancée. Etudier la possibilité de l’accès de la femme non seulement au diaconat mais aussi au presbytérat s’inscrit désormais dans la recherche de l’Eglise universelle et répond à un voeu exprimé au Synode. Par ce fait nos études, recherches et actions ne sont pas simplement reconnues, mais encouragées, elles se situent dans la mission d’évangélisation de l’Eglise.

Nous avons reçu un nombreux courrier de laïques. Pour beaucoup comme nous l’écrit l’une d’entre elles «la motion a été une bouffée d’espérance» parce que, continue-telle, «je vis depuis 25 ans dans l’Eglise une situation d’engagement total que je considère comme un ministère, mais sans avoir jamais été reconnue malgré mes efforts pour me faire comprendre ... Merci pour votre magnifique travail» . D’autres nous remercient pour leur «avoir rendu possible une étape que je croyais inaccessible. D’Angleterre nous avons reçu ce témoignage : « Tous mes efforts pour trouver des activités par ma paroisse ont été couronnés d’échecs, de refus, de sourires amusés, de : ‘nous ne pouvons rien faire pour vous’ .... Pourtant dans les liens que je crée avec les uns ou les autres, les chrétiens plus ou moins pratiquants, et les non-chrétiens, les jeunes ou les vieux, il y a Quelqu’un et ce quelqu’un, il est vivant et il agit ... Avec d’autres je marche vers une Eglise plus humaine et évangélique, au service de tous les hommes ... C’est pourquoi, je suis bien heureuse de me joindre à vous». D’Afrique nous avons reçu cette lettre : «Je demande l’ordination diaconale parce que cette ordination sera la reconnaissance par l’Eglise de la mission qu’elle m’a confiée, parce qu’elle sera la consécration de ma personne et de ma vie pour cette mission de service : service du Christ, service des hommes, service de l’Evangile, pour la libération des hommes, pour la fraternité entre tous les enfants de Dieu» .

Motion destinée aux évêques. Comment a-t-elle était accueillie? Seule la Conférence épiscopale d’Afrique du Sud nous a fait connaître son accord total. Nous avons appris que d’autres conférences étudiaient la question: Nous avons pu connaître la réaction d’une quarantaine d’évéques non français. Citons en quelques unes. Du Gabon, une femme responsable de tout un secteur de mission nous relate « L’archevêque de Libreville est bien sûr favorable. J’ai eu beaucoup de joie en l’entendant à plusieurs reprises redire avec insistance aux chrétiens de Gamba, la responsabilité qu’il m’avait confiée, la confiance qu’il me témoignait, invitant les chrétiens à toujours plus se regrouper autour de moi. Beaucoup de joie ... mais un plus vif désir que tout cela soit reconnu par une ordination . De Belgique un évêque nous écrit d’un de ses confrères : « j’ai eu une bonne réaction de Mgr ... Il semblait encore douter, bien qu’il soit plutôt favorable pour une ouverture ... Il semblait incertain que les témoignages du N.T. et des premiers siècles ne fournissent pas une base suffisante pour instaurer le diaconat des femmes. Je crois qu’on pourrait tout aussi bien retourner cet argument dans le senscontraire». D’Espagne, une laïque témoigne « J’ai envoyé à mon évêque une motion. Il l’a lue avec plaisir et m’a dit son accord» . Mgr Suenens, archevêque de Malines-Bruxelles, a pris position publiquement : «Pour le diaconat féminin, rien ne s’y oppose et je crois que ce serait là un retour à une tradition ancienne, mais il faudrait repenser la fonction en regard des réalités d’aujourd’hui» (D.C. No. 1663, p. 948).

Nous connaissons la position d’une trentaine d’évêques français. Certains nous ont fait part spontanément de leur pensée et ont encouragé et soutenu notre effort. D’autres ont exprimé leur hésitation. La plupart des réponses des évêques français posent des questions et demandent qu’une étude historique et théologique soit entreprise pour qu’ils puissent donner une véritable réponse. Pour un seul « cette motion pose de graves questions ... il faudrait que le diaconat de l’homme ait trouvé sa voie spécifique» . Après le colloque, une douzaine de françaises ont fait connaître à leur évêque leur désir de servir l’Eglise dans le diaconat. Quelques évêques y ont répondu concrètement en leur confiant des tâches nouvelles de service de la communauté, comme par exemple l’animation d’un secteur de montagne sans prêtre. D’autres les ont encouragées à poursuivre l’étude et la recherche au sein de leurs communautés. A notre connaissance seulement un tout petit nombre ont exprimé leur réserve et leur réticence. Il est vrai qu’officiellement la motion pour l’ordination des femmes au diaconat n’a reçu de l’épiscopat français, ainsi que du clergé et de nombreux laïcs qu’un accueil réservé ou indifférent. Nous ne pouvons nous empêcher de repenser aux années 1960, avant le Concile, où notre effort pour le rétablissement du diaconat masculin suscitait les mêmes attitudes.

Mais en suivant attentivement la question, nous voyons, depuis mars dernier, s’esquisser un double mouvement:
- un peu partout des évéques confient à des femmes des ministères dont certains semblent appeler une ordination au diaconat.
- les questions posées au colloque de mars ont relancé la recherche qui, en quelques mois, a progressé plus rapidement qu’on aurait pu le croire.

Notes

1. Cf Les travaux de ce colloque dans notre dossier spécial : «ordination des femmes au diaconat» No. 34/35

2. Citations extraites de D.C. 1974, No. 1665, p. 1097

A la Session de Septembre

C’est dans ce double mouvement que s’inscrit la rencontre organisée les 28 et 29 septembre à Fontenay-sous-Bois. Une cinquantaine de participants, venus de toutes les régions de France - femmes aspirant au diaconat, laïcs hommes et femmes, religieuses, diacres, prêtres et théologiens - ont continué ensemble l’étude amorcée au colloque de mars et décidé, entre autres, la création de groupes régionaux pour poursuivre la recherche et l’action en vue de l’ordination des femmes au diaconat (1). Jusqu’alors, la recherche achoppait sans cesse à la place que certains symboles paraissent assigner aux femmes dans l’Eglise. L’analyse a montré que bien des obstacles apparents étaient liés à des interprétations provisoires ou incomplètes. Seule une étude ecclésiologique sérieuse du symbolisme chrétien, soumise à l’analyse critique de la science contemporaine, pouvait permettre de sortir de l’impasse. Ce n’est pas sans difficultés que les participants de la session de Fontenay se sont attelés à cette tâche. Leur effort fut couronné de succès. L’ensemble des travaux, publiés intégralement dans ce dossier, le prouvent largement. Soulignons en ici quatre points:

1- L’ordination des femmes au diaconat est théologiquement possible, elle a existé pendant plusieurs siècles. C’est la même ordination que celle des diacres hommes. De sérieuses raisons la recommandent. Elle paraît même urgente pour que dans sa mission d’évangélisation l’Eglise ne se prive pas d’un dynamisme nouveau et d’une grãce essentielle. Les obstacles à l’accès des femmes au diaconat tiennent beaucoup plus aux appréhensions et aux sensibilités qu’à des problèmes de fond. Il est regrettable que quelques diacres français se crispent sur leur diaconat masculin, s’opposent à toute ouverture du diaconat aux femmes et refusent de partager leur recherche. Le renouveau du diaconat - masculin et féminin -ne peut trouver toute sa signification qu’en s’inscrivant dans un renouvellement de tous les ministères favorisant les responsabilités de tous les baptisés, hommes et femmes.

2 - L’absence presque totale du diaconat permanent dans l’Eglise de France paraît affaiblir de façon importante le caractère de service des autres ministères ordonnés ou institués. Il semble que le diaconat tel qu’il est perçu par la majorité de ceux qui le vivent et de ceux ou celles qui le désirent soit trop facilement perçu comme sacral, fonctionnel, comme remède à la crise du presbytérat. Il ne devrait pas non plus être considéré d’abord comme ún moyen de sanctification personnelle, une fin en soi, mais se situer à ce carrefour privilégié où se rencontrent le service de Dieu et le service des hommes. Il doit signifier la sollicitude concrète de l’Eglise pour ceux qui sont les plus loin, les plus délaissés, les plus démunis.

3 - Oui pour l’ordination des femmes au diaconat, mais quelques réserves pour l’ordination au presbytérat. Non pas à cause de l’infériorité de la femme, mais parce que « dans la Tradition nous ne trouvons pas de femme prêtre.. dit le Père Congar. J’achoppe sur le fait : dans la tradition, dans l’histoire de l’Eglise catholique (ou orthodoxe) nous ne trouvons pas de femmes prêtres. La liberté de Jésus, était totale : il n’a pas choisi de femmes comme apôtres. C’est sans doute en raison du régime socio-culturel de l’époque. Mais n’y a-t-il que cela? Je ne sais pas. C’est à l’Eglise de trancher ... sans doute dans un Concile oecuménique». Point chaud de la session, cette question a permis un vif débat ouvert et fraternel. Le Père Congar reconnaît que son argumentation, se fondant sur le fait que « dans la Bible l’autorité sacrée est essentiellement masculine» rencontre bien des objections ; il en cite quatre en toute loyauté. Cependant un point semble acquis : les études récentes font apparaître que les objections théoriques contre l’accès des femmes au presbytérat sont de moins en moins fondées. Les échanges et les débats de Fontenay ont fait avancer l’étude de cette question, elle paraît désormais mieux fondée. Le problème de l’ordination des femmes au presbytérat ne vient-il pas d’une interprétation provisoire ou incomplete des symboles chrétiens ? Notre seul critère dans cette recherche ne peut être que la fidèlité au Christ et à son message de salut dans sa globalité. C’est dans cet esprit que l’étude ecclésiologique doit trouver des réponses aux questions essentielles posées par Donna Singles. La lecture contemporaine de l’image «prêtre-Christ» est-elle entièrement fidèle au message évangélique ? Quest-ce qui est perdu ou valorisé par notre lecture ? Pour quelles raisons l’image d’une femme prêtre choque-t-elle tant certains chrétiens ? Si un jour la femme pouvait accéder au presbytérat, la signification de sa présence à l’autel «ferait-elle apparaître un nouvel aspect de la révélation jusqu’ici laissé dans l’ombre. Comment la conscience chrétienne interprète-t-elle le symbole ‘femme-Christ’ Existe-t-il dans la mission historique de Jésus des éléments de réponse? »

4 - Depuis le colloque de mars une nette maturation s’est opérée. Elle implique la nécessité d’un passage à l’action. Il faut prolonger la recherche et s’efforcer de transformer les mentalités dans le peuple de Dieu et les structures de l’Eglise qui s’influencent réciproquement. Une telle action est à articuler avec les diverses recherches déjà existantes. Elle insistera sur l’égalité des hommes et des femmes en Jésus-Christ, dans un partage récïproque de la mission et dans un souci d’invention des ministères nouveaux et diversifiés dont les hommes ont particulièrement besoin aujourd’hui. Puisse-t-elle encourager tous les chrétiens à dépasser leurs préjugés et habitudes pour mieux vivre en diaconie et témoigner dans notre monde brisé de l’unité de l’amour de Dieu au service des hommes.

René Schaller

Notes

1.Cf. les conclusions et décisions prises in «effort diaconal» No. 36, p. 46 et 47.

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