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«Suivre Jésus». Les acteurs

« Suivre Jesus ». Les acteurs

par Suzanne Tunc

de Des femmes aussi suivaient Jesus, Essai d'inteprétation de quelques versets des évangiles,Suzanne Tunc, Desclée de Brouwer, 1998, pp 31-45. Republié sur notre website avec les permissions nécessaires.

Que savons-nous de ces femmes qui « suivaient Jésus »? Les évangiles ne sont pas prolixes sur l'identité des disciples de Jesus, que ce soit d'ailleurs les hommes ou les femmes.

Incertitudes des évangiles concernant les hommes

A part quelques-uns, on ne sait pas grand-chose des douze, ni de leur origine, ni de leur vie, ni de leur action après la mort de Jésus. Seuls Simon (Pierre) et André, Jacques et Jean, les quatre pêcheurs de Galilée, ainsi que Philippe, sont bien campés. Le surnom d'Iscarioth accolé à Judas fait supposer qu'il serait du village de Kerioth, du sud de la Judée, et non de la Galilée comme les autres, à moins qu'il n'évoque le « sicaire », couteau des zélotes révolutionnaires. Quant à Nathanaël, dont Jean fait un des premiers disciples (Jn 1, 17 s.) et qu'il mentionne à nouveau lors de l'apparition ressuscité au bord du lac de Gennesareth (Jn 21, 2), aucun des synoptiques ne semble le connaître. On l'assimile parfois, sans raison apparente, à Barthélemy.

Règne aussi une incertitude concernant Matthieu.

L'evangeliste de ce nom, dont l'identité n'est pas non plus certaine, l'appelle Matthieu quand Jésus lui demande de quitter son bureau de douane pour le suivre (Mt 9, 9),(1) comme lorsqu'il énumère les douze (Mt 10, 2-4), tandis que Marc et Luc parlent de l'appel de Lévi (Mc 2, 14 ; Lc 5, 27), Marc précisant qu'il est « fils d'Alphée ». Mais dans les listes qu'ils donnent des douze, Marc et Luc ne nomment plus que « Matthieu » (Mc 3, 16-19 ; Lc 6, 14-16). On pense donc que Lévi est devenu Matthieu...

Un autre disciple demeure très mal connu : c'est Thaddée. Il apparaît sous ce nom dans deux listes (Matthieu et Marc), mais dans certains manuscrits comme « Lebbée dit Thaddée », tandis que Luc porte à sa place un « Judas fils de Jacques », qui nest pas Judas Iscarioth. Le onzième disciple est donc différent dans les trois listes.

Les évangiles, à vrai dire, ne sont pas un récit à visée historique, et leurs auteurs ne se compliquent pas la tâche en donnant des détails qu'ils estiment superflus. Ils ne mentionnent pas non plus le nom de certains disciples si proches de Jésus qu'ils remplissaient les conditions leur permettant d'être considérés comme « apôtres » et agrégés aux onze restant après la défection de Judas (Ac 1, 12-20). Seul, le chiffre douze était indispensable pour signifier le Nouvel Israël en douze tribus.

Comme l'écrit Jacques Guillet, (2) « il n'est pas toujours facile de distinguer, dans la masse plus ou moins flottante des disciples qui entourent Jésus, le groupe que les évangiles nomment "les Douze" ». Et il ajoute : '' S'il est difficile d'isoler les deux catégories de disciples, le groupe plus large et les Douze, ce n'est pas tant du fait des évangélistes, qui n'auraient pas su donner les précisions qui nous manquent: c'est pour une raison profonde, et qui constitue un trait fondamental des évangiles, c'est que pour eux les Douze figurent le type du disciple, et que ce type est fait pour être reproduit.'' Cependant, si ce « type » de disciple devait être reproduit, les douze, en tant que «témoins » de la vie et de l'enseignement de Jésus, ne pouvaient avoir de « successeurs », comme les exégètes s'accordent à le dire.(3)

Incertitudes concernant les femmes

Sí telle est l'incertitude qui entoure les disciples-hommes, il n'est pas surprenant qu'on ignore à peu près tout des femmes, car on se préoccupait bien peu d'elles, sinon pour dire qu'elles étaient d'anciennes malades ou des possédées...

De Jeanne, Luc signale au moins qu'elle était la femme de Chouza, l'intendant d'Hérode. Il s'agit d'Hérode-Antipas, le tetrarque de Galilée(4). Chouza était un personnage important, sorte de « maire du palais », avec des pouvoirs étendus. Jeanne était donc aussi une personne d'une certaine fortune. C'est pourquoi elle pouvait aider Jésus et son groupe. Elle est citée de nouveau au moment de la mort de Jésus, toujours par Luc (Lc 24, 10). On peut s'interroger sur les raisons qui font fait quitter (provisoirement?) son mari, que mentionne Flavius Josèphe, et dont il dit qu'il était sadducéen. Mais, si l'on se souvient qu'Hérode-Antipas, après avoir fait emprisonner Jean-Baptiste, l'a fait exécuter, on peut penser que la vie auprès de lui n'a pas pu être supportée par Jeanne. Si elle a rejoint Jésus, c'est probablement parce qu'elle avait dû être touchée par les paroles de Jean, rapportées par des témoins, et qu'elle savait qu'il admirait le prophète de Galilée. N'avait il pas dit, parlant de Jésus, qu'il n'était « pas digne de lui ôter sa sandale » (Mt 3, 11) ?

Quant à Suzanne, seul son nom est cité. Les évangiles ne donnant pas une « histoire » authentique de Jésus (5), laissent à nos imaginations une grande part de liberté pour tout le non-dit qui ne concerne pas le message lui-même. Pour ma part, constatant que Suzanne est mentionnée uniquement par Luc et que son nom suit celui de Jeanne, j'aime l'imaginer comme une parente de la femme de Chouza, jeune et enthousiaste. Telle n'est pas la vision d'autres lecteurs de l'évangile : ainsi, Gerd Theissen, qui évoque la vie de Jésus sous forme de roman « policier »(6), fait de Suzanne une femme d'une cinquantaine d'années, mère de Barthélemy. Elle est plutôt hostile à Jésus, à cause de ses discours qui donnent aux jeunes gens un espoir « fou » de changement et les incitent à quitter leurs villages. Cette Suzanne de Theissen ne « suit » pas Jésus, pas plus d'ailleurs que Jeanne. Inconsciemment, ce silence de l'auteur est une mise à l'écart des femmes de la suite de Jésus ! Il est significatif de tout un courant ecclesiologique. (7)

La personnalité de Marie de Magdala aussi reste mystérieuse, mais elle a fortement marqué ses contemporains, comme en témoignent la durée de sa popularité et les légendes qui sont nées autour d'elle. Elle mérite une étude plus approfondie.(8)

Marie de Magdala, la pécheresse de Luc et Marie de Béthanie

Marie de Magdala apparaît comme l'amie la plus chère de Jésus. C'est à elle que le ressuscité se montre en premier, et dans une scène qui laisse entendre entre eux une grande intimité : - « Marie, - Rabbouni » (Jn 20, 16). Marie reconnaît la voix de Jésus comme celle du berger qui l'aime (cf. Jn 10, 3)9. L'accord entre les exégètes s'arrête à la reconnaissance de cette intimité. La Magdaléenne, comme on l'a appelée, reste celle qui a le plus intrìgué les lecteurs des évangiles et les chrétiens de tous les temps.

Son identité est si peu établie qu'on a voulu faire d'elle la pécheresse anonyme de Luc (Lc 7, 36-49), parce que «sept démons étaient sortis d'elle », ces « démons » ne pouvant signifier que la luxure ! Elle serait donc une prostituée. Rien cependant ne permet cette interprétation. Lorsque Luc cite les femmes qui suivent Jésus avec les douze, il vient précisément de raconter l'épisode de la pécheresse (Lc 7, 36-49). N'aurait-il pas fait allusion à celle-ci en citant Marie de Magdala au paragraphe suivant s'il s'était agi d'elle?

Mais les « sept démons » signifiaient-ils une possession « diabolique », et surtout une « possession » de luxure ? Le chiffre sept indique une « plénitude ». Est-ce une plénitude de péché ou une plénitude de grâce ? Ne faudrait-il pas plutôt mettre ce chiffre en relation avec les « sept péchés capitaux », dont le chiffre symbolise les péchés de chacun? Dès lors, la guérison de Marie de Magdala signifierait une conversion totale de tous nos instincts mauvais : orgueil, avarice, envie, jalousie, violence, colère, convoitises diverses. Le fait de donner aux « sept démons » la signification du péché sexuel pour l'attribuer à la Magdaléenne montre tout simplement une tendance - largement ecclésiastïque - à dévaloriser, ensemble et l'une par l'autre, la sexualité et « la femme », tentatrice par essence.(10)

Eugen Drewermann, en théologien psychanalyste, interprète les sept démons de Marie comme le signe d'une dispersion » de sa personnalité. « Avant d'avoir rencontré le Seigneur, Marie était complètement dispersée ; intérieurement dissociée et divisée, étrangère à elle-même et livrée à des forces, en elle, qui l'envahissaient toute... son âme n'était que division intérieure, un faisceau de non-moi et de complexes, qui n'ont jamais pu trouver le chemin d'une vraíe unité (11). » Jésus lui redonnerait, selon lui, cette unité.

Marie de Magdala n'a pas été confondue seulement avec la pécheresse de Luc, mais également avec Marie de Béthanie: C'est Grégoire-le-Grand qui, en suivant la tendance unificatrice de l'exégèse occidentale de son temps, et peut-être une misogynie inconsciente, est le premier coupable d'avoir; en 590-593, assimilé les trois femmes : «Celle que Luc appelle la pécheresse, que Jean nomme Marie, c'est celle-là même, nous le croyons, de laquelle, au témoignage dé Marc, sept démons étaient sortis. » Cette citation montre une certaine confusion dans l'esprit de Grégoire (Marc cité au lieu de Luc). Comme il s'embrouille dans les textes, il était en effet plus commode pour lui de ne parler que d'une femme, la pecheresse(12) ! Mais son interprétation est-elle justifiée ?

Les évangiles citent trois femmes et deux onctions. Luc rapporte l'onction de la pécheresse entrant dans la maison d'un pharisien pendant un repas auquel Jésus était invité. Elle porte un flacon de parfum en albâtre, verse le parfum sur les pieds de Jésus, qu'elle baigne de ses larmes, puis les essuie de ses cheveux (Lc 7, 36-50). Jésus la renvoie en paix, à cause du grand amour qu'elle a manifesté, et il blâme le pharisien méprisant, qui n'a eu pour lui aucun geste de déférence, ni même d'hospitalité !

Tout autre est la deuxième onction dont parlent Jean (12, 1-11), ainsi que Matthieu (26, 6-13) et Marc (14, 3-9). Jean cite expressément Marie de Béthanie, tandis que Matthieu et Marc ne donnent pas le nom de la femme, mais le lieu de l'action (Béthanie). On peut donc penser qu'il s'agit bien de la même onction et de la même personne. Accomplie quelques jours avant le dernier repas de Jésus et sa passion, cette onction revêt une importance particulière chez les trois évangélistes. Jésus lui reconnaît une valeur prophétique en révélant que cette femme agit « en vue de sa sépulture », et il ajoute qu'à cause de son geste, on fera « mémoire d'elle » (Mt 26,13 ; Mc 14,9). Xavier Léon-Dufour estime que, par l'éloge que Jésus fait d'elle, il reconnaît implicitement que, dans son amour, elle a eu - et elle seule - la prescience de son ''Heure''1(3.) Cette onction est même plus qu'une prophétie de la mort de Jésus dans la version de Matthieu/Marc : le parfum est versé sur la tête de Jésus (Mt 26, 7 ; Mc 14, 1-9), comme pour une onction royale. Jésus est symboliquement « sacré » roi du futur Israël par une femme !

D'une manière différente, Jean rapporte que Marie verse le parfum sur les pieds du Maître et les essuie de ses cheveux. C'est le geste de l'esclave lavant, au nom de son maître, les pieds de l'hôte, ou celui de la femme à l'égard de son mari, geste féminin et de soumission. Or, c'est celui que Jésus accomplira lui-même quelques jours plus tard à son dernier repas en lavant les pieds de ses amis, auxquels il déclarera que c'est un exemple qu'ils doivent suivre pour être ses véritables disciples (Din 13, 15-17). Marie est donc avant même les douze - le modèle du disciple tel que Jésus le souhaite, et dont il donne lui-même l'exemple.

Mais il devait être choquant pour les hommes de voir Jésus accomplir cet acte d'un esclave ou d'une femme humble et féminin. C'est peut-être la raison pour laquelle ce geste a été « si peu retenu dans l'histoire de l'Eglise(14)'' et déjà oublié par les synoptiques! Matthieu et Marc ont-ils préféré rapporter ce geste comme une sorte d'onction royale, qui correspondait mieux à l'image que les disciples voulaient voir en Jésus/Messie ? La répugnance à mettre en rapport le geste de Marie de Béthanie et celui de Jésus, quelques jours plus tard - ce qu'on ne peut pourtant s'empêcher de faire expliquerait sans doute qu' il ait été si peu « fait mémoire » du geste de Marie.

Mais on voit que l'onction de Marie nest pas du même ordre que celle de la pécheresse de Luc. Il n'est pas possible de les assimiler. Tout laisse croire que les évangiles parlent de deux onctions - et aussi de trois femmes distinctes.

Car, de Marie de Magdala, les évangiles ne mentionnent aucune onction ! On ne voit donc pas pourquoi on la confondrait avec la pécheresse de Luc, ou avec Marie de Béthanie.

En réalité, les trois femmes auraient chacune mérité un culte.

- Marie de Magdala, en premier certes, à cause de sa personnalité et de son intimité avec Jésus. Celle-ci se révèle par l'importance qui lui est accordée dans les évangiles, où elle est partout citée dans le groupe des femmes qui suivaient Jésus, et surtout par le choix que le Seigneur fit d'elle pour être la première à laquelle il apparut ressuscité, faisant d'elle le « premier chrétien »! Envoyée annoncer sa résurrection « à ses frères » (Jn 20, 17), Jésus l'associe ainsi, comme on l'a écrit, « au mystère de Paques(15) ». Les apocryphes confirment cette préséance de Marie, car les disciples lui reconnaissent une priorité dans l'amour de Jesus(16).

- Marie de Béthanie, parce que Jésus lui-même a demandé qu'on « fasse mémoire » d'elle et de son onction prophétique, accompagnée du geste d'humble service que Jésus accomplira à la Cène.

- La pécheresse de Luc, enfin, qui a brûlé au feu d'amour du Sauveur et qui, bravant le mépris des hommes et leurs préjugés, a su lui exprimer sa reconnaissance pour le salut, le pardon et la paix qu'il lui donnait par grâce.

Mais ceci aurait supposé que l'on reconnaisse les diverses richesses que chaque femme portait en elle, qu'on accorde à chacune une attention qu'on ne souhaitait sans doute pas leur donner. Les temps n'étaient pas mûrs pour que les hommes, en particulier ceux qui avaient les commandes de l'Église, l'acceptent. Il était donc plus simple, et plus réconfortant, de ne parler que d'une femme en trois aspects. Celui qui l'emporta fut évidemment celui de la pécheresse, Ève se profilant toujours derrière chaque femme!(17)

En Orient, on a continué de distinguer les trois femmes. Les soeurs de Lazare étaient vénérées à Béthanie au IVe siècle, et le culte de Marie de Magdala commença à Éphèse, au VI e siècle, où l'on montrait son tombeau, avant que son corps ne soit supposé transféré à Constantinople(18). L'Orient continue de fêter Marie de Béthanie, Marie de Magdala et la pécheresse à des dates differentes(19).

La légende et le culte de « la Madeleine »

En Occident, en assimilant les trois femmes, Grégoire-le-Grand avait créé une tradition. Elle fut reprise par d'éminents théologiens, comme Bède le Vénérable (qui, en 720, fixa la fête de Madeleine au 22 juillet), Raban Maure, Abélard, Bernard de Clairvaux, Bonaventure, Thomas d'Aquin, et bien d'autres. « De cette croyance vit tout le Moyen Age(20), car elle devint un culte, le « culte de la Madeleine », tres répandu jusque autour du XVIe-XVIIe siècle, où il commença de décroître, bien qu'il subsiste encore aujourd'hui, surtout à la Sainte-Baume, en Provence.

En dehors de la confusion de Grégoire-le-Grand, on ne sait cependant pas comment est née la légende de « la Madeleine ».

Selon Jacques de Voragine, Marie de Magdala, la « Magdaléenne », assimilée à Marie de Béthanie, aurait, avec Marthe, Lazare et Maximin (considéré comme l'un des soixante-douze disciples de Jésus : Lc 10, 1-20), débarqué miraculeusement à Marseille(21). Lazare serait devenu évêque de cette ville, Maximin, évêque d'Aix-en-Provence, cependant que Madeleine, après avoir converti par sa parole (car elle « prêchait ») un grand nombre des habitants de la région, se serait retirée dans une grotte (une «baume ») pour y accomplir d'austères pénitences.

La légende gagna Vézelay par l'intermédiaire du comte Girart de Roussilon, qui y fit construire la magnifique basilique que l'on connaît et où, dès 1054, Marie-Madeleine apparaît dans la titulature. Le lieu fut l'objet d'une grande dévotion populaire, de pèlerinages, accompagnés de miracles. On vénérait surtout la pénitente.

On était si attaché à la légende qu'il n'était pas possible de la mettre en doute. En 1517, Jacques Lefèvre d'Étaples, professeur parisien, publia un ouvrage De Maria Magdalena et Triduo Christi disceptatio, dans lequel il affirmait l'existence distincte de trois femmes. Il souleva une telle indignation qu'une décision de la faculté de théologie de Paris de 1521 estima l'enseignement dangereux. Si l'auteur ne fut pas déclaré hérétique, ce ne fut que grâce à l'avis personnel de François I er(22). !

Marie-Madeleine est ainsi devenue un personnage composite, où certains voient trois visages de la même femme à divers moments de sa conversion et trois figures de la sainte : la pénitente, la contemplative, et l'« heureuse amante du Christ ».

L'image traditionnelle et la plus populaire de la Madeleine est celle de la pécheresse convertie. Dans l'imaginaire chrétien, aidé par une riche et florissante iconographie( 23), la Magdaléenne est restée la pécheresse pardonnée, l'exemple donné aux prostituées repentantes (24), mais aussi aux âmes qui veulent s'arracher au péché(25).

La légende apparaît avant tout comme l'illustration de ce que peut faire le fantasme masculin de celle qui fut «l'apôtre des apôtres », comme l'ont désignée Irénée, Origène, Hippolyte de Rome ou Ambroise de Milan (26)...

Les autres femmes qui suivaient Jésus

L'identité des autres femmes citées comme ayant été au pied de la croix et dont il est dit qu elles suivaient Jésus, n'est pas non plus très claire. Seule Marie de Magdala est partout mentionnée. Matthieu signale, avec elle, la présence de « Marie la mère de Jacques et de Joseph » et celle de « la mère des fils de Zébédée » (Mt 27, 56). Marc parle de « Marie la mère de Jacques le Petit et José (ou Joset) et Salomé » (Mc 15, 40). On peut admettre que Joseph devienne José (ou Joset), et que la « mère des fils de Zébédée » soit Salomé. Il est plus surprenant que Jacques, le « frère de Jésus », qui fut le premier chef de la communauté de Jérusalem (et non pas Pierre), soit qualifié de « Petit » - à moins qu'il ne s'agisse de sa taille! Mais on ne voit guère de quel autre Jacques il pourrait s'agir. Luc, de son côté, cite parmi les femmes au tombeau une « Marie de Jacques » (Lc 24, 10).

Est-ce la même que celle de Matthieu et Marc ? Cela semble plausible. Mais les prénoms n'étant pas nombreux à cette époque, il n'est pas facile, ni même possible, de se retrouver dans les parentés. D'autre part, selon Jean, au pied de la croix de Jésus, se trouve, avec sa mère (non mentionnée par les synoptiques) '' la soeur de sa mère, Marie, femme de Clopas (ou Cléopas), et Marie de Magdala'' (Jn 19, 25). Il faut penser que « Marie femme de Clopas » est autre que « la soeur de la mère de Jésus », car deux soeurs ne porteraient probablement pas le même prénom (quoique cela se produise). Elle est plutôt « soeur » au sens de cousine, ou belle-soeur de la mère de Jésus, par Clopas, qui serait frère de Joseph. Peut-on la rapprocher de « Marie de Jacques » et de la « mère de Jacques et Joseph » (José, ou Joset) ? Jacques et Joseph sont cités parmi les « frères » de Jésus, avec Simon et Jude (Mt 13, 55 ; Mc 6, 3). Ceux-ci seraient alors les fils de Marie femme de Clopas, et donc simplement '' cousins '' et non « frères » de Jésus. On comprend que les exégètes se divisent sur cette question embrouillée (27)

En réalité, la question n'a qu'une importance secondaire, et il n'est pas nécessaire de chercher davantage ce qui semble bien difficile à retrouver. Ce qui pour nous est certain, c'est que des femmes suivaient Jésus avec les disciples-hommes. Les textes sur ce point sont suffisamment explicites pour qu'on puisse affirmer leur qualité de « disciples ».

Mais une nouvelle question se pose. Quelle a été la participation de ces femmes à la vie de Jésus ? A quoi ont-elles assisté ?

1. Ce bureau se trouvait vraisemblablement situé entre Capharnaüm, sur le territoire de la Galilée dépendant d'Hérode-Antipas, et Bethsaïde, de Trachonitide, dont Hérode-Philippe avait le gouvernement, d'où probablement des taxes à acquitter à ce poste de douane. Jésus a dû y passer fréquemment et lier des rapports d'amitié avec celui qui se trouvait derrière son bureau, Lévi (ou Matthieu?) : cf. Mt 9, 9 et par.

2. Jacques GUILLET Jésus dans la foi des premiers disciples, Desclée de Brouwer 1995 p. 54-55. L'auteur ajoute : « A partir du récit johannique, on peut se demander si, comme le supposent les trois autres, Jésus a dès le début constitué le groupe entier » (eod. loc.).

3. Voir not. Joseph MOINGT, « Services et lieux d'Église », Études, oct. 1971, p. 367 s. L'auteur appelle les Douze des « apôtres sans actes de succession ». Cf. également les références de notre conclusion, note 3.

4. Hérode-Antipas était fils d'Hérode le Grand. A la mort de son père, il aurait aimé recevoir son héritage, mais il était en concurrence avec son frère, Archélaüs. Son demi-frère, Philippe, moins ambitieux, se contentait du Nord-Est. Archélaüs réussit à se voir confier - provisoirement - la succession de son père en qualité d'Ethnarque pour la Judée, la Samarie et l'Idumée (sud-est de la Palestine), d'où Hérode était originaire. Les Iduméens, descendants d'Ésaü, surnommé Édom, restaient hostiles aux Israélites et, à cause de mariages mixtes avec des Chaldéens, n'étaient pas considérés comme de purs Juifs.

Antipas avait obtenu la tétrachie de Galilée. Il fit construire la ville de Tibériade, en l'honneur de l'empereur Tibère. Mais, pour bâtir la nouvelle ville, il commit le sacrilège de détruire l'ancien cimitière juif. Aussi Tibériade était-elle considerée comme impure. Jesus semble ne jamais y être allé.

De plus, Antipas avait épousé Hérodiade, la femme de son demi-frère, Philippe, ce que lui reprocha Jean Baptiste. Il fit emprisoner Jean, peut-être surtout parce qu'il redoutait sa popularité. C'est ce qu'écrit Flavius Josèphe (Antiquites judaiques, OEuvres complètes, t. V, XVIII, chap. V, 2, 116-119). Puis il le fit exécuter. Flavius Josèphe ne parle pas de son exécution, mais les évangiles rapportent que ce fut à la demande de la flle d'Hérodiade, Salomé, répondant au désir de sa mère, qu'Hérode-Antipas fit décapiter le prophète (Mt 14,1-17; Mc 6,23-27.-Cf. Lc 3,20 et 7,9).

Il est vraisemblable que ces événements causèrent un grand effroi à Jeanne, qui habitait Tiériade, et aussi à Suzanne, si celle-ci était parente ou amie de Jeanne, ce qui expliquerait qu'elles aient quitté Herode et Chouza. Celui-ci dut cependant être un sympathisant de Jésus, puisque sa femme disposa de ressources pour aider le groupe.

5. Comment René LAURENTIN peut-il penser écrire une Vie authentique de Jésus-Christ, Fayard, 1996, ou même Jean Potin, une « histoire vraie » (J. POTIN, Jésus. L'histoire vraie, Centurion, 1994)?

6. Gerd THEISSEN, L'ombre du Galiléen, Cerf, 1988. Si Luc est seul à citer ces deux femmes, c'est sans doute qu'il les a rencontrées. Il dit en effet qu'il s'est «soigneusement informé ». Un exégète historien pensait que Luc avait dû enquêter en Galilée lorsque Paul se trouvait prisonnier à Césarée. II en aurait profité pour aller sur place rencontrer les témoins existants (cours privé du P H.-M.FÉRET au groupe « Le Lien de Charité »).

7. Qui aboutit à l'élimination complète des femmes des fonctions -ecclésiales.

8. Sur Marie de Magdala, voir Victor SAXER, « Le culte de Marie Madeleine en Occident des origines à la fin du Moyen Age », Cahiers d'archéologle et d'histoire, n° 3, 1969. On peut consulter également le n° 52 de Notre Histoire, qui lui consacre un dossier bien documenté. Cf. aussi R.L. BRUCKBERGER, Marie-Madeleine, Albin Michel, 1992; Eugen DREWERMANN, L'Évangile des femmes, Seuil, 1996, p. 15 s. et infra, chap.VI. Voir également, L'Évangile de Thomas, édité par Alexandre KASSER, Genève, Delachaux et Niestlé, 1961 et L'Évangile de Marie. Myriam de Magdala, édité et commenté par Jean-Yves LELOUP, Albin Michel, « Spiritualités vivantes », 1997. Selon ces deux « évangiles apocryphes », Marie de Magdala aurait reçu des révélations particulières de Jésus, ce qui rendait Pierre jaloux. Sur ce dernier point, voir infra, chap.Vl, p. 99 s. Voir enfin, en dernier lieu, Marie-Madeleine dans la littérature du Moyen Age, par Elisabeth PINTO-MATHIEU, Cerf, hors coll. « Histoire », oct. 1997, largement axé sur l'aspect mystique de Madeleine et sa recherche d'absolu, et Georges HALDAS, Marie de Magdala, Nouvelle Cité, 1997.

9. Cf. Raymond E. BROWN, La communauté du disciple bien-aimé, op. cit., p. 210. Voir. également infra, chap.V.

10. Sur cette tendance, voir Georges DUBY, Dames du Xll siècle. Ève et les poètes, Gallimard, 1996.

11. Eugen Drewermann, L'Évangile des femmes, op. cit., p. 160-161.

12. Grégoire le Grand, Homélie XXXIII,1, PL LXXVI, 1238 et Hom. XXV, PL LXXVI, 1180.

13. Xavier LÉON-DUFOUR, Lecture de lÉvangile selon Jean, 11, Seuil, « Parole de Dieu », 1l, p. 446.

14. Cf. Marie-Claude DÉFOSSEZ, La parole ensevelie, Cerf, 1987, p. 110-112.

15. V. SAXER, Le culte de Marie-Madeleine en Occident, op. cit., p. 347.

16. Voir, en particulier, les évangiles apocryphes cités note 8.

17. Jules ROY un « amoureux de Marie-Madeleine », qui s'est retiré à Vezelay, considère encore Marie-Madeleine comme « une femme de petite vertu » !... (La Croix, 9-10 juin 1996.) De même, Marguerite YOURCENAR, acceptant la tradition de la Madeleine pécheresse, fait dire à Marie de Magdala, avec une infinie poésie : « On ne fait jamais que changer d'esclavage : au moment précis où mes démons me quittèrent, je suis devenue la possédée de Dieu » (Marie-Madeleine ou le salut, citée par Agnès LACAU SAINT-GUILY, Notre Histoire, op. cit.). Quant à Ernest RENAN, il considère Marie de Magdala comme une « hallucinée », dont la passion « donne au monde un ressuscité » (cité par B. SESBOÜÉ, op. cit, p. 82).

I 8. Cf. V. SAXER, « Le culte de Marie-Madeleine en Occident » op. cit., p. 234. Mais il existe trois, quatre ou même cinq corps de Marie de Magdala à Éphèse, à. Simigaglia, à Vézelay (où il aurait été transféré en 749) (?), à Saint-Jean du Latran et le dernier à Aix-en-Provence. Y en a-t-il un authentique? S'il doit y en avoir un, ce serait plutôt, semble-t-il, celui d'Éphèse : cf. V. Saxer, ibid., p. 234.

19. Les Églises d'Orient fêtent Marie de Béthanie le 18 mars, la pécheresse pardonnée le 31 mars et Marie de Magdala le 22 juillet.

20. V SAXER '' Le culte de Marie-Madeleine en Occident'', op. cit., p. 3-4.

21. Jacques de VORAGINE (Jacobus de Varagine, né en 1228), Légende dorée, trad. du texte latin d'après les plus anciens manuscrits, 1911. Jacques de Voragine, prétendant s'appuyer sur d'anciens manuscrits (?), écrit que la famille de Lazare était de grande noblesse et possédait la plus grande partie de Jérusalem, Béthanie et « une place forte » à Magdala ! Celle-ci aurait été attribuée à Marie. Là, elle se serait livrée à la luxure jusqu'à sa conversion par Jésus. Plus tard, après la mort du Maître, les infidèles l'aurait mise, avec son frère, sa soeur, Maximin et d'autres, sur un bateau sans guide, qui aurait dû faire naufrage, mais serait miraculeusement arrivé à Marseille!

22. V SAXER, Le culte de Marie-Madeleine en Occident », op. cit., p. 5.

23. Sur l'iconographie, voir Agnès LACAU SAINT- GUILY, Notre Histoire, op. cit.

24. V. SAXER, « Le culte de Marie-Madeleine en Occident », op. cit., p.334.

25. V SAXER cite le cas de saint Anselme, qui « respire l'espoir » au souvenir de la Madeleine. Écrasé sous le poids du péché, l'ancien moine du Bec s'adresse à ''l'amante choisie, à l'élue aimée de Dieu...Qu'elle lui obtienne la grâce du repentir dont elle a elle-même joui...'' (ibid., p. 329-330).

26. Le culte de « la Madeleine » a supplanté celui de Suzanne, l'héroïne du Livre de Daniel (Dn 13, 1-64), qu'il ne faut pas confondre avec celle qui suivait Jésus. La Suzanne du Livre de Daniel a été, aux yeux des chrétiens des premiers siècles menacés par la persécution, le symbole de l'innocent, injustement calomnié et délivré par la toute-puissance de Dieu. Elle était pour eux un encouragement. La renommée des premières martyres, dont le courage émerveilla leurs bourreaux eux-mêmes (Blandine, Perpétue, Félicité) commença à faire ombrage à Suzanne, avant que Madeleine ne la fasse oublier. La condition de pécheresse repentie, qu'on attribuait à celle-ci, parlait beaucoup plus aux coeurs des hommes que celle de la sage Suzanne, femme mariée, sans autre histoire que celle de deux vieillards lubriques!

27. La question de la famille de Jésus est très discutée. Il est hors de doute que ses contemporains considéraient Jésus comme le fils de Joseph, le charpentier. Les discussions sur la virginité de Marie ne commencèrent que plus tard, lorsque Matthieu et Marc décrivirent l'enfance de Jésus. Quant à savoir si Jésus eut des frères et soeurs ou des « cousins », la question est délicate. Les exégètes remarquent que le terme grec employé pour désigner les «frères » est adelphoi (ainsi Paul en Gal 1, 19), alors qu'il existe un terme spécial pour désigner les cousins anepsoi. II est vrai cependant que, dans les families élargies de l'Orient, on appelait « frères » les cousins. Le terme araméen aha signifiait à la fois frère, demi-frère, cousin, voire proche parent. Mais l'existence ou la non-existence de frères et soeurs n'a aucune conséquence quant à la qualité de Jésus « Fils de Dieu ». Sur cette question, voir Jean POTIN, Jésus. L'histoire vraie, op. cit.; François REFOULE, Les frères et soeurs de Jésus. Frères ou cousins ?, Desclée de Brouwer, 1995 (sur la « Marie mère de Jacques et Joset - ou Joseph -, p. 68 s.) et Jacques DUQUESNE, Jésus, Desclée de Brouwer/Flammarion, 1994. Sur la virginité de Marie, on lira aussi avec intérêt Joseph MOINGT, L'homme qui venait de Dieu, 1993, Cerf, Cogitâtes Fidei, p. 650 s., ainsi que les développements de F. REFOULÉ sur ce point. Cf. également Bernard SESBOÜÉ, Jésus-Christ à l'image des hommes, Desclée de Brouwer, Nouvelle édition, 1997, p. 112 s. Il sera de nouveau question de Marie, femme de Clopas, à propos des disciples d'Emmaüs (infra, chap. IV).

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