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par Suzanne Tunc
de Des femmes aussi suivaient
Jésus, Essai d'interprétation de quelques versets des
évangiles , Suzanne Tunc, Desclée de Brouwer, 1998, pp 21-29.
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Notre
premier souci doit être de comprendre ce que nous transmettent les
évangiles lorsquils disent que des femmes « suivaient
» Jésus. Deux questions se posent. Qu'est-ce que « suivre
Jésus » (l'action) et qui formait «la suite » de
Jésus (les acteurs). Nous examinerons la première question dans
ce chapitre, réservant la seconde pour le chapitre suivant.
Les textes concernant les femmes
Les
différentes éditions du Nouveau Testament sexpriment en
termes à peu près identiques. Nous prendrons celles de la TOB.
Nous
avons déjà cité Luc (8, 1-3). Relevons ici seulement une
phrase : « Les douze étaient avec lui et aussi des femmes. »
Que faut-il entendre par ces derniers mots ? Ne mettent-ils pas les femmes dans
la même situation que les douze ?
Matthieu et Marc ne mentionnent les femmes quà la mort de
Jésus.
Matthieu (27, 55-56) : « Il y avait là plusieurs femmes qui
regardaient à distance ; elles avaient suivi Jésus depuis les
jours de Galilée en le servant. »
Marc
(15, 40-41) est assez semblable, à une différence près. Il
précise quelles suivaient Jésus et le servaient
«quand il était en Galilée », ce qui empêche de
penser quelles nauraient rejoint Jésus quà son
départ de Galilée, parce quil naurait eu besoin
delles quà partir de ce moment. Marc lève toute
ambiguïté : elles étaient déjà avec
Jésus, comme cela ressort dailleurs de plusieurs épisodes
que nous rencontrerons.
Jean
ne cite, au pied de la croix, que la mère de Jésus, avec Marie de
Magdala, Marie, femme de Clopas, et « le disciple que Jésus aimait
» (Jn 19, 23). Sil ne parle pas des autres femmes, la seule mention
de Marie de Magdala permet de supposer la présence de ses compagnes, que
Jean na sans doute pas éprouvé le besoin de nommer.
Laissons de côté Jean. A travers quelques différences
insignifiantes, lessentiel qui se dégage des synoptiques est
lemploi invariable des verbes « suivre » et « servir
» (ou « aider ») (Luc excepté, mais « être
avec Jésus » est au moins léquivalent de «
suivre »), pour qualifier le rôle de ces femmes venues de
Galilée jusquà Jérusalem avec Jésus. Il
suffit ici de le constater.
Les textes concernant les hommes
Si
lon examine maintenant les termes dans lesquels est
présenté laccompagnement des disciples-hommes, on retrouve
partout le mot « suite ».
Mt 4,
18-20 rapporte que Jésus dit à Simon, appelé Pierre, et
à André, son frère : « Venez à ma suite, et
je vous ferai pêcheurs dhommes. » Il ajoute : «
Laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent. » Récit
semblable pour Jacques, fils de Zébédée et Jean, son
frère : « Laissant aussitôt leur barque et leur père,
ils le suivirent. »
Luc
situe lappel des quatre disciples après la pêche miraculeuse
: « ils le suivirent », conclut-il.
Pour
Jean, lappel des deux premiers disciples, parmi lesquels André,
est mis en relation avec le baptême de Jean. Cest celui-ci qui
désigne Jésus comme l« agneau de Dieu ». Les
deux disciples « suivent » alors Jésus.
« Suivre » est donc le verbe qui caractérise le disciple.
Aussi est-on parvenu aujourdhui à admettre à peu
près unanimement que les femmes qui « suivaient Jésus
» étaient, comme les hommes, des disciples. « Nous ne nous
représentons pas souvent, il est vrai, Jésus dans son
itinérance accompagné de disciples hommes et femmes; cependant,
cest ainsi quil faut nous représenter la
réalité », a-t-on écrit.(1)
Oblitération du rôle des femmes
Cette
reconnaissance par la plupart des exégètes des femmes comme
« disciples » de Jésus n'est quun premier pas. Il faut
encore admettre quelles létaient comme les hommes. Or, on a
souvent tenté de minimiser, ou même doblitérer, leur
rôle.
Les
évangiles disent delles quelles « servaient » ou
quelles « aidaient » Jésus de leurs biens. Comment
interpréter ces termes ?
Leur
« service » a parfois été vu comme une fonction
domestique, différente de celle des disciples-hommes. Ainsi a-t-on
récemment écrit que « ces femmes assument des rôles
traditionnellement féminins daccueil et de service... Elles
continuent à préparer les repas, à pétrir le pain
». Rien de tel nest dit dans les évangiles. Lauteur note que
la seine différence est que ces gestes sont désormais «
accomplis pour servir le Seigneur et sa famille qui est constituée de
tous ceux et celles qui écoutent et mettent en pratique sa parole
», mais ceci natténue pas laffirmation du rôle
domestique des femmes, sans fondement évangélique. (2) La
tentation est toujours grande dattribuer aux femmes uniquement ces
rôles « spécifques », mais nous verrons que
Jésus tente précisément de modifier cette conception. Le
seul épisode de Marthe et Marie (Lc 10, 38-42) en est une preuve.
Le
« service » était une obligation pour tout disciple. Il
nest pas impossible que les femmes aient parfois « servi »
dans leurs spécialités « traditionnelles », mais ce
nest dit nulle part. Peut-on même imaginer les femmes « au
fourneau » au cours des déplacements presque perpétuels de
Jésus ? Lépisode de la Samaritaine montre les disciples
(hommes ?) allant faire des achats pour un repas improvisé (Jn 4, 8) ;
pour le dernier repas de Jésus, seuls Pierre et Jean semblent
chargés de le préparer, selon Luc 22, 7, tandis que Matthieu
parle de « deux disciples » et Marc « des disciples »,
expressions qui pourraient désigner hommes et femmes. Enfin, le dernier
chapitre de Jean (peu importe que son authenticité soit mise en doute)
montre Jésus faisant griller lui-même des poissons (Jn 21, 9). Ces
textes laissent supposer que les tâches étaient partagées.
Si
les évangiles ne donnent aucun renseignement précis sur ce que
faisaient les femmes, de nombreux épisodes montrent que Jésus ne
les enfermait pas dans leur situation maternelle (Lc 11, 27-28, où
Jésus relativise même la maternité de Marie), ni dans les
tâches ménagères, comme dans lépisode de
Marthe et Marie, qui vient dêtre cité. Les apocryphes (3),
qui donnent parfois des indications que les évangiles ont voulu taire,
insistent sur la place exceptionnelle de Marie de Magdala, non sur le plan
matériel, mais spirituel. Jésus lui aurait fait des
révélations en dehors des douze, ce qui aurait rendu Pierre
jaloux delle. Les allusions à des querelles entre eux sont trop
fréquentes dans les apocryphes pour quon puisse penser
quelles soient totalement imaginaires. Il a dû y avoir à
lorigine des faits précis, sur des questions plus importantes que
la confection des repas ! Rien ne permet donc de supposer une différence
de situation dans le « service » rendu par les femmes et par les
hommes.
On a
également soutenu que laide financière constituait le seul
rôle de ces femmes. Mais aider financièrement le maître
quon suivait incombait normalement à tout disciple.
Dailleurs, Zébédée, le père de Jacques et de
Jean, nétait pas pauvre : il avait des employés. Il a
dû financer le groupe dont Salomé, que lon pense être
sa femme, faisait partie. De même, Pierre et André étaient
des patrons pêcheurs, suffisamment à laise pour abandonner
quelque temps leur pêche. Sans doute, Jeanne, la femme de Chouza,
intendant dHérode, devait avoir une plus grande fortune
queux et elle a pu les aider davantage. Peut-être aussi Suzanne.
Citée en même temps que Jeanne, on peut croire que Suzanne venait
aussi du riche entourage dHérode. Quant à Marie de Magdala,
on ne peut savoir quelle était son origine, ni sa fortune. La seule
chose quil faut éviter est de voir en elle une riche
prostituée, car rien dans les évangiles ne permet de le supposer.
Elle aidait cependant probablement le groupe, comme les autres disciples.
« Suivre » et « servir » étant les deux verbes
qui caractérisent le disciple, on peut donc conclure sans crainte de se
tromper que les femmes qui suivaient Jésus répondaient à
la définition des véritables disciples.
Construction factice de modèles féminins
Cependant, dès les premières citations des évangiles, on
pressent que les femmes nont pas, dans lesprit des
rédacteurs, la même place que les hommes. Luc lui-même les
présente comme ayant été « guéries
desprits mauvais et de maladies ». Il suit lopinion
générale selon laquelle les femmes sont des malades ou des
pécheresses, bien plus que les hommes ! Marie de Magdala aurait, selon
lui, été délivrée de « sept démons
». Quels démons? Sagissant dune femme, le fantasme des
hommes les conduit toujours à penser que ce sont ceux de la luxure.
Lorsque nous rechercherons quelle pouvait être la personnalité de
Marie de Magdala, nous tenterons didentifier ces « démons
», mais nous verrons surtout clairement se dessiner cette tendance
masculine - et particulièrement ecclésiale - à assimiler
femme et sexualité (4). Dès leur présentation par Luc, les
femmes sont déjà virtuellement des repenties reconnaissantes,
dévouées au seul service et à lexpiation, à
moins quelles ne soient simplement de riches et pieuses donatrices.
Objets de méfiance, elles sont dentrée de jeu
dévalorisées, même lorsquelles sont citées aux
côtés de Jésus!
Les scènes dappel et le « choix »
On
fonde souvent le « choix » des douze par Jésus sur la
scène dappel qui les concerne - du moins quelques-uns.
Les
femmes ne font en effet lobjet daucune scène dappel,
comme Simon et André, Jacques et Jean, ou encore Lévi (Mt 4,
18-22; Mc 1, 16-17; Lc 5, 1-3, 10-11). Mais tous les douze non plus.
Cet
appel na dailleurs pas dû être aussi spectaculaire que
les évangélistes le décrivent, dans lintention de
dormer une image frappante de « lappel » que Jésus
adresse en réalité à tous (5).
Dans
la foule plus ou moins nombreuse qui accompagnait souvent Jésus, se sont
sans doute peu à peu détachés ceux qui étaient les
plus proches de lui, les plus stables, ceux qui « le suivaient »
sans interruption : les douze et les femmes, mais probablement dautres
aussi (6). Cest parmi eux que Jésus « choisira » ceux
quil enverra en mission.
Il
importe de bien saisir le sens de ce « choix ». La mission que
Jésus confie à ses disciples consiste à : «
pécher des hommes » (Mt 4, 18-20), « prêcher, avec
pouvoir de chasser les démons » (Mc 3, 13-14), « être
apôtre »(terme probablement postpascal de Lc 6, 12-13). Il est
significatif de relire ce que Matthieu écrit juste avant de parler du
choix des douze. Les termes rappellent ceux de Luc 8, 1-3, mais les femmes ne
sont pas citées : « Jésus parcourait toutes les villes et
villages ; il y enseignait dans leurs synagogues, proclamant la Bonne Nouvelle
du Royaume et guérissant toute maladie » (Mt 9, 35). La seule
mention de lenseignement de Jésus dans les synagogues rendait
difficile dévoquer la présence des femmes! Il est vrai
quici Matthieu ne parle pas davantage des disciples-hommes, mais il
ajoute : « Voyant les foules, il fut pris de pitié pour elles,
parce quelles étaient harassées et prostrées comme
des brebis qui nont pas de berger. Alors, il dit à ses disciples :
la moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux ; priez donc le
maître de la moisson denvoyer des ouvriers dans sa moisson »
(Mt 9, 36-38). Cest aussitôt après que se situe chez
Matthieu lenvoi en mission des douze destinés à être
ces « moissonneurs » (Mt 10, 1 s).
Les
consignes qui leur sont données montrent bien que Jésus
navait pas entièrement le « choix » de ces ouvriers.
Il ne pouvait « choisir » les femmes pour une mission publique,
alors que leur témoignage était refusé. De plus, la
mission ne consistait pas seulement à porter un message, mais en
même temps elle donnait « autorité sur les esprits impurs
pour quils les chassent ». Comment aurait-on pu alors accepter que
des femmes « impures (7) »chassent les esprits impurs, et
quelles soient revêtues d« autorité »?
Comme lécrit Jean-Marie Aubert, Jésus aurait alors
dépassé « le seuil dintolérabilité
» des hommes de son temps(8) Sil pouvait lui-même se
faire accompagner de femmes, il ne pouvait les imposer à ses
contemporains, ni exiger deux quils accordent foi à leur
témoignage (9). Là se situe - et là seulement - la
différence entre les disciples hommes et femmes. Jésus ne refuse
pas laide des femmes pour sa mission. Nous le verrons la solliciter
à plusieurs reprises, lorsque les circonstances le permettront : la
Samaritaine (Jn 4) ; Marthe, pour sa profession de foi (Jn 11, 27), et surtout
Marie de Magdala (Jn 20, 17-18), mais il ne limpose pas à ceux qui
la refusent. Ce refus nest pas sien. Il est celui dune
société androcentrique. Il naltère pas les rapports
entre Jésus et les femmes, pas plus quil ne peut fixer
définitivement les critères de « choix » des ouvriers
dans une autre culture que celle où Jésus vivait. Il ne durera
que tant que les hommes ne seront pas entièrement
débarrassés des schémas patriarcaux, et convaincus de
légalité foncière des femmes et des hommes.
On
insiste parfois sur le fait que Jésus a prié avant de choisir les
douze (Lc 6, 12-13). Certes, ce choix était sérieux et important.
Il justifiait lappel au Père; mais, comme il ne pouvait concerner
que les hommes, on ne voit pas que la prière ait contribué
à écarter les femmes : Jésus ne pouvait envisager de leur
confier une mission impossible.
Remarquons aussi que Jean ne mentionne aucune institution. Même sil
cite les « disciples », on se demande si, dans son évangile,
femmes et hommes ne sont pas à égalité dans la mission,
qui semble appartenir à tous. (10)
Dans
ces conditions, est-il possible dinvoquer les Écritures et le
choix des douze pour une mission dont on ne peut nier quelle était
interdite aux femmes dans la situation socio-culturelle de
lépoque, et soutenir que Jésus a « voulu »
écarter les femmes du ministère ?
Notes
1.
Pierre MOURLON-BEERNAERT, Marthe, Marie et les autres. les visages
féminins dans l'Évangile, Lumen Vitae, coll.
'Écritures', 1992, p. 29
2.
Zina Schaker, préface à une étude publiée par
lAction générale féminine (ACGF), Toutes les
femmes de la Bible, 1995.
3.
Les « apocryphes » sont les oeuvres qui nont pas
été retenues dans le canon des Écritures, le plus souvent
parce quelles venaient de sectes considérées comme «
gnostiques », ou parce quelles rendaient compte de fonctions
importantes exercées en leur sein par des femmes (ainsi les «
montanistes »).
4. La
personnalité de Marie de Magdala sera examinée infra,
chap. II, p. 35 s.
5.
« Ce récit... offre aux chrétiens un paradigme de leur
appel à la foi, comme il sagit de quatre des douze »(Jean
DELORME, « Lévangile selon Marc », in Le
Ministère et les ministères selon le Nouveau Testament,
ouvrage collectif, Seuil, 1974, p. 169, « Parole de Dieu », note 20
et texte.
6.
« De grandes foules se mirent à le suivre » (Mt 4 25 ; 8, 1)
; « Ils étaient nombreux à suivre Jésus » (Mc
2, 15 ; 3, 7 - cf. Lc 6, 17). Parmi ceux qui étaient les plus proches,
citons Barsabbas et Matthias, remplissant les conditions pour remplacer Judas
(Ac 1, 23). Nous ne mentionnons pas lenvoi des soixante-douze disciples
(ou soixante-dix), et ne posons même pas la question de savoir sil
pouvait y avoir des femmes parmi eux, parce quil napparaît
que dans lévangile de Luc (10, lls.). Le chiffre correspond
à celui des nations païennes tel quon le trouve en Gn 10
selon le texte hébreux (70) ou grec (72). Luc sait que la mission aux
païens na commencé quaprès Pâques. La
mention des soixante-douze n'est donc probablement quune
préfiguration symbolique de sa propre part.
7. On
sait que les femmes étaient considérées comme «
impures » pendant le temps de leurs règles et après un
accouchement (Lévitique 15, 19 s. et 12).
8.
Jean-Marie AUBERT, Léveil féminin. Antiféminisme
et christianisme, Cerf, 1988, p. 229 s.
9.
Les disciples eux-mêmes traiteront les femmes de « radoteuses
» lorsquelles viendront leur révéler quelles
ont vu Jésus vivant (Lc 24, 11).
10.
Sur labsence dinstitution dans lévangile de Jean, voir
Raymond E. BROWN La communauté du disciple bienaimé, Cerf,
Lectio Divina, 1983, en particulier lappendice II : « Rôle
des femmes dans le quatrième évangile », p. 201 s. Cf
également Xavier LÉON-DUFOUR, Lecture de
lÉvangile selon Jean, I1I, Seuil, « Parole de Dieu
», en particulier p. 59. Sur le rôle des femmes dans Jean, voir
également Xavier LÉON-DUFOUR, Lecture de
lÉvangile selon Jean, 1, Seuil, « Parole de Dieu
», 1987, p. 343 s. (sur la Samaritaine, en particulier p. 392-393).


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