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par Suzanne Tunc
Femmes et Hommes en Eglise
68, rue de Babylone, 75007
Paris. 1994
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nécessaires.
Table des Matieres
INTRODUCTION
CHAPITRE I
Les dérives possibles de la
"féminité".
Etude de quelques ouvrages
récents
5
Georgette Blaquière.
6
La femme et la prophétie
9
Nicole Echivard
11
Janine Hourcade
13
Jo Croissant.
14
Chiara Lubich
15
CHAPITRE II
La féminité est-elle compatible avec
les
ministères ordonnés ?
17
L'exemple de Jésus
19
La masculinité de Jésus
20
La peur des femmes
23
Féminiser les structures
ecclésiales
24
CHAPITRE III
L'exemple des récentes ordinations
des
Anglicanes
26
La situation des Anglicanes comme "diacres"
27
L'évolution de l'Eglise d'Angleterre
27
Quelques témoignages des Anglicanes
29
Le problème de l'autorité
31
La sélection des candidates à la
prêtrise
31
CHAPITRE IV
Les femmes de l'Eglise catholique sont-elles
prête
à exercer les ministères ?
33
Le désir des femmes d'être prêtres
34
Les femmes qui exercent en fait les fonctions de "diacres"
34
L'ancienneté du désir de prêtrise des
femmes
36
CONCLUSION
37
INTRODUCTION
Le "mystère de la femme", son
"destin", ou "sa mission", "sa vocation", n'ont cessé de faire l'objet
de recherches, de commentaires, de débats, de controverses. On volt mal
cependant en quoi il se distingue du "mystère masculin",
c'est-à-dire du mystère de l'Homme, de sa création. Il y a
en effet un "mystère" de la vie et de la sexualité, mais il est
commun aux hommes et aux femmes. Parler uniquement en termes de "mystère
de la femme", c'est en revenir aux siècles passés, à
Thomas d'Aquin, pour lequel, on le salt, la femme était un "male
manque". Pour le Docteur Angélique, l'homme masculin étant le
paradigme humain, le "mystère" était de savoir pourquoi la
semence masculine, considérée alors comme le seul agent de la
fécondité, n'avait pas réussi à engendrer un
mâle, mais seulement une femme, "déficiente et vile". Cependant,
au centre du "mystère de la femme", on trouve aussi toujours celui de la
vie donnée par elle, l'emerveillement, avec la peur: vie et mort ne
sont-elles pas liées ?
Ceux et celles qui auront lu le petit
ouvrage qu' Alice Gombault vient de consacrer à Féminisme et/ou
partenariat sauront comment on a oscillé entre un mépris de "la
femme", cause de tous les malheurs (Pandorre, Eve) et une surévaluation
extrême de ses qualités, exaltées dans la
Vierge-Mère-Epouse, dont Marie était, dans le christianisme,
devenue le modèle. Deux attitudes opposées, mais toutes deux
forgées par les hommes dans le cadre du patriarcat dominant
jusqu'à ces dernières années, et aboutissant toutes deux
à la soumission totale des femmes aux hommes, car porter au pinacle les
femmes, les idéaliser, c'était leur offrir une surcompensation
qui leur ferait oublier leur situation. Je ne reviendrai pas sur ce point. Il
est suffisamment connu.
Je ne m'étendrai pas non plus sur
la révolte des femmes contre cette situation d'infériorité
et de soumission. Les "féministes", en particulier à la suite de
Simone de Beauvoir (Le Deuxième Sexe, 1949) et de la catholique
Yvonne Pellé-Douel (Etre Femme, 1967), ont réussi à
renverser la tendance. Elles ont montré que les femmes n'étaient
pas esclaves d'un "destin", de l'image idéale de "la Femme
éternelle", (dont l'idée est païenne et vient de Gthe)
et des rôles que leur avaient attribués le système
patriarcal (foyer-enfants), même si ce système avait pu être
justifié autrefois par des circonstances socio-économiques
différentes. Responsables de leur vie, personnes à part
entière, les féministes d'alors allaient revendiquer peu à
peu l'accès à toutes les professions et à toutes les
possibilités, certaines niant toute "différence" entre homme et
femme.
Cette période est révolue.
On ne nie plus l'existence d'une différence entre homme et femme.
Acceptée, reconnue, cette "insaisissable différence" (Luce
Irigaray, Hommes et femmes, l'insaisissable différence,
Colloque de mai 1992 organisé par l'Institut des Sciences de la Famille
de l'Institut Catholique de Lyon; cf. également Sexe et
parenté, éd.Minuit, 1987) est même revendiquée
par les femmes comme leur légitime "identité". C'est pourquoi on
a pu parler de "féminité retrouvée" (fr. Juan-Miguel
Garrigues, post-face à Georgette Blaquière, La grâce
d'être femme, Ed. Saint-Paul,1981). Encore faut-il s'entendre sur le
sens de cette "féminité retrouvée"... et sur son
utilisation.
Si l'on peut regretter certains
excès du féminisme des années soixante-soixante-dix, on ne
peut en revenir à cette "féminité" de "la femme
éternelle", avec son cortège de vertus idéales, son
exaltation, et surtout son "destin" - ou sa "vocation"- inscrite dans sa
biologie. La "féminité" doit-elle séparer femmes et hommes
comme par le passé, chacun ayant ses domaines bien
délimités, ses rôles assignés et définitfs ?
C'est à cette question que je voudrais réfléchir, en
particulier en examinant avec attention certains ouvrages récents qui
s'appuient sur la "féminité" pour justifier le partage des
tâches. Dès lors, "féminité" ne peut rimer qu'avec
"maternité" ou "virginité". Il nous semble au contraire que le
partenariat, "l'alliance" entre femmes et hommes, est le véritable et
seul avenir de l'humanité et, en particulier, de l'Eglise. Les nouvelles
"féministes" catholiques "traditionnelles", comme Georgette
Blaquière, Janine Hourcade, Nicole Echivard, Jo Croissant, Chiara Lubich
(fondatrice des Focolari), pour ne citer qu'elles, reviennent en fait à
ce qu'écrivaient après la guerre de 1914 une Gina Lombroso
(L'âme de la femme, 2e éd., 1947) ou une Gertrud von Le
Fort (La Femme éternelle , 1934,1957). Peut-on encore
adhérer à leurs conclusions ?
Celles-cine sont plus compatibles avec ce
que font aujourd'hui les femmes, non seulement dans société, mais
aussi dans l'Eglise. La pratique dément la séparation des
rôles qu'on veut maintenir, surtout dans notre Eglise, en écartant
les femmes des fonctions ministérielles . La féminité est
non seulement compatible avec les ministères, mais nous espérons
montrer qu'aujourd'hui elle les exige. Les femmes, en assumant dès
maintenant des responsabilités importantes dans le domaine
ecclésial sont en fait toutes prêtes à entrer dans les
structures officielles qu'on leur refuse encore.
Auparavant, nous devrons prendre
sérieusement en considération le fait qu'actuellement l'Eglise
anglicane appelle à la prêtrise quelque mille trois cents femmes.
Ceci implique que l'Eglise d'Angleterre, non sans mûre réflexion,
a estimé non seulement qu'il n'y avait pas d'obstacle théologique
à l'ordination des femmes, mais que leur entrée dans les
structures ecclésiales était au contraire profitable à la
mission. L'action de ces nouvelles femmes-prêtres ne va-t-elle pas
modifier l'opinion des catholiques, et montrer que, loin d'être
"redoutables", elles sont utiles pour le Royaume de Dieu?
CHAPITRE I
Les dérives possibles de la
"féminité".
Etude de quelques ouvrages récents.
Il ne s'agit pas ici des "dérives"
du féminisme des années soixante-soixante dix, que j'ai
condamnées plus haut. Mais, à leur tour, la "redécouverte"
de la féminité et la reconnaissance des différences entre
femmes et hommes, pour souhaitables qu'elles soient, ne sont pas sans dangers
d'autres dérives. Certains ouvrages récents y sont tombés
qui, sous le couvert de l'exaltation de la très grande dignité
des femmes, en reviennent en fait à revendiquer pour les femmes les
vertus rassurantes et la mission de "la femme éternelle".
Je commencerai par un ouvrage qui a
actuellement un très grand succès. C'est sur lui que je
m'étendrai principalement, car il est en quelque sorte le phare vers
lequel se dirigent plus ou moins celles que j'appellerai les "féministes
idéalistes". Il est écrit avec beaucoup de sensiblité et
d'intelligence: c'est celui de Georgette Blaquière, La
grâce d'être femme, préface Mgr.Simonneaux,
éd. Saint-Paul, 1981.
Georgette Blaquière
"La grâce d'être femme" ? Le titre
même ne cache-t-il pas un besoin de compensation à une situation
difficile à vivre, et, en tout cas, le désir de revaloriser une
situation qu'on estime sous-estimée ? On pourrait parler aussi de la
grâce d'être handicapé et on aurait pu parler, il y a
quelques années, de la grâce d'être esclave. La
véritable "grâce", c'est d'être créé et
aimé par Dieu : cela concerne-t-il davantage les femmes que les hommes ?
Mais lisons G. Blaquière.
Son ouvrage analyse avec pertinence les épisodes
des évangiles qui mettent en scène des femmes avec Jésus
de Nazareth. Il conclut que Jésus a véritablement apporté
la "libération" des femmes.
"Je veux simplement partager la contemplation du dessein
d'amour de Dieu sur la femme, tel que Jésus l'a
révélé... Il m'a semblé évident que, tout au
long des Evangiles, transparaissait la volonté
délibérée de Jésus de remettre la femme debout et
libre devant son Dieu et devant les hommes ; message de libération de la
femme en son être le plus profond, sans laquelle toutes les autres
libérations sont vaines".
Comme je souscris à ces lignes, qui figurent
à la fois dans l'Avant-Propos de l'ouvrage et sur la dernière
page de sa couverture !
Mais me voici perplexe. Certes, nous appartenons
à une communauté ecclésiale et, malgré notre
participation personnelle au caractère "sacerdotal" de tout le Peuple de
Dieu, nous ne pouvons dire n'importe quoi. La foi se vit en communauté.
Il est cependant surprenant qu'après s'être déclarée
"debout et libre devant son Dieu", l'auteur ait éprouvé le
besoin, non seulement de demander l'Imprimatur, mais de faire
préfacer son livre par Mgr Simonneaux, évêque de
Versailles, et de le faire encore post-facer par un moine, frère
Juan-Miguel Garrigues, qui lui a donné le Nihil obstat. "Debout"
et "libre" devant son Dieu et devant les hommes, comme elle l'affirme,
Georgette Blaquière avait-elle encore besoin d'une double
"adhésion", et d'une "garantie" masculine et ecclésiale, comme le
remarque le Post-Scriptum de Mgr Simoneaux dans sa Préface ? Deux mille
ans après que le Christ nous ait remises "debout" et rendues "libres",
faut-il encore que nous sollicitions des béquilles masculines - et
ecclésiales - pour avancer ? "Lève-toi, prends ton grabat et
marche", a pourtant dit Jésus, s'adressant à tous ceux qui
croiront en lui, femmes et hommes.
C'est ici que se révèle l'équivoque
de la position de Georgette Blaquière. "A vin nouveau, outres neuves", a
dit Jésus. Les femmes ne peuvent prétendre être
libérées si elles continuent de vivre dans des structures
à dominance masculine, et de devoir se soumettre à leur
approbation avant toute action ou toute parole. Nous avons été
trop habituées à considérer le prêtre comme "l'homme
du sacré", à respecter le "sacer-doce", pour être capables
de nous en passer tant que nos structures elles-mêmes ne seront pas
modifiées, en particulier, mais pas seulement, par l'entrée des
femmes, qui signifierait déjà un changement de régime
ecclésial. Nous n'avons pas encore suffisamment compris que depuis que
le Christ s'est incarné, tout est "profane", tout est "sacré", ou
plutôt, Dieu demeurant en nous, que tout le profane est sacré. Le
prêtre n'est pas plus "l'homme du sacré" que le plus humble
fidèle, le plus pauvre pécheur. Il peut être plus "saint"
(encore que Dieu seul soit saint), il n'est pas plus "sacré".
L'exclusion des femmes des ministères, - de l'autel lui-même,
parce que leur impureté leur interdisait d'approcher du "sacré"
-, le fait qu'elles aient été considérées comme
devant soumission aux hommes, laisse des traces aujourd'hui encore, même
si l'on croit être débarrassées des anciens "tabous", Il
n'y a pas si longtemps que le Dictionnaire de droit canonique portait que les
femmes, lorsqu'elles "prêtendaient"(sic) approcher de l'autel pour la
communion, ne devaient le faire que sous certaines conditions ! C'était
en 1954 (dix ans à peine avant Vatican II)...
Ce qui fausse aussi le raisonnement de Georgette
Blaquière c'est qu'elle continue de l'axer sur "le péché
des origines", la faute et "la chute". Pour elle, il y a eu "un couple
primitif", Adam et Eve, bien qu'elle reconnaisse que Gn 2-3, le récit
Yahviste, du temps de Salomon (environ Xe siècle av. J.-C.) transmet la
création d'une façon plus "imagée" (?) que Gn 1 (environ
Vle s. av.J.-C). Dans sa perspective, le "jardin d'Eden", l'arbre de vie, le
serpent, la "chute" sont des faits, non des symboles. Et, parmi ces faits,
l'auteur insiste sur "la convoitise" de la femme, que Yahvé aurait
reprochée à Eve, et qui devait la conduire à être
dominée par son mari... Cette lecture, qui s'apparente à une
lecture fondamentaliste, nostalgique du paradis perdu, au lieu de voir en Gn
2-3 un essai d'interprétation théologique de la création,
du mal,et de la situation inférieure de la femme au temps des Sages de
Salomon, empêche G. Blaquière d'avoir un regard totalement clair
sur la libération véritable apportée par Jésus:
l'oppression des femmes au temps de Jésus ne venait pas de la
"convoitise" d'Eve et de ses filles, mais des hommes, du système
patriarcal, que Jésus, précisément, dénonce.
Georgette Blaquière a peut-être l'intuition que les femmes doivent
se libérer de l'oppression masculine, mais son analyse des "origines"
lui fait rejeter sur Eve - sur "la femme" - la responsabilité de cette
oppression. Dès lors, toutes les femmes se trouvent
dévalorisées. Marie-Madeleine devient une prostituée
(confusion fréquente), une victime de sa "convoitise". Elle n'est plus
qu'une femme guérie par Jésus de ses "démons", alors
qu'elle était une "disciple", et même particulièrement
chère à Jésus. De plus, puisque, dans l'esprit de G.
Blaquière, il faut que le "ministère" des femmes se distingue de
celui des hommes, elle ne peut accepter l'idée que les femmes aient
été "disciples" de Jésus avec les Douze et à
l'égal d'eux (cf.cependant Le 8,1-3 et les Synoptiques citant "les
femmes qui suivaient Jésus depuis la Galilée", verbe qui indique
la qualité de disciples). L'auteur croit donc devoir écrire
qu'elles étaient disciples : "au même titre d'une certaine
manière" (je souligne)...tout en ne pouvant s'empêcher de
reconnaître que les femmes qui suivaient Jésus exerçaient
un "ministère de fait", "ordonné" à la personne de
Jésus. On voit donc que sa pensée n'est pas très claire
sur ce point.
La femme et la prophétie.
Pour Georgette Blaquière, la
vocation de la femme c'est la "dimension prophétique de la vie
féminine". Elle interprète dès lors toutes les
révélations que Jésus fait aux femmes comme une vision
"prophétique" des femmes. Ainsi, pour ne prendre qu'un exemple, la
première apparition de Jésus à Marie-Madeleine, et la
mission qui lui est confiée d'aller l'annoncer aux "frères", sont
considérées comme "prophétiques". Qu'y a-t-il de
"prophétique" à rapporter un "fait", même si ce "fait" est
une "apparition" et à exécuter un ordre du Christ ? Si les femmes
ont "laissé les apôtres prendre ensuite leurs
responsabilités" (p.173), ce n'est pas parce qu'il y avait entre eux et
elles une différence de mission, mais parce que, seuls, les hommes
pouvaient porter au monde patriarcal la Bonne Nouvelle que les femmes n'avaient
pas le droit d'annoncer à cette époque. Jésus pouvait
traiter les femmes en égales, comme il l'a fait. Il ne pouvait changer
le monde dans lequel elles vivaient et qui les rejetait. On l'a si souvent
écrit qu'il devrait être inutile de le redire.
Alors "femme prophète, homme
prêtre", selon le vu de G. Blaquière, est-ce possible,
est-ce souhaitable, est-ce vivable ? Sans doute a-t-elle elle-même un
charisme très spécial de communication et peut-elle être
acceptée et même "désirée" en tant que femme par des
prêtres ou des religieux auxquels elle apporte cet élément
de "féminité" qui leur manque, mais combien sont-elles dans son
cas ? Surtout, ce "ministère" répond-il aux "besoins" de
l'Eglise, à ceux des foules sans berger, qui doivent être le souci
constant des chrétiens ?
Enfin, de toutes façons, que la
femme soit prophète plus que l'homme (ce qui n'est nullement
établi), ce ne serait pas une raison pour maintenir son exclusion des
autres fonctions ministérielles. Au contraire, semble-t-il.
Quant aux propos de frère
Juan-Miguel Garrigues, dans la Post-face de l'ouvrage, on reste perplexe
lorsqu'il écrit qu'il "espère que (ce livre) donnera aux femmes
de notre temps d'entonner le Magnificat de leur féminité
retrouvée". Car cette "féminité retrouvée", "secret
inapparent", "virginal", de la femme, vient pour lui de sa
"consécration" pour "accueillir l'Alliance dans son être
même". Et c'est à cause de cette "capacité d'épouser
la présence sacrée de Dieu dans ses initiatives d'Alliance, que
la femme se voit exclue par la Bible, Ancien et Nouveau Testament, du
ministère sacerdotal". J'avoue que je n'ai rien vu de tel ni dans
l'Ancien ni dans le Nouveau Testament, mais seulement le fait que "la fonction
de chef de famille, la fonction royale" sont depuis l'Ancien Testament les
prérogatives du masculin, comme le reconnaît d'ailleurs J.-M.
Garrigues. Les hommes ne sont-ils pas capables d'accueillir aussi l'Alliance
dans leur être même? Les prophètes de l'Ancien Testament
n'en sont-ils pas la preuve éclatante ? Je me demande surtout si les
femmes accepteront de se reconnaître dans ce qu'écrit frère
Garrigues lorsqu'il affirme que, "comme le montre le récit (?) des
origines", la femme est plus sujette que l'homme à la séduction
de l'esprit subtil, et qu'elle est "devenue comme un temple profané et
hanté dont l'espace sacré a besoin d'être exorcisé
dans ses dernières profondeurs"... ? Sommes-nous revenues au temps des
sorcières ? Il croit cependant pouvoir reconnaître - mais ceci
n'est-il pas contradictoire avec cela ? - que "le charisme de la femme c'est le
prophétisme de la sainteté, la capacité d'enfanter les
autres à la sainteté", mais en ajoutant que "c'est seulement par
le ministère de l'homme que la femme garde sa pure disponibilité
au Seigneur..." "Pour que la femme soit le cur de l'homme, il faut
qu'elle l'accepte comme sa tête"... Là se trouve le nud du
problème. Si les femmes doivent être prophètes, elles ne
pourront l'être que sous la houlette des hommes. Or, pour vivre la
féminité, il faut qu'il soit socialement évident que
féminité ne rime pas avec infériorité, ni
virilité avec supériorité {M.Hébrard,
Féminité dans un nouvel âge de l'humanité.
Féminin et masculin. L'âge de l'Alliance, Droguet et Ardant,
1993, p.131). Il ne semble pas que ce soit le vu de frère
Garrigues ! Le projet de Georgette Blaquière, suscitera peut-être
des vocations de contemplatives, ce qui est, certes, important, mais au point
de vue ecclesiologique, il apparaît comme une impasse, une voie de
garage.
Nicole Echivard.
Il est souvent difficile de suivre les envolées un
peu exaltées de Nicole Echivard, dans son livre "Femme, qui es-tu ?",
préface du Cardinal Decourtray, Criterion, 1985. Elle se réjouit,
certes, de l'avancée des femmes et de la place élargie qui leur
revient dans la cité, mais elle attaque le "féminisme" qui n'est
pas "féminin", c'est-à-dire celui qui "copie" seulement le monde
des hommes et leurs valeurs "viriles". La femme, pour elle, est "la muse", la
"bien-aimée de Dieu". La différence entre l'homme et la femme ne
serait pas seulement d'ordre corporel, mais spirituel : "le sexe de la femme
est tellement spirituel avant d'être biologique, que c'est dans la
virginité biologique d'une femme (et non pas d'un homme) que Dieu a pu
déployer jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à la
maternité biologique, la fécondité et la puissance des
noces spirituelles entre un être humain et Lui !" Dès lors, pour
elle, comme pour G. Blaquière, les évangiles manifestent pour les
femmes un "sacerdoce mystique et prophétique", qui se distingue du
"sacerdoce ministériel".
Ce "sacerdoce mystique" est assez subtil chez N.Echivard
: "Dans le secret virginal et nuptial du cur de la femme, l'Esprit
s'écrie vers le Christ-Epoux : "Viens"... à travers le
ministère d'amour du prêtre, qui a reçu le Sacrement de
l'Ordre pour donner à l'Epouse... la présence sacramentelle de
Jésus"... Le prêtre est "le serviteur des Noces de l'Agneau", et
la femme, "l'épouse aux Noces de l'Agneau", tous deux s'accueillant
"d'un accueil et d'un don réciproques, issus du plus vrai de nos
mystères respectifs, de mieux en mieux révélés et
assumés grâce à cet échange". "La femme attend du
prêtre qu'il soit le serviteur des Noces de l'Agneau, transparent
à son Ami ; elle attend qu'il la nourrisse de Jésus, qu'il la
"lave" dans son Sang, et qu'il jette en elle la "semence" de la parole de
Dieu... Cette nourriture et cette semence divines que la femme attend du
prêtre comme serviteur de son mystère d'Epouse, elle aspire
à les rendre spirituellement, dans cet échange intime où
il devient le "fils", celui qui la "reçoit, et où elle peut lui
communiquer à son tour, comme Epouse, un peu du mystère de
l'Agneau, et de l'Eglise, et de Marie... Elle est alors la "mère", dans
le dessein de Dieu". Dans cette perspective mystique - et bien
compliquée, et qui voile sans doute une sérieuse
"surcompensation" ! - les femmes ne peuvent être prêtres, parce que
la "part" qui leur est laissée, celle "qui est confiée au
sacerdoce virginal et maternel de la femme", ne peut leur être
ôtée... Elle est bien plus précieuse que le "sacerdoce
ministériel"... Il existe cependant, aux yeux de N. Echivard, un lien
très particulier entre la femme, "par qui le prêtre entre le plus
profondément dans le mystère de l'humilité" et
l'évêque, celui par la grâce sacerdotale duquel la femme est
sans cesse purifiée dans sa maternité spirituelle"... Les "noces
de l'Agneau" se passent donc entre l'évêque et la femme, Vierge et
Mère... Je ne suis pas sûre que le modèle soit très
longtemps viable dans notre Eglise...
Janine Hourcade.
Dans sa thèse, La Femme dans
l'Eglise. Etude anthropologique et théologique des ministères
féminins, Tequi, 1986, Janine Hourcade parle aussi du
"mystère de la femme". "Parce que la femme a été
créée à l'image de Dieu, parce que la source de son
mystère se trouve en Dieu, l'attrait qu'elle exerce est d'essence
mystérieuse" (p.32). Reprenant ce que j'ai dit àpropos de
G.Blaquière, je ne vois guère en quoi l'attrait de la femme,
créée à l'image de Dieu, est plus "mystérieux" que
celui de l'homme. Je n'y insiste donc pas. Après avoir cité le P.
Daniélou, qui reconnut dès 1965 qu'il n'y a "aucune objection
théologique fondamentale à l'éventualité des
femmes-prêtres", J. Hourcade s'attache à démontrer que la
différence entre hommes et femmes viendrait de ce que l'homme
"représente" et que la femme "est". Je suis peut-être allergique
à ce genre de discours, mais je vois mal ce que cela veut
dire.
De même, je reste très
sceptique lorsque l'auteur nous affirme qu'il y a une "vocation
spécifique" de la femme, qui se réduit en fait à une plus
grande tendresse que les hommes (p.80). La Déclaration Inter Insigniores
de 1976, qui a refusé le presbytérat aux femmes, a
également affirmé que la femme avait joué dans l'Eglise un
rôle important grâce à sa vocation "spécifique".
Mais, en fait de spécificité, la Déclaration n'a pu
trouver que le fait de bien élever ses enfants (ce qu'un homme peut et
même doit faire avec elle), de fonder des ordres religieux, écrire
des ouvrages, etc... Rien (sauf la maternité biologique, qui n'est pas
en cause ici), n'est interdit à l'homme. Au contraire, il existe des
fonctions "spécifiques" aux hommes qui sont interdites aux femmes : ce
sont les ministères. Il y a donc là, quoi qu'on en dise, une
discrimination évidente, contraire à Gandhium et Spes (29,
2).
Après avoir envisagé la
possibilité du diaconat féminin, Janine Hourcade montre sa
préférence pour la virginité consacrée. Certes, la
consécration virginale est une belle vocation, mais le problème
de "la femme dans l'Eglise" ne sera pas résolu si toutes les femmes
entrent au Carmel... L'étude de Janine Hourcade, en raison même de
son sérieux, montre qu'on ne peut aboutir qu'à des
considérations mystiques, qui ne font pas avancer les choses dans
l'Eglise, tant qu'on reste dans le système actuel, et dans le registre
de la "sublimation" de "la femme".
Jo Croissant.
Jo Croissant, épouse du fondateur de la
communauté charismatique du Lion de Juda, estime, dans La femme
sacerdotale, éd. Lion de Juda, 1992, que "notre
génération s'est tellement insurgée contre la
société patriarcale et l'autoritarisme des pères, qu'elle
a accompli ce que Freud a appelé "le meurtre du père", qui
était aussi le meurtre de Dieu. En rejetant le maternalisme elle s'est
coupée de la paternité (...) restant ainsi une éternelle
adolescente" (citée par M. Hébrard, op.cit, p.l 10). Cette
affirmation assimile des faits récents - l'émancipation des
femmes - au mythe que Freud avait jugé nécessaire à sa
théorie psychanalytique, mais qui n'est qu'un mythe, peu accepté
d'ailleurs par les autres psychanalystes. En outre, elle se
réfère bien davantage à la vision des "féministes"
extrêmes des années soixante qu'à celle des
chrétiennes d'aujourd'hui.
Chiara Lubich
Selon Chiara Lubich, la femme n'a pas à
être prêtre parce que, pour elle aussi, sa vocation est d'affirmer,
comme elle seule peut le faire, le primat de l'amour sur tout autre
trésor (L'aventure de l'unité, Nouv.Cité, 1991).
Elle est convaincue "qu'une femme nouvelle, pleinement réalisée
dans son être féminin, est en train de naître au sein de
l'Eglise". Mais, dans son optique, la séparation des rôles, le
modèle hiérarchique de l'Eglise ne sont pas entamés, pas
plus qu'avec les précédents auteurs qui viennent d'être
examinés.
La vision de Jean-Paul II.
Malheureusement, malgré le langage nouveau que
nous entendons tenir par Jean-Paul II dans Mulieris dignitatem, le pape
reste marqué par la vision traditionnelle de "la femme", dont le
"mystère", ternie qu'il reprend lui-même, est "d'être
vierge, mère, épouse" (n· 22), tandis que
l'humanité masculine transcende son sexe et, comme l'écrit Alice
Gombault (op.cit., p.27), n'a pas une "prédisposition innée
à la vocation d'époux, de vierge ou de père". La
réciprocité du partenariat, qu'il préconise par ailleurs,
reste donc lettre morte.
Le désir des laïcs.
Cependant, dès maintenant, un certain nombre
d'hommes, théologiens, sociologues ou laïcs,s'inquiètent de
l'absence du féminin dans notre société. Même si
certains ne remettent pas encore en cause les structures actuelles, ils
appellent de leurs vux la présence de nouvelles valeurs, pensant
que c'est dans "l'éternel féminin" (Berdaïev) que la femme
sera "le salut du monde" (Evdokimov). Mais pour d'autres, de plus en plus
nombreux, ce "féminin", pour sauver le monde, et même pour
être seulement entendu, devra avoir réussi à briser les
structures qui l'entravent encore. C'est ce qu'espéré un Roger
Garaudy : "Le mouvement des femmes n'a plus à s'intégrer aux
hiérarchies, aux valeurs de domination du système ancien, mais il
doit les briser et instaurer son système propre de rapports humains et
de valeurs nouvelles... Sans féminisation de la société,
l'humanité tout entière ne peut escompter aucun avenir"
(cité par M.Hébrard, op.cit, p.80).
C'est à ce changement de société, et
surtout à celui de la société ecclésiale, que nous
allons maintenant réfléchir.
CHAPITRE II
La féminité est-elle compatible avec les
ministères ordonnés ?
Nous venons de dire qu'un nombre de plus en plus grand
de théologiens et de sociologues appelaient de leurs vux une
"féminisation" de la société et de l'Eglise. Certes, la
société ecclésiale, comme la société civile,
seraient changées par la seule entrée des femmes dans leurs
structures ! Ce serait un premier pas vers le "partenariat", seule voie
d'humanisation. Il ne s'agirait pas de transformer une domination masculine par
une domination féminine, ce qui ne serait que le renversement d'un
modèle, non sa modification nécessaire. Il ne s'agirait pas non
plus de "masculiniser" les femmes et de leur faire simplement remplir les
rôles, actuellement vacants, des prêtres-hommes. Une
femme-prêtre restera toujours une femme. Mais les valeurs
féminines pourraient davantage s'exprimer et commencer,
espérons-le, d'imprimer les murs.
Je voudrais ici faire part d'une expérience. Un
de nos amis Slovaque, méthodiste, venait de perdre sa femme. Il avait
appris que les obsèques allaient être
célébrées par une femme-pasteur et il en était
désolé. Nous l'avons revu quelque temps après. Il nous
confiait combien la cérémonie avait été belle :
"Jamais un homme, reconnaissait-il, n'aurait pu parler avec tant de chaleur, de
douceur, de tendresse, et célébrer avec autant de ferveur..." Il
est certain qu'exerçant les mêmes rôles, femmes et hommes
laissent transparaître leurs valeurs propres, leurs
"différences".
Les propositions d'ordination des femmes ne sont
cependant pas, nous le savons, sans soulever de vives objections. Les esprits,
en France du moins, ne semblent pas prêts à en envisager
l'éventualité. Le sujet étant "tabou", il ne peut
être pris en considération par les chrétiens de la base. Et
pourtant... De tous côtés, des théologiens affirment qu'il
n'y a aucun obstacle théologique au presbytérat des femmes. On ne
peut ici approfondir la question (v. quelques aspects in S. Tunc,
Brève histoire des femmes chrétiennes, Cerf, 1987 ou
Les femmes au pouvoir. Deux abbesses de Fontevraud aux Xlle et XVIIe
siècles, Cerf, 1993, ainsi que de nombreux articles du P.
Hervé Legrand, parmi lesquels "L'ordination des femmes au
ministère presbytéral. Réflexions théologiques du
point de vue catholique", Documents Episcopat n· 7, avril 1976 ou
"Traditio Perpétue Servata. La non-ordination des femmes : tradition ou
simple fait historique ?" Rituels. Mélanges offerts à Pierre -
Marie Gy, o.p., Cerf, 1990).
Rappelons seulement que, depuis la déclaration du
P. Daniélou (1965), qui a été citée, la
réflexion a beaucoup avancé. La Commission Biblique Pontificale
elle-même, chargée par Paul VI d'examiner la place qui pouvait
être accordée aux femmes dans l'Eglise, avait conclu à
l'unanimité que le Nouveau Testament ne permet pas de décider de
la question d'une manière certaine, mais à douze voix contre cinq
(donc à une forte majorité), elle se demandait si la
hiérarchie ecclésiale, "qui a autorité sur
l'économie sacramentelle, ne pourrait pas confier les ministères
de l'eucharistie et de la réconciliation à des femmes, dans la
lumière des circonstances, sans aller contre les intentions originaires
du Christ". Ce rapport a été publié par le National
Catholic Documentary Service des Etats-Unis du 1er juillet 1976. Cependant,
peu de temps après, sans en tenir compte, la Déclaration Inter
Insigniores de la Congrégation pour la Doctrine de la foi refusait le
presbytérat aux femmes, en invoquant "l'exemple de Jésus", repris
par la Tradition : "l'Eglise, par fidélité à l'exemple de
son Seigneur, ne se considère pas autorisée à admettre les
femmes à l'ordination sacerdotale" (Doc.Cath. 1977, n· 1714).
Cette Déclaration, qui n'émane que d'une Congrégation,
n'est nullement irréformable. Elle est cependant aujourd'hui la
règle pour les femmes.
L'exemple de Jésus
Cet "exemple de Jésus", quel est-il ?
C'est uniquement le fait qu'il ait choisi douze hommes pour annoncer la
Bonne Nouvelle aux nations. Il faut insister sur le fait que les Douze n'ont
pas été "ordonnés" prêtres, comme on le dit et le
croit souvent. Dans le Nouveau Testament, les "presbytres", d'où vient
le mot "prêtre" n'étaient que les "notables" du Sanhédrin,
qui, précisément, ont condamné Jésus à mort.
La structure hiérarchique que nous connaissons aujourd'hui ne s'est mise
en place que lentement, surtout au Ile siècle, sous l'influence d'Ignace
d'Antioche. Les premières communautés se sont organisées
librement, sans jamais invoquer "l'exemple de Jésus", car Jésus
n'avait formé aucune "église". Les Douze n'en ont même pas
été les chefs. A Jérusalem, c'est Jacques, frère du
Seigneur, qui n'avait pas été disciple, qui a dirigé la
communauté, même si, évidemment, Pierre et les Onze
n'étaient pas sans influence. Les "Douze" étaient en fait des
missionnaires, se déplaçant continuellement (cf Ac 9,32). Ils
étaient la référence pour tout ce qui concernait la vie et
l'enseignement de Jésus, ce que les femmes, dont le témoignage
n'était pas reçu, ne pouvaient faire, mais ils n'étaient
pas prêtres, comme nous l'entendons aujourd'hui. Et dans les
communautés pauliniennes, nous voyons de nombreuses femmes uvrer
dans des positions de premier plan (cf Rm 16, par exemple, et les autres
épitres de Paul). "L'exemple de Jésus" est donc sans aucun poids
dans la discussion actuelle, pas plus que la "Tradition", puisqu'elle est
fondée sur une interprétation inexacte de "l'exemple de
Jésus".
La masculinité de Jésus.
Le fait que Jésus ait été un homme
et non une femme est-il davantage un obstacle à l'ordination des femmes
?
Que Jésus ait été homme et non
femme, juif (et même galiléen) et non grec ou arabe, celte ou
indien, blanc et non noir ou jaune, constitue ce qu'on appelle "le scandale de
sa particularité". Mais grec, arabe, celte ou indien, noir ou jaune,
sont tout autant appelés à la foi, et au service de l'Eglise
ministérielle, qu'un juif ou un galiléen... (devenus plus rares
aujourd'hui dans le christianisme). "Il n'y a plus ni Juif, ni Grec ; il n'y a
plus ni esclave, ni homme libre; il n'y a plus l'homme et la femme; car tous,
vous n'êtes qu'un en Jésus-Christ" (Gai 3,28).
Il faut d'autre part souligner que dans la
célébration eucharistique, le prêtre ne "représente"
pas le Christ comme dans une pièce de théâtre. La formule
"in persona Christi" signifie seulement que ce n'est pas en son nom propre que
le prêtre agit, mais au nom du Christ, car tout don de grâce, tout
sacrement, ne vient pas du prêtre, mais du Christ, C'est, selon nos
règles ecclésiologiques, l'ordination qui donne au
célébrant la possibilité de transmettre cette grâce.
Une femme "ordonnée" agirait donc aussi bien "in persona Christi" qu'un
homme.
Enfin, comme l'écrit la théologienne
américaine Elizabeth Johnson ("La masculinité du Christ",
Concilium 238 (191), p.148-151 : cf. La Croix, 23 mars 1994),
"fixer l'attention sur la sexualité à l'exclusion des autres
éléments tout aussi constitutifs, c'est comme si, pour observer
ce facteur clef de la vie humaine, on se servait d'un microscope, alors que
c'est d'un télescope que l'on a besoin pour se plonger dans les galaxies
de lariche différence humaine"... Ailleurs, elle note que "L'histoire
évangélique de Jésus résiste à une
utilisation justifiant la domination patriarcale, sous quelque forme que ce
soit. Sa prédication et sa façon de vivre exprimaient et
inspiraient le contraire, lançant un défi qui attira sur sa
tête la colère des autorités religieuses et civiles"... "Si
une femme avait prêché l'amour miséricordieux et
exercé un style d'autorité-service, elle eût
été accueillie par un colossal haussement d'épaules...
Mais, partant de la position sociale du privilège masculin, Jésus
prêcha et agit de cette manière, et là réside le
motif de sa comparution" (et de sa crucifixion). La masculinité du
Christ n'est donc pas non plus un élément qui puisse être
pris en compte pour exclure les femmes du ministère. L'archevêque
de Cantorbéry, Mgr Carey, va plus loin. Pour lui, "l'idée que
seul un homme peut représenter le Christ devant l'autel est une
hérésie... et une hérésie grave" (cf. La
Croix, du 8 avril 1994)
Le symbole nuptial.
On invoque encore contre le
presbytérat des femmes le symbole nuptial. Est-ce justifié
?
Ce symbole, qui vient d'Osée,
tente de faire comprendre l'amour infini de Dieu pour sa créature, comme
un époux pour son épouse malgré ses
infidélités, l'amour humain étant le symbole le plus
adéquat pour signifier l'Amour de Dieu. En Ephésiens 5,22 s.,
l'auteur (qui n'est pas Paul, mais un de ses successeurs, écrivant
à une époque où se ressent un besoin de resserrer la
doctrine morale), compare à son tour l'amour du Christ pour son Eglise
à celui des époux. Dans le contexte social de l'époque, la
femme était soumise au mari, comme l'Eglise est soumise au Christ. Le
symbole utilisé jouait donc à plein. Mais il avait
l'inconvénient, comme tout symbole, de "fixer" des attitudes et des
rôles à une époque donnée. Le texte
d'Ephésiens laissait donc la femme "soumise" à son mari,
même si ce très beau texte compensait cette soumission par l'amour
du mari pour sa femme (élément sociologique nouveau), amour qui
devait être "comme" celui du Christ pour son Eglise, et dans une
soumission "les uns aux autres".
Jean-Paul II, dans sa Méditation
sur la dignité de la femme, Mulieris dignitatem, donne une
interprétation nouvelle intéressante du texte d'Ephésiens,
II reconnaît que "tandis que dans la relation Christ-Eglise, la seule
soumission est celle de l'Eglise, dans la relation mari-femme, la soumission
n'est pas unilatérale, mais bien réciproque" (n· 24).
"L'homme et la femme existent en relation l'un avec l'autre, comme Dieu
lui-même est relation d'amour trinitaire" (n'7). Il y a donc
réciprocité. Ce langage nouveau devrait aboutir à une
reconnaissance du partenariat auquel le pape lui-même se dit
favorable.
Cependant, après que tous les
arguments contre le presbytérat des femmes aient été
éliminés, que Jean-Paul II ait reconnu qu'il n'y avait ni
impureté ni infériorité des femmes, mais une
"parité absolue" entre hommes et femmes, qu'il ait même reconnu la
nécessité du partenariat entre hommes et femmes, il ne peut se
décider encore à l'établir dans l'Eglise en admettant les
femmes aux ministères. Il fait à nouveau intervenir le symbole
nuptial, dernier motif sans doute qu'il pense pouvoir utiliser contre
l'ordination des femmes. Dans sa même Méditation
Mulïeris dignitatem, Jean-Paul II estime donc que, lorsqu'il s'agit de
la célébration eucharistique, l'Eglise, dont il reconnaît
cependant qu'elle est composée d'hommes et de femmes, redevient
"féminine" pour être l'Epouse du Christ masculin. Ce retournement
semble bien fragile... d'autant plus que, dans la célébration
eucharistique, le Christ ressuscité, deuxième personne de la
Trinité, ne peut être sexué. Il est "l'Epoux" de
l'humanité, des hommes comme des femmes (cf. les très belles
méditations de Jean de la Croix). Mais l'argument est défendu par
la volonté pontificale, qui n'hésite pas à dire aux femmes
qui aspirent à l'ordination qu'elles portent atteinte "à la vraie
dignité" de la femme...
La peur des femmes.
En réalité, on peut se demander si la "peur
des femmes" n'est pas ce qui demeure enraciné au plus profond des
consciences ecclésiales. Les clercs peuvent exalter Marie : elle leur
apporte la féminité sans la sexualité, qui leur fait peur.
Marie est lointaine, inaccessible. Marie est mère, non partenaire
(M.Hébrard, op.cit.). Mais il y a peut-être aussi pour les
prêtres une crainte de voir les femmes prendre leur place. Dans une
récente émission de R.T.L. à propos de l'ordination des
Anglicanes, le P. Derousseaux, membre de la Commission épiscopale pour
l'unité des chrétiens, tout en reconnaissant qu' "il n'y a aucun
argument théologique contre le presbytérat des femmes" (point
important à relever) a, par deux fois, évoqué la
"concurrence" que réaliserait pour les prêtres de l'Eglise
catholique l'entrée des femmes dans les ministères.
Comment est-il possible de parler de "concurrence"
lorsqu'il s'agit de travailler côte à côte pour le Royaume
de Dieu ? La défense de leurs "privilèges" aveuglerait-elle les
prêtres au point qu'ils ne verraient dans le désir des femmes au
presbytérat qu'une menace de "concurrence" ? On n'ose le
croire.
En dehors de cette crainte de la "concurrence" des
femmes, le seul argument du P. Derousseaux, qui semble bien exprimer la
position officielle de l'Eglise catholique, est la tradition de deux mille
ans... Dans une interview au journal La Croix (12 mars 1994), il
reconnaît qu'il n'y a "jamais eu de décisions dogmatiques sur ce
sujet", mais, après beaucoup de points d'interrogation, qui semblent
dénoter une certaine hésitation de sa part, il conclut que "pour
l'instant", l'Eglise ne voit pas comment elle pourrait changer cette
tradition.
Féminiser les structures ecclésiales.
Il est pourtant urgent de changer les structures
ecclésiales. Telles qu'elles sont aujourd'hui, elles ne sont plus
acceptables. Elles établissent un régime de domination
hiérarchique masculine, où les femmes n'ont aucune voix de
décision, et où il n'est fait appel à elles que pour les
services qu'on veut bien leur demander et qu'elles rendent d'ailleurs de bon
cur, tout en gardant un sentiment d'exclusion et de discrimination
injustifiées. L'Eglise n'est plus crédible pour les femmes ni
pour les jeunes. Elle n'est plus adaptée à la vie actuelle. Il
est grand temps d'instaurer ce partenariat égal entre femmes et hommes
dont Jean-Paul II parle lui-même, mais sans encore le mettre en pratique.
"L'image de Dieu est structurée dans (le) face à face originel de
l'homme et de la femme, à la fois unité possible et
dualité irréductible... L'humain n'existe que dans ce face
à face", écrit Bruno Chenu (La trace d'un visage,
Centurion, 1992). L'humain, mais aussi l'Eglise, a besoin qu'un peu de
"féminité" arrondise les angles de sa vie et de ses certitudes,
que les femmes introduisent en fait les Béatitudes, qui sont, si l'on y
réfléchit bien, les "vertus" qu'on se plaît à leur
reconnaître.
Un écrivain allemand, Franz Alt, remarque que
Jésus, "le premier homme nouveau", "au lieu de refouler sa composante
féminine,..l'a intégrée et développée" : ce
qui s'exprime dans sa tendresse, sa compassion, son désir de service, sa
soumission totale à Dieu. Cette réflexion rejoint ainsi celle
d'Elizabeth Johnson, qui a été citée plus haut. L'homme et
la femme ont en effet en eux les composants des deux sexes, mais à des
degrés variés. Sans avoir un monde "unisexe", il faut que chaque
être sache intégrer en lui, et respecter en l'autre, la composante
sexuelle qui n'est pas la dominante chez lui (ou elle). Si Dieu a
créé l'homme et la femme, c'est pour que les deux apportent au
service de la vie sociale, et de l'Eglise, leurs vertus propres dans le
partenariat. Une Eglise uniquement masculine ne montre qu'une face de l'humain
- et une seule face de Dieu. Ce n'est pas parce que les femmes ont
été écartées jusqu'ici du service
ministériel officiel et que cette "Tradition" est bi-millénaire
qu'elle est justifiée. Les théologiens le disent : on ne peut
invoquer une tradition que lorsqu'elle est justifiée. Celle qui invoque
"l'exemple de Jésus" parce qu'il a choisi douze hommes ne l'est pas.
Elle fossilise une nécessité sociologique de l'époque.
Elle est nuisible à l'équilibre et au développement de
l'Eglise. Elle est un obstacle au Royaume. Faut-il la garder au seul titre de
son ancienneté?
CHAPITRE III
L'exempte des récentes ordinations des
Anglicanes.
Cette "tradition", l'Eglise anglicane
d'Angleterre a su la surmonter, après les autres Eglises anglicanes de
Chine, des Etats-Unis, du Canada ou de Nouvelle-Zélande, ainsi que la
plupart des Eglises réformées (mais pour celles-ci on peut
contester la similarité du ministère avec celui de notre Eglise).
Quelque mille trois cents anglicanes commencent à être
ordonnées en Angleterre, ou le seront dans les prochains jours. Quel
sera l'impact de ces ordinations, non seulement sur l'Eglise d'Angleterre,
après les oppositions actuelles, mais aussi sur les Eglises-surs,
en particulier sur l'Eglise catholique ?
Jean Mercier a consacré un
ouvrage, écrit avant les premières ordinations, à
expliquer comment l'Eglise anglicane d'Angleterre était arrivée
à cette décision (Des femmes pour le Royaume de Dieu,
Albin Michel, 1994). Il a aussi interviewé un certain nombre des
candidates (dont certaines sont aujourd'hui déjà
ordonnées). Suivons-le dans son étude.
La situation des Anglicanes comme diacres.
Remarquons d'abord que les candidates actuelles
étaient déjà ordonnées diacres depuis 1987. Il ne
faut pas confondre les "diacres" avec les "diaconesses", qui sont des
laïques, dans l'anglicanisme comme dans les Eglises
réformées, et qui ont des tâches caritatives. Les "diacres"
anglicanes uvraient en pastorale, baptisaient, célébraient
les mariages, les funérailles, aidaient le prêtre responsable de
la paroisse en qualité de vicaire. Lorsque le prêtre était
âgé ou souvent absent, ce sont elles qui avaient en fait la charge
de la paroisse. Elles étaient donc souvent déjà bien
intégrées dans les diverses communautés, même si un
assez petit nombre de paroisses avaient refusé de les recevoir. Dans
leurs missions diverses, elles avaient parfaitement réussi. Nous savons
que la situation n'est pas la même en France, où il n'y a pas de
femmes-diacres, mais nous aurons à réfléchir sur ce point.
L'évolution de l'Eglise d'Angleterre.
En ce qui concerne l'Eglise anglicane, il est tout
à fait instructif de suivre son évolution jusqu'au vote
décisif du 11 novembre 1992.
La première femme ordonnée prêtre a
été Li Tim Oi, une chinoise. C'était pendant la guerre,
à Macao. Hong Kong, diocèse dont dépendait Macao,
était occupé par les Japonais, et il n'y avait plus de
prêtre à Macao, enclave portugaise encerclée par les
Japonais. Li Tim Oi était déjà diacre, car, en Chine, les
esprits sont tout à fait disposés à voir les femmes
exercer les fonctions que les Occidentaux réservent aux hommes. De plus,
dans la langue cantonaise, le nom de Dieu est neutre... L'évêque
de Hong Kong, Robert Hall, réfugié dans une région "libre"
de Chine, voyant la situation difficile de Macao sans prêtre,
après de ferventes prières et de nombreuses consultations avec
ses collèges évêques du Sud-Est asiatique, conclut que Dieu
parle à travers les événements, et que, devant l'urgence
pastorale, il lui dicte le devoir d'ordonner cette femme. Ce qu'il fit en 1944.
Li Tim Oi fut une femme-prêtre remarquable. "Elle s'est trouvée
là au moment où l'on avait besoin d'elle pour répondre
à l'appel de Dieu". Mais, à la fin de la guerre, Hall fut
désavoué par ses pairs d'Angleterre. Li Tim Oi fut
"rétro-gradée" au rang de diacre... où elle continua de
servir avec la même foi et la même humilité.
Une brèche avait pourtant été
ouverte. Le successeur de l'évêque Hall à Hong Kong,
Gilbert Baker, se sentit à son tour - après également
mûres délibérations, consultations, prières et
réflexions -dans l'obligation morale d'ordonner, en 197l, deux femmes
présentant toutes les qualités pour être prêtres.
Elles étaient nécessaires pour assurer le pastorat dans la ville
de Hong Kong en accroissement constant :...
"Si l'humanité doit être
représentée complètement devant Dieu dans la
prêtrise, déclara-t-il, il est logique de supposer que le
ministère, qui n'est pas limité à des gens d'un clan ou
d'une race, ne doit pas être limité à un seul
sexe"..."L'ordination dans l'Eglise... est un don précieux du
Saint-Esprit qui commence lorsque Dieu implante dans le cur d'hommes et
de femmes le désir de le servir. Il se continue lorsque leurs
frères et surs dans le Christ, c'est-à-dire l'Eglise,
pensent qu'ils sont capables d'être formés et mis à part
pour cette tâche..."
Après 1971 se multiplient les ordinations dans
les diverses églises anglicanes, aux Etats-Unis, au Canada, en
Nouvelle-Zélande. Mais des réticences continuent de se faire
sentir en Angleterre. Nous ne les retracerons pas. Les médias s'en sont
fait l'écho. Je voudrais seulement citer une déclaration d'un
évêque à propos de l'incarnation de Dieu en "homme
plutôt qu'en femme", question que nous avons déjà
évoquée. "En devenant homme, remarque-t-il, il a revêtu la
nature humaine, qui comprend le masculin et le féminin (...). Le
ministère ordonné représente le peuple entier de Dieu,
hommes et femmes. Il représente aussi le Christ qui est le Dieu qui a
assumé la nature humaine (...). Le masculin et le féminin
constituant, en complémentarité, la nature humaine, exclure l'un
ou l'autre du ministère ordonné serait comprendre de travers la
vérité"... C'est ce que disent aussi en France de nombreux
théologiens, et c'est, nous l'avons vu, l'avis très ferme de
l'archevêque de Canterbury, Mgr Carey.
Mais il faut surtout relever des témoignages,
à la fois émouvants et édifiants, du cheminement de
quelques-unes des femmes déjà ordonnées, ou qui vont
l'être.
Quelques témoignages des Anglicanes
Il est frappant de lire que presque
toutes ont commencé par résister à ce désir
d'être prêtre qu'elles sentaient grandir en elles. C'était
si inattendu, si improbable ! Certaines disent même encore qu'elles
veulent bien être ordonnées prêtres "s'il y a besoin, si
cela sert à quelque chose" (Juliett Woollcombe, p.158). C'est tout
l'inverse d'une prétendue "revendication"... C'est un appel auquel,
finalement, on ne peut résister lorsqu'il est confirmé par les
communautés elles-mêmes.
Ces femmes ont d'abord travaillé
dans des tâches caritatives ou pastorales, le plus souvent dans des pays
sous-développés ou des paroisses défavorisées,
comme aides de prêtres, avant même que ne leur soit accordée
l'ordination comme "diacres". Cette ordination les fit membres du
clergé, portant ce qu'on appelle en Angleterre le "collier de chien"
(col romain), obligatoire pour tout clerc.
La plupart ont alors senti
l'absurdité d'être à la tête de paroisses, assumant
en fait les fonctions de "curé", sans avoir la possibilité de
présider une eucharistie. L'une d'elles, en l'absence du prêtre
malade, dont elle était le vicaire, a dû donner des dizaines de
coups de fil pour trouver un prêtre disponible pour
célébrer l'eucharistie du lendemain... Certaines racontent de
savoureuses histoires. Par exemple, après un office
célébré (sans eucharistie) par une femme diacre, on a
demandé au prêtre curé de la paroisse des nouvelles de son
"épouse", car il allait de soi qu'une femme ne pouvait être que la
servante de son mari, et que, si elle avait officié, c'était
à sa place! Le curé a dû faire comprendre qu'il
était célibataire, et que la jeune femme était une diacre
(à ce moment). Mais il aurait pu être marié, car on sait
que l'Eglise anglicane admet les prêtres mariés.
Un certain nombre des nouvelles
femmes-prêtres sont donc mariées, et même mères (ou
grand-mères...). Deux des futures ordonnées sont actuellement
enceintes, l'une d'elles pour la deuxième fois. Elle rapporte avec
humour la célébration de Noël qui précédait de
peu la naissance de son premier enfant. En qualité de diacre, c'est elle
qui a été priée de lire l'évangile... Il y avait,
dit-elle, "unlien étroit entre son apparence physique et le récit
du texte".. Deux femmes dans l'assistance ont réagi très
différemment. L'une d'elles est venue lui dire combien elle avait
ressenti ce lien puissant entre l'évangile du jour et son état,
rendant plus actuelle l'Incarnation... L'autre a pleuré pendant la
messe, choquée de voir une femme, et de surcroît enceinte, tout
près de l'autel. Elle est cependant revenue à l'église,
signe qu'elle avait accepté... et peut-être compris que les femmes
n'ont pas à être exclues du "sacré" à cause de leur
sexualité.
Le problème de l'autorité.
Etant passées dans un "séminaire" avant
leur ordination comme diacres, un grand nombre de ces femmes ont pris,
conscience du danger que représentait la possession d'une
"autorité", d'un "pouvoir". C'est à travers l'attitude des jeunes
gens qui allaient être ordonnés dès leur sortie du
séminaire. On sentait que certains étaient fiers de
l'autorité qu'ils allaient désormais détenir. Les femmes
craignent "que les femmes ne soient attirées et aspirées dans le
système du pouvoir". Elles désirent veiller à ne pas y
tomber (Clare Nicholson, p.239). Elles pensent aussi que leur présence
changera la mentalité des fidèles qui ont le sentiment qu'ils
"possèdent" "leur" prêtre. Beaucoup espèrent que la
présence des femmes dans l'institution va renouveler celle-ci.
En parlant de leur future prêtrise, elles
insistent sur l'accompagnement des paroissiens, le désir d'être
proches d'eux, de partager leurs expériences et surtout leurs peines et
leurs souffrances, en sachant qu'elles devront prendre garde à ne pas
céder à l'affectivité et à
l'émotivité. Etre le "sénateur souffrant" d'Isaïe,
dit l'une d'elles, montrera que le presbytérat n'a rien à voir
avec la force, la puissance, le pouvoir. Avoir été
confrontées elles-mêmes avec le rejet des femmes leur permettra,
espèrent-elles, d'être plus humbles, plus compatissantes,
d'être plus proches de l'homme de la rue.
La sélection des candidates à la prêtrise.
Dans les entretiens de sélection des futures
candidates à la prêtrise, grand soin est apporté à
connaître leurs motivations, leurs engagements antérieurs, leur
action dans l'Eglise, à dépister éventuellement une
influence familiale ("réaliser le rêve de leurs parents"),
à voir si la personne est capable d'avoir un ascendant sur ceux qu'elle
côtoiera, si elle a un charisme naturel pour cela. Il est demandé
aux candidates si elles ne peuvent pas servir tout aussi bien l'Eglise en
restant laïques, ceci afin de vérifier que leur demande n'est pas
un caprice. C'est leur maturité affective et leur mode relationnel qui
sont avant tout pris en considération. On ne peut donc pas
prétendre que l'ordination des femmes dans l'Eglise anglicane n'est pas
faite avec un sérieux qu'on souhaiterait peut-être ailleurs.
C'est certes à leurs actes qu'on les jugera,
même si, déjà, elles ont fait leurs preuves en tant que
diacres. Leur rôle sera peu modifié, comme elles le reconnaissent
elles-mêmes. Le plus grand changement, mais il est d'importance, est
qu'elles pourront désormais transmettre les sacrements et la vie de
Dieu.
Notre plus grand souhait est qu'elles montrent à
ceux qui restent hostiles au presbytérat des femmes, que ce soit dans
l'Eglise anglicane, ou chez les catholiques ou les orthodoxes, que les
femmes-prêtres peuvent faire avancer "le Royaume de Dieu".
CHAPITRE IV
Les femmes de l'Eglise catholique sont-elles prêtes
à exercer les ministères ?
Il n'y a pas de femmes diacres en France. On ne voit
donc pas comme en Angleterre depuis 1987 des femmes en aube à
l'église, en col romain dans la rue, et déjà semblables
par leur costume extérieur aux prêtres anglicans. L'assimilation
entre "diacres" et prêtres se faisait donc parfois en Angleterre dans les
esprits peu au courant des différences hiérarchiques. En France,
la transition paraîtrait sans doute plus brutale. Et le "tabou" qui plane
sur le mot même "d'ordination" pour les femmes empêche encore
aujourd'hui toute discussion au grand jour.
Aussi pose-t-on souvent cette question: voyez-vous des
femmes qui souhaitent être prêtres ?
Il faut poser la question autrement. Voyez-vous la
possibilité pour les femmes de déclarer ouvertement qu'elles
souhaitent être prêtres, sans être taxées de
"féministes" d'utopistes ou de "revendicatrices" ?
Le désir des femmes d'être prêtres.
Pourtant, qui ne connaît des femmes - au moins
quelques femmes - qui, dans le fond de leur conscience, ou même en le
révélant à leurs risques et périls, souhaitent
servir l'Eglise dans le pastorat ? Il y a quelques années existait en
France un groupe VIE (Vivante Interrogation à l'Eglise) dont les
membres, précisément, désiraient l'ordination.
Malgré le temps passé, beaucoup n'ont pas changé d'avis.
Peut-être l'ordination des Anglicanes leur redonnera-t-elle quelque
espoir et leur permettra-t-elle de commencer à faire entendre leur
voix..
Les femmes qui exercent en fait les fonctions de "diacres".
Il y a surtout de nombreuses femmes qui uvrent
dans les paroisses à peu près de la même façon que
le faisaient les diacres anglicanes, au titre près. Elles se sont mises
au travail sans attendre une officialisation qui paraissait peu probable
à brève échéance. Des chrétiennes sont ainsi
en charge de paroisses, soit seules, soit en communautés (le plus
souvent religieuses). Elles exercent alors toutes les fonctions de
"curé", sans avoir le droit de présider une eucharistie, de
donner l'absolution ou de bénir l'assemblée. Dans les pays de
mission, il arrive qu'une religieuse soit chargée d'organiser, voire de
créer une communauté, par exemple dans une région en
développement. Elle en est responsable. Aux yeux de cette
communauté, elle apparaît comme le"représentant" du Christ.
Le dimanche, elle appelle les paroissiens pour le Repas du Seigneur... mais il
n'y a pas de repas du Seigneur, parce qu'elle est une femme! Elle doit se
contenter de distribuer des hosties consacrées par un prêtre de
passage au cours d'une eucharistie plus ou moins lointaine. Les hosties ainsi
consacrées -par un acte qui peut apparaître "magique", surtout
dans certains pays - sont conservées dans des frigidaires... avec des
produits anti-moisissures! Voici à quelles aberrations on en arrive en
refusant aux femmes de remplir les fonctions qui devraient leur revenir, si
l'ecclésiologie s'adaptait aux besoins actuels (cf. sur ce point
l'article de Bernard Sesbouë dans les Etudes, sept.1992, sur la distortion
entre la théorie et la pratique dans notre Eglise).
La situation est à peu près la même
dans les A.D.A.P. {Assemblées Dominicales en l'Absence de Prêtre).
On sait que dans les paroisses qui n'ont plus de prêtre résident,
ou qui partagent avec plusieurs paroisses un prêtre surchargé,
venant célébrer rarement l'eucharistie, des laïcs, hommes et
femmes, ont organisé des réunions dominicales, dont le
schéma se rapproche plus ou moins de la messe, mais où il n'y a
pas de consécration, puisqu'il n'y a pas de prêtre. Là
aussi, des hosties sont consacrées à l'avance par un prêtre
pour être distribuées lors de ces célébrations. Les
paroissiens sont ainsi en fait privés d'une véritable
"eucharistie''sommet" de la vie chrétienne. Or, parmi les organisateurs
de ces A.D.A.P., certains ou plutôt certaines, car les femmes sont plus
nombreuses que les hommes, présentent les conditions de foi, de
stabilité, de préparation (ou les acquerraient rapidement) si la
voie était ouverte à l'ordination. Et l'on verrait certainement
se lever des vocations qui, aujourd'hui, conscientes de ne pas être
prises en considération, n'osent pas se manifester.
Et que dire des obstacles que le manque d'ordination des
femmes apporte à toutes celles qui sont, non seulement
catéchistes (90% des catéchistes, soit environ 200 000), mais
surtout aux aumôniers de lycée, d'université, et encore
bien davantage à celles qui sont aumôniers de prison ou
d'hôpital ! Elles ne peuvent ni célébrer l'eucharistie, ni
donner l'absolution à ceux et celles qui, après leur avoir fait
confiance, la leur demandent. L'obligation d'appeler un prêtre inconnu
(qui, parfois, arrive trop tard) revient ici encore à donner au
prêtre un visage de "distributeur de sacrement" et non de
véritable pasteur : ce sont les femmes qui sont les véritables
pasteurs
L'ancienneté du désir de prêtrise des femmes.
On prétend parfois que la demande
d'ordination des femmes n'est qu'une conséquence du "féminisme"
des années soixante. Mais l'historien Claude Langlois, auteur de la
passionnante étude qu'il a consacrée aux femmes qui ont
créé les congrégations féminines du XIXe
siècle, (Le catholicisme au féminin, Cerf, 1984), propose
cette année un séminaire sur les expressions voilées du
désir de prêtrise que l'on découvre dans les écrits
de femmes de ce même XIXe siècle. Ces vocations sont
restées des souhaits inavoués et refoulés, des appels de
Dieu sans réponse, parce qu'il était impensable qu'elles soient
considérées avec sérieux. Ainsi chez une
Thérèse de Lisieux, par exemple. On ne peut donc pas
prétendre que c'est le mouvement "féministe" qui a donné
aux femmes l'idée de "revendiquer" le presbytérat. Les femmes ne
"revendiquent" d'ailleurs rien, car elles savent que toute fonction vient de
Dieu à travers les communautés, mais aujourd'hui, elles osent
davantage exprimer leur désir de servir en pastorale, et elles
l'oseraient davantage si elles avaient l'espoir d'être
écoutées...
CONCLUSION
Il ne faut pas se tromper de sens sur la
"féminité". "Etre femme", comme le soulignait Yvonne
Pellé-Douel, ne signifie pas qu'on est liée à un "destin",
programmée par la biologie, qui exigerait que l'on ne soit que "vierge,
épouse et mère" (ce qui n'est pas donné à toutes,
ni tout à la fois). La "nature" biologique n'est qu'une donnée de
la personnalité. Celle-ci va bien au-delà, comme le remarquent
finalement, malgré leurs analyses compliquées, les
"chrétiennes idéalistes" dont j'ai examiné les textes.
Mais celles-ci s'égarent dans des considérations mystiques, qui
n'ont aucun support théologique ni scripturaire, et ne sont que des
consolations et des échappatoires, des compensations inconscientes
à la situation d'infériorité qui reste la leur dans
l'Eglise, des sublimations. A mon sens, elles révèlent seulement
l'impossibilité de se consoler d'un manque en le niant et en
prétendant qu'elles ont beaucoup mieux... Combien de nos enfants
n'ont-ils pas la même attitude dans les mêmes cas !.
Ce n'est pas ainsi que les femmes serviront l'Eglise.
Il faut regarder les choses en face. Que notre Eglise nous refuse encore
l'accès aux ministères est un mal - un "péché", ont
reconnu les évêques américains, ou une
"hérésie", comme l'affirme Mgr Carey. Il faut le dénoncer
et penser que ce refus n'est nullement définitf. Si nous croyons que le
Christ nous a vraiment "rendues libres" et remises "debout", qu'il n'a pas
refusé aux femmes de porter son message, dans la mesure où elles
le pouvaient à son époque, ayons confiance en l'Esprit, qui fait
déjà avancer les choses en bien des endroits. Même dans
notre Eglise, il n'est plus possible aujourd'hui, malgré l'interdiction
d'en parler ouvertement, de passer entièrement sous silence la question
de la place des femmes. Celles-ci sont trop présentes partout, elles
occupent trop de postes-clés qui exigent une reconnaissance officielle.
Il faudra bien le reconnaître un jour, si l'Eglise ne veut pas
dépérir totalement. On a besoin des "femmes pour le Royaume de
Dieu", c'est un fait indéniable aujourd'hui. Il ne sert de rien de les
laisser faire le travail sans leur donner les possibilités de
l'accomplir en entier. C'est une situation, non seulement injuste, mais non
viable.
Les villes n'ont pas encore suffisamment pris conscience
du problème, parce que les prêtres y sont encore assez nombreux et
que les femmes restent à leur place traditionnelle, mais les
communautés rurales ne peuvent plus vivre sans les femmes. Il faudra
bien se mettre un jour devant la réalité. Il faudra bien un jour
ordonner les femmes...


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