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par Suzanne Tunc
de Des femmes aussi suivaient Jésus, Essai
d'interprétation de quelques versets des éevangiles, Suzanne
Tunc, Desclée de Brouwer, 1998, pp. 47-67. Republié sur notre
website avec les permissions nécessaires
Les évangiles ne précisent nulle part ce qu'ont pu faire
ou voir les femmes-disciples. Ils donnent cependant ici ou là des
indications suffisantes pour qu'on puisse tenter de reconstituer avec une
grande probabilité leur vie avec le Maître, et
réfléchir sur la signification de leur présence
auprès de lui.
Que signifie « être avec Jésus »
Si les mots ont un sens, écrire que les femmes étaient
avec Jésus et les douze, doit signifier qu'elles ont vécu avec
eux depuis la Galilée jusqu'à Jérusalem, et la mort et la
résurrection de Jésus. A la fin, elles étaient même
seules, les douze ayant fui. Sauf mention contraire, qu'on ne trouve nulle
part, on doit donc supposer qu'elles ont été présentes
à tous les événements de la vie publique de Jésus.
Elles se distinguent ainsi de « la foule » qui, occasionnellement,
se rassemblait autour de Jésus.
Une phrase de l'« ange » s'adressant aux femmes qui trouvent
le tombeau vide permet de le penser. Certes, Marc et Matthieu sont
équivoques. Selon Marc, l'« ange » aurait
déclaré : « Allez dire à ses disciples : "Il
(Jésus) vous précède en Galilée; c'est là
que vous le verrez, comme il vous l'a dit" » (Mc 16, 7). Matthieu
rapporte à peu près la même phrase : « Vite, allez
dire à ses disciples. Il est ressuscité des morts, et voici qu'il
vous précède en Galilée. C'est là que vous le
verrez » (Mt 28, 8). On pourrait penser que le « vous » de
Marc et de Matthieu concerne seulement les disciples-hommes. Mais le
récit de Luc ne permet pas cette restriction : deux hommes se
présentent aux femmes en vêtements éblouissants (langage
théophanique) et leur dit : « Il est ressuscité.
Rappelez-vous comment il vous a parlé quand il était encore en
Galilée ; il disait : "II faut que le Fils de l'homme soit livré
aux mains des hommes pécheurs, qu'il soit crucifié et que le
troisième jour il ressuscite". Alors, elles se rappelèrent ses
paroles » (Lc 24, 6-8). Ici, le doute n'est pas possible. Que les faits
aient été tels que les évangélistes les rapportent
ou qu'ils soient des reconstitutions symboliques importe peu. Il ressort de
Luc, au-delà de l'incertitude dans laquelle laissent Marc et Matthieu,
que l'on savait que les femmes avaient entendu elles mêmes les paroles de
Jésus lorsqu'elles étaient avec lui en Galilée.
L'enseignement de Jésus s'adressait à elles aussi bien qu'aux
disciples-hommes. Elles ont donc été des « témoins
», même si les conditions de l'époque n'ont pas permis qu'on
prenne en compte leur témoignage.
La communauté des disciples
Par ailleurs, à plusieurs reprises, les évangiles
rapportent que Jésus lui-même a souligné la présence
des femmes à ses côtés, dans le cercle de ses disciples,
auxquels par là même il les assimilait.
Lorsque sa mère et ses frères viennent le rechercher alors
qu'il parlait dans « la maison » (celle de Pierre à
Capharnaüm), parce que, disaient-ils, « il a perdu le sens »
(Mc 3, 21) (BJ), ou « la tête » (TOB), Jésus
répond : « Qui est ma mère et qui sont mes frères?
» Puis, montrant d'un geste circulaire ses disciples, il dit : «
Voici ma mère et mes frères. Quiconque fait la volonté de
mon Père qui est aux cieux, c'est lui mon frère, ma soeur, ma
mère » (Mt 12, 46-49).
Le texte de Marc est assez semblable, bien qu'il mentionne « la
foule » autour de Jésus au lieu des « disciples »,
mais la restriction aux disciples plus proches semble plus vraisemblable.
Si Luc ne parle pas des soeurs dans la réponse de Jésus
(Lc 8, 21), il rapporte cet épisode quelques versets après avoir
décrit ces femmes qui suivaient le Maître (8, 1-3). On voit mal
pourquoi il les exclurait, alors qu'il vient de dire qu'elles étaient
avec lui.
Or, la venue d'aucune « soeur » n'est signalée, alors
que Jésus inclut les soeurs dans sa vraie famille, y introduisant ainsi
les femmes-disciples.
On remarquera que cette « vraie famille » de Jésus ne
comporte pas de père ! II ne semble pas que ce soit parce que Joseph
était déjà mort. Il s'agit selon toute probabilité
d'un silence volontaire. Ceci ne permet-il pas de penser que Jésus brise
le modèle de la famille hiérarchique patriarcale et instaure une
fratrie, où seuls subsistent les liens fraternels égaux,
où les soeurs sont comptées avec les frères ? Sa
mère peut en faire partie, parce que, dans la famille patriarcale, elle
se trouvait en fait au même rang que les fils, sinon audessous d'eux.
D'autres paroles de Jésus confirment cette opinion.
Ainsi, parlant à ses disciples des pharisiens, dont il
blâme l'orgueil et l'esprit dominateur, Jésus leur recommande de
ne pas les imiter : « Pour vous, n'appelez personne "Maître", car
vous n'avez qu'un seul maître, et vous êtes tous frères.
N'appelez personne sur terre "Père", car vous n'en avez qu'un seul, le
Père céleste. Ne vous faites pas non plus appeler "Docteurs", car
vous n'avez qu'un seul docteur, le Christ » (Mt 23, 8-10). Le dernier
membre de phrase doit être un ajout de la communauté postpascale,
car Jésus n'aurait pas parlé ainsi de lui-même, mais il
reflète la même pensée que les deux
précédents : Jésus abolit hiérarchies et
privilèges.
Un autre texte témoigne de la même tendance à
l'égard de la société et de la famille. A une femme qui,
émerveillée par sa parole, s'écriait : « Heureuse
celle qui t'a porté et allaité », Jésus avait
répondu : « Heureux plutôt ceux qui écoutent la
parole de Dieu et qui l'observent » (Lc 11, 27-28). Ce n'était pas
là rejeter sa propre mère qui avait observé la parole de
Dieu, mais mettre fin à l'importance donnée à la
maternité, puisque seule celle-ci permettait aux femmes juives de
prendre place dans la famille patriarcale.
Les disciples masculins de Jésus n'ont cependant pas saisi le
sens de la révolution sociale et religieuse que leur Maître
apportait. Ils attendaient un Messie glorieux qui rétablirait le royaume
d'Israël et ils étaient encore incapables de comprendre la nature
du Royaume qu'annonçait Jésus, malgré ce qu'il leur en
disait, à vrai dire le plus souvent en paraboles. Plusieurs
épisodes des évangiles révèlent leur
méprise. Ils se disputent pour savoir «qui est le plus grand
» (Lc 22, 24-27), qui aura les meilleures places dans le Royaume que
Jésus va instaurer (Mt 20, 20-27 ; Mc 10, 35-44) et, même
après la résurrection, ils interrogent encore Jésus sur la
date d'établissement de son royaume (Ac 1, 6). Le désir de
« pouvoir » et de domination transparaît malgré eux -
et malgré l'enseignement de Jésus.
Les femmes étaient protégées de ce souci ! Aussi
ont-elles pu mieux que les hommes entrevoir le sens profond du message : leur
amour désintéressé pour Jésus les rendait aptes
à le saisir. Rien d'autre ne comptait pour elles. Elles étaient
disponibles pour les révélations que Jésus ne fit pas aux
hommes, qui n'étaient pas en état de les recevoir, mais à
elles. Ainsi, après Marie sa mère, la Samaritaine, la
Cananéenne, qui, sans recevoir de révélation proprement
dite, a conscience de la « seigneurie » de Jésus et joue un
rôle important dans le déroulement de sa mission ; ainsi Marthe,
dont la profession de foi montre, mieux encore que celle de Pierre, la
profondeur de sa compréhension du Maître ; ainsi surtout la
première apparition de Jésus à Marie de Magdala. On sent
entre Jésus et les femmes une sorte de connivence. En
témoignaient aussi les onctions dont il a été question au
chapitre précédent. Elles célébraient Jésus
comme un Sauveur, ou comme un Roi, mais sans Royaume !
Marthe et Marie
Jésus effectue un autre renversement des traditions familiales au
cours de sa visite chez Marthe et Marie qui, si elles ne suivaient pas
Jésus depuis la Galilée, peuvent cependant être aussi
considérées comme des disciples. L'épisode (Lc 10, 38-42)
doit être rapproché d'autres, avec lesquels il forme un faisceau
de lignes si convergentes qu'on peut y percevoir de la part de Jésus un
dessein qu'il s'agit de dégager.
« Comme ils étaient en route, il entra dans un village et
une femme du nom de Marthe le reçut dans sa maison. Elle avait une soeur
nommée Marie qui, s'étant assise aux pieds du Seigneur,
écoutait sa parole. Marthe s'affairait à un service
compliqué. Elle survint et dit : "Seigneur; cela ne te fait rien que ma
soeur me laisse seule à faire le service ? Dis lui donc de m'aider." Le
Seigneur lui répondit : "Marthe, Marthe,tu t'inquiètes et
t'agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi
la meilleure part; elle ne lui sera pas ôtée." »
Explicitement, Jésus reconnaît là qu'une femme peut
être un disciple, ce qui était contraire aux habitudes. Marie
était en effet dans la même attitude que Paul aux pieds du grand
rabbi Gamaliel (Ac 22, 3). La traditionnelle fonction de «
maîtresse de maison » n'est pas la seule possible pour une femme.
Jésus la déclare secondaire. Il met fin, non à la famille,
mais à la rigidité des traditions et des attributions
figées de « rôles ».
On peut même voir dans l'épisode de Marthe et Marie une
portée plus large, au-delà des relations familiales. Georges
Wierusz Kowalski a montré dans La route qui nous change(1) que
ces femmes symbolisent en réalité des Églises. Ainsi,
Marthe représenterait les églises domestiques, ayant souci
d'accueillir, de régler les questions et les conflits internes, de
réaliser l'unité des communautés, de présider sans
doute aux réunions de prière, tandis que Marie serait le symbole
des églises missionnaires, où les prophètes portaient la
parole de Dieu, après l'avoir écoutée et
méditée. Cette interprétation signifierait que, dès
l'origine du christianisme, des femmes ont continué de « suivre
Jésus » dans des rôles de première importance(2). La
disparition prématurée de Georges Kowalski ne lui a pas permis de
pousser plus avant sa recherche, mais il pensait déjà que des
femmes avaient pu « représenter »des églises aux yeux
des évangélistes. Cette reconnaissance est importante aujourd'hui
pour la question des ministères (3).
Ainsi, sans opérer une révolution spectaculaire, et sans
pouvoir d'ailleurs modifier les coutumes établies ni les règles
sociales, l'action de Jésus suggérait cependant une
transformation qu'il appartiendrait à ses disciples de comprendre et de
réaliser peu à peu, aussi bien dans la vie sociale que dans la
vie ecclésiale. Seule compterait l'écoute de Dieu, qui
crée les liens entre les êtres et la fraternité entre tous.
Au surplus, les femmes étant à cette époque des «
exclues », leur acceptation dans le cercle des disciples, la vraie
famille du Christ, signifiait que son Royaume devrait inclure tous les exclus.
D'utres gestes de Jésus peuvent être lus dans le même
sens.
Sur la route avec Jésus
Tout au long de sa route, Jésus manifeste en effet son
désir de libérer hommes et femmes de toute
infériorité et de toute exclusion. Un de ses gestes les plus
significatifs fut accompli au cours d'un culte à la synagogue.
« Jésus était en train d'enseigner dans une
synagogue un jour de sabbat. Il y avait là une femme
possédée d'un esprit qui la rendait infirme depuis dix-huit ans ;
elle était toute courbée et ne pouvait se redresser
complètement. En la voyant, Jésus lui adressa la parole et lui
dit : "Femme, te voilà libérée de ton infirmité."
II lui imposa les mains ; aussitôt elle redevint droite et se mit
à rendre gloire à Dieu » (Lc 13, 10-17).
Déjà, le fait que Jésus « redresse »
cette femme courbée peut révéler le désir de
Jésus de voir les femmes debout et droites. Mais la suite du texte va
plus loin. Jésus relativise la Loi en donnant à la charité
le pas sur l'observance du sabbat. Le chef de la synagogue, «
indigné de ce que Jésus ait fait une guérison le jour du
sabbat », mais n'osant pas sans doute s'adresser directement à
lui, s'en était pris à la foule, pour lui rappeler qu'il «
y a six jours pour travailler. C'est donc ces jours-là qu' il faut venir
pour vous faire guérir, et pas le jour du sabbat » . «
Esprits pervertis, répond Jésus, ne détachez vous pas
votre âne ou votre boeuf pour les mener boire ? » II y avait sans
doute un certain humour de la part de Jésus à prendre comme
exemples de ceux qu'on secourt un jour de sabbat les deux animaux domestiques
que le Deutéronome cite dans la Loi comme étant la
propriété inviolable de leur maître au même titre que
sa femme (Ex 20, 17 ; Dt 5, 21) 4. Jésus ajouta : « Et cette
femme, fille d'Abraham », nest-ce pas le jour du sabbat qu'il fallait la
délivrer de son infirmité?
En parlant de cette femme infirme comme d'une « fille d'Abraham
», Jésus inaugurait un nouveau langage. On ne parlait jamais que
des « fils » d'Abraham. Jésus met les filles au même
rang qu'eux. Que Luc ait rapporté cet épisode, et en ces termes,
semble indiquer qu'il avait compris que les femmes entraient dans l'Alliance
avec Dieu sans passer par l'intermédiaire des hommes, puisqu'elles
étaient elles-mêmes « filles d'Abraham », «
héritières de la promesse ». Le baptême en Christ le
réalisait déjà au temps de Luc. Son évangile
étant postérieur à l'épître aux Galates de
Paul, dont on pense qu' il avait été le compagnon, Luc ne devait
pas ignorer la célèbre exclamation de l'épître aux
Galates : « Il n'y a plus ni Juif, ni Grec ; il n'y a plus ni esclave, ni
homme libre ; il n'y a plus l'homme et la femme ; car tous, vous n'êtes
qu'un en Jésus Christ » (Gal 3, 28). Cette incorporation de tous
en Christ constituait la basileia, le Royaume de Dieu, que Jésus
de Nazareth était venu prêcher, « rendre proche », et
où il ne devait plus y avoir aucune exclusion, mais une totale «
unité-égalité ». Le baptême en était un
signe.
Cette égalité de tous, d'autres épisodes des
évangiles montrent que Jésus la réalise
déjà, et particulièrement à l'égard des
femmes. Sans citer toutes celles que Jésus a rencontrées sur sa
route, il faut s'arrêter à deux d'entre elles qui jouent un
rôle important, bien qu'elles n'aient pas suivi Jésus : la
Samaritaine (Jn 4, 1-34) et la Cananéenne (Mt 15, 21-28), qui cumulaient
le double handicap de n'être pas juives et d'être femmes.
Bien que rien de tel n'ait été dit d'elle par
l'évangéliste, la Samaritaine est souvent suspectée
d'avoir été une prostituée, à cause des cinq maris
qu'elle a eus. On ignore pour quelle raison elle a eu ces cinq maris. A-t-elle
été veuve ? A-t-elle été répudiée
pour stérilité, car on ne parle pas de ses enfants ? Mais cela
n'intéresse pas Jésus, ni Jean. Sa réputation, d'ailleurs,
ne devait pas être si mauvaise, puisque les villageois accueillent sa
parole au point de se déranger pour aller vers Jésus!
Jésus l'a chargée d'une mission, qu'elle exécute
ponctuellement. Il fait d'elle - femme et Samaritaine - une missionnaire !
La dernière phrase des villageois pourrait mettre en
doute ce dernier point : « Ce n'est plus seulement à cause de tes
dires que nous croyons ; nous l'avons entendu nous-mêmes et nous savons
qu'il est vraiment le Sauveur du monde » (Jn 4, 42). Ils étaient
cependant venus « à cause des dires » de cette femme. Elle
avait donc été, comme tous les missionnaires, à l'origine
de leur conversion. D'autre part, Jean précise que les Samaritains
avaient déjà cru « à cause de la parole de la femme
» (Jn 4, 39). Cette expression se retrouve dans la « prière
sacerdotale » de Jésus pour ses disciples: « Ce n'est pas
pour ceux-ci seulement que je prie, mais pour tous ceux-là aussi qui
grâce à leur parole croiront en moi » (Jn 17, 20).
Associée à tous ceux qui transmettront le message du Christ, la
Samaritaine a bien exercé une fonction missionnaire.
La transformation que Jésus a opérée en cette femme
la hausse également au rang des mystiques. Comme l'ecrit Maurice Zundel,
avant de rencontrer Jésus, elle situait Dieu « dans un sanctuaire
extérieur à elle-même. Après, elle le
découvre comme une source qui jaillit en vie éternelle au plus
profond d'elle-même... dans une rencontre silencieuse qui fera d' elle
une adoratrice en esprit et en vérité(5) ».
Quant à la Cananéenne, son rôle est surprenant (Mt
15, 2128; Mc 7 24-31). Jésus, qui vient d'expliquer ce qui est «
pur » et « impur » (Mt 15, 10 s.; Mc 7, 14 s.), entre en
territoire païen (du moins selon Marc, car en Matthieu, la femme est
« sortie » de sa terre païenne). Selon la Loi, tout contact
avec les païens rendait impur. Jésus ne s'en soucie pas. A la
demande que la femme adresse à Jésus de venir guérir sa
fille en proie à un « démon », Jésus
répond, selon Matthieu (15, 23), qu'il nest venu « que pour 1es
brebis perdues d'Israël », phrase dans la droite ligne de la
pensée juive. Et, comme la Cananéenne insiste, il emploie
à son égard une expression humiliante : « Il n'est pas bon
de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens ! » (car
on jouait sur le terme de « Cananéens » pour les traiter de
« chiens »). La femme ne se laisse pas démonter. Elle
accepte sa position subalterne. « C'est vrai, Seigneur. Mais justement,
les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs
maîtres. » Alors, Jésus est vaincu : « Femme, ta foi
est grande ! Qu'il t'arrive comme tu le veux ! » Sa fille fut
guérie à l' instant même.
Cette femme semble avoir été pour Jésus en quelque
sorte le déclencheur - le « révélateur » - qui
lui a fait comprendre que sa parole pouvait retomber en miettes sur les
païens, qui s'en saisiraient. Marc fait dire à Jésus :
« Laisse d'abord les enfants se rassasier » (7, 27). La femme
respecte l'ordre domestique, où les enfants mangent avant « les
petits chiens », mais, sous la table et presque simultanément,
ceux-ci profitent des miettes que les enfants laissent tomber.
Cet épisode a une suite. L'évangile en effet se poursuit
en terre paienne.(6) Répétant ce qu'il a fait du
côté juif de la mer de Galilée, Jésus gravit une
montagne et guérit tous ceux qui viennent à lui (Mt 15, 29 s). II
va également effectuer une multiplication des pains, après
laquelle on ramassera sept corbeilles, chiffre symbole des païens, comme
on avait ramassé douze corbeilles, chiffre symbole des Juifs, lors de la
première multiplication(7).
Peut-on cependant penser qu'une femme ait pu modifier la mission de
Jésus? Celle-ci n'était-elle pas immuablement tracée par
le Père, sans que Jésus puisse rien y changer? Nous touchons
là un grand mystère, qui a suscité bien des
réflexions théologiques. Mais Jésus, homme tout en
étant Fils de Dieu, pouvait-il être moins libre que nous(8) ?
Ainsi, aussi surprenant que cela puisse paraître, une femme a sans
doute permis à Jésus de comprendre l'universalité de sa
mission, même si « le salut vient des Juifs » (Jn,4 4, 32).
Marie n'a-t-elle pas aussi hâté à Cana la manifestation de
Jésus à ses disciples (Jn 2, 1-12)?
La profession de foi de Marthe
C'est Jean qui rapporte la profession de foi de Marthe, que Jésus
lui-même a provoquée (Jn 11, 17-27).
« Jésus venait d'arriver à Béthanie
après la mort de Lazare, déjà au tombeau depuis quatre
jours.(9) Comme Béthanie est distante d'environ quatre stades,(10)
beaucoup de Juifs étaient venus chez Marthe et Marie pour les consoler
au sujet de leur frère. Lorsque Marthe apprit que Jésus arrivait,
elle alla au-devant de lui, tandis que Marie était assise dans la
maison. Marthe dit à Jésus : "Seigneur, si tu avais
été là, mon frère ne serait pas mort. Mais
maintenant encore, je sais que tout ce qui tu demanderas à Dieu, Dieu te
le donnera." Jésus lui dit : "Ton frère ressuscitera." - "Je
sais, répondit elle, qu'il ressuscitera au dernier jour." - Jésus
lui dit : "Je suis la Résurrection et la Vie : celui qui croit en moi,
même s'il meurt, vivra; et quiconque vit et croit en moi ne mourra
jamais. Crois-tu cela ?" - "Oui, Seigneur, répondit-elle, je crois que
tu es le Christ, je crois que tu es le Fils de Dieu, Celui qui vient dans le
monde." »
Cette profession de foi mérite qu'on s'y arrête.
Pierre avait reconnu Jésus comme « le Christ, le Fils du
Dieu vivant », selon Matthieu (16, 13-16) ; seulement comme « le
Christ », selon Marc (8, 27-30) ; comme « le Christ de Dieu »
, selon Luc (9, 21). Mais quel sens avait pour eux le mot « Christ
»?
Nous l'avons déjà souligné, il semble bien que les
douze, et Pierre parmi eux, pensaient à un Messie glorieux, qui
rétablirait le royaume terrestre d'Israël, après avoir
chassé les Romains. Matthieu fait certes préciser par Pierre
qu'il s'agit du « Fils du Dieu vivant », mais c'est probablement un
ajout postpascal, car le fait que l'apôtre demande encore à
Jésus après la résurrection quand il va rétablir le
royaume semble montrer qu'il n'en avait pas encore compris la nature.
Jésus conduit Marthe sur un autre plan, le plan spirituel, et non
pas seulement eschatologique, mais celui d'aujourd'hui. « Je suis la
Résurrection et la Vie. » Et Marthe répond : « Je le
crois. » C'est le sens de la venue de Jésus : donner la Vie,
dès maintenant, qui est confessé par Marthe, en même temps
que l'identité même de Jésus : «Je suis la Vie.
» Il ne s'agit plus de royaume terrestre, mais de bien davantage, du
Royaume de Dieu devenu proche, accessible à tous, parce qu'il s'agit de
la Vie du Christ en nous, comme le précisera Jésus dans son
discours d'adieu (Jn 17). Et, en disant « Je suis » , Jésus
révèle sa nature divine, comme on le découvrira plus tard,
peu à peu, dans la réflexion que feront ses disciples
après la résurrection.
Ce n'est pas à l'un des douze, cependant présents, que
Jésus fait cette révélation et cette demande de
témoignage, mais à une femme, plus apte à saisir le sens
de ce qu'il voulait révéler. Peut-être même
Jésus a-t-il provoqué de la part de Marthe une profession
publique. Le texte de Jean indique que Marthe est allée à la
rencontre de Jésus à l'entrée du village, en laissant
à la maison, avec Marie, les « consolateurs » venus les
voir, mais il est possible que certains d'entre eux l'aient accompagnée
ou soient arrivés - à moins que Jésus ait
désiré ne se révéler qu'à Marthe seule. Ceci
reste secondaire. Le plus significatif est que Jésus ait fait
lui-même à Marthe la révélation essentielle de son
identité et du sens de sa venue, et que Marthe lui ait répondu
par un témoignage de foi.
Relativisation des lois de pureté
L'action de Jésus dans un autre domaine est aussi
révolutionnaire. Selon la Loi du Lévitique, l'impureté
était alors ce qui séparait le plus les hommes, non seulement les
hommes et les femmes, mais aussi les hommes entre eux.
La loi de sainteté était l'expression d'une nation
humiliée et inquiète. Après avoir été
vaincue et avoir connu l'exil (vie siècle av. J.-C.), elle craignait de
perdre l'alliance avec Yahvé, et d'être de nouveau frappée.
Tout ce qui apparaissait susceptible de déplaire à Dieu
était considéré comme impur. La Loi en était ainsi
arrivée à exclure ce qui semblait méprisable : les
faibles, les pauvres, les malades, et les femmes dans leur sexualité.
Elle exaltait au contraire les forts et les « purs ». Jésus
renverse cette hiérarchie, fondée non sur la faute, mais sur de
simples situations. II donne à l'impureté son véritable
sens : une signification morale.
Ainsi, lorsqu'il guérit une femme atteinte d'une perte de sang
qui la rendait « impure » et lui interdisait tout contact avec
quiconque. Selon Marc (Mc 5, 21-42 ; cf. Mt 9, 18-25 ; Lc 8, 40-56), alors
qu'une foule nombreuse suivait Jésus, « une femme, qui souffrait
d'hémorragies depuis douze ans..., vint par-derrière dans la
foule. Elle se disait : "Si j'arrive à toucher au moins ses
vêtements, je serai sauvée." A l'instant, sa perte de sang
s'arrêta et elle ressentit en son corps qu'elle était
guérie de son mal. Aussitôt, Jésus s'aperçut qu'une
force était sortie de lui. Il se retourna au milieu de la foule et il
disait : "Qui a touché mes vêtements ? " Ses disciples lui
disaient : "Tu vois la foule qui te presse et tu demandes : Qui m'a
touché ? " Mais il regardait autour de lui pour voir celle qui avait
fait cela. Alors, la femme, craintive et tremblante, sachant ce qui lui
était arrivé, vint se jeter à ses pieds et lui dit toute
la vérité. Mais il lui dit : "Ma fille, ta foi t'a sauvée
; va en paix et sois guérie de ton mal." »
Certes, on pourrait voir dans la « foi » de cette femme qui
veut « toucher les vêtements de Jésus » une simple
superstition. Mais que pouvait-elle faire d'autre, puisqu'elle était
« impure » et ne pouvait l'approcher lui-même? Son action est
audacieuse : elle enfreint la Loi, et elle le fait clandestinement,
par-derrière, pour ne pas être vue. C'est pourquoi, lorsqu'elle
est dévoilée, la voilà tremblante, craignant sans aucun
doute le courroux des «observants », sinon celui de Jésus.
Mais Jésus l'exauce à la fois en raison de sa confiance en lui et
aussi parce qu'elle est une pauvre. Jésus ne la blâme pas de
l'avoir « touché ». Il ne se sent pas rendu «impur
» et lui parle avec bonté !
Par là même, n'abolit-il pas les interdits qui frappaient
les femmes pour leur « impureté »? Celles qui le suivaient
ont elles su voir la portée de son action ?
Jésus insiste à plusieurs reprises sur la fausse
interprétation de l'impureté. Après avoir guéri
cette femme, il opère une autre guérison en touchant la fille de
Jaïre, « morte à l'instant » , selon Matthieu (9, 18),
« sur le point de mourir » , selon Marc, qui ajoute qu'avant que
Jésus ne parte, on vient dire à Jaïre que la fillette est
morte (Mc 5, 23 et 35). C'est aussi la version de Luc (Lc 8, 42 et 48). Or,
toucher un mort rendait « impur » . Est-ce pour «se justifier
» en quelque sorte aux yeux de la foule que Jésus affirme que
l'enfant dort seulement? En tout cas, il entre sans hésiter dans la
chambre de la fillette pour la « ressusciter » (ou la
guérir), emmenant avec lui son père et sa mère. Le
père seul était venu le trouver : Jésus met le père
et la mère à égalité devant la vie et la mort de
leur fille. Jésus prend celle-ci par la main et l'appelle : « Mon
enfant, réveille-toi. » « Son esprit revint » , dit
Luc. « Elle se leva et se mit à marcher » , rapporte Marc.
« Elle se réveilla », écrit Matthieu.11 Ici encore,
Jésus fait fi de la crainte et du tabou de l' impureté.
De la même façon, Jésus guérit les
lépreux. Les trois textes des synoptiques qui rapportent la
guérison d'un lépreux (Mt 8, 1-14; Mc 1, 40-45; Lc 5, 12-16)
signalent expressément que Jésus le « toucha » . Marc
ajoute qu'« il ne pouvait plus entrer "ouvertement" dans une ville
». On le considérait comme devenu impur, bien que lui-même
n'en ait eu cure.
Jésus est tout à fait explicite sur cette question dans
une autre circonstance. Des pharisiens lui reprochent de ne pas observer les
règles de pureté relatives aux repas. Il leur explique que
« ce n'est pas ce qui entre dans la bouche qui rend impur, mais ce qui en
sort ». Et, à ses disciples qui ne comprennent pas ce qu'il veut
dire, Jésus se fait plus clair
« Ce qui sort de la bouche provient du coeur, et c'est cela qui
rend l'homme impur. Du coeur en effet proviennent intentions mauvaises,
meurtres, adultères, inconduites, vols, faux témoignages,
injures. C'est là ce qui rend l'homme impur; mais manger sans
s'être lavé les mains ne rend pas l'homme impur » (Mt 15,
11.18 s.; Mc 7, 15 s.). C'est évident pour nous, chrétiens, mais
le dire à cette époque !
On remarquera que Jésus énumère sept causes
d'« impuretés » morales, on pourrait dire « sept
péchés capitaux », qui évoquent les « sept
démons » dont a été guérie Marie de
Magdala(12) ...
Si, en principe, les exclusions pour impureté n'existent plus
dans l'Église catholique, il n'y a pas longtemps qu'elles ont disparu,
et elles subsistent dans quelques consciences. La cérémonie des
« relevailles », dont Pier Jakez Hélias donne une si belle
description(13), restait, dans l'esprit de nombreux chrétiens, une
« purification », comme au temps de Marie, bien qu'elle ait
désormais consisté en une liturgie d'action de grâces.
Marie, qui venait de donner au monde le Fils de Dieu, avait dû se
purifier! L'Église orthodoxe continue, du moins en certains lieux,
à tenir pour impures les femmes enceintes ou celles qui ont leurs
règles, et elle maintient la liturgie des relevailles.
C'est sans doute aussi une réminiscence de cette exclusion pour
impureté qui a fait écrire au chanoine Naz, dans l'édition
de 1954 de son Dictionnaire de droit canonique (dix ans à peine avant
Vatican II !), que les femmes sont frappées d'un certain nombre
d'incapacités ou infériorités, et que le Code «
détermine les éléments essentiels de leur tenue... surtout
lorsqu'elles "prétendent" (sic) s'approcher de la sainte table
(14)» .... Le message libérateur du Christ a bien du mal à
changer les moeurs et les subconsciences !
L'égalité hommes/femmes dans le mariage
Les femmes qui suivaient Jésus ont certainement assisté
à une scène qui leur a révélé de
façon éloquente les sentiments de domination des hommes, y
compris des douze ! Il s'agissait du mariage et de la répudiation (Mt
19, 3-11; Mc 10, 212 ; Lc 16-18).
Des pharisiens interrogeaient Jésus pour lui tendre un
piège : « Est-il permis de répudier sa femme pour n'importe
quel motif? » Il y avait à cette époque une grande
discussion entre les écoles rabbiniques à ce sujet. Certains
rabbis allaient jusqu'à dire que si une femme laissait brûler un
plat, ou simplement si elle ne plaisait plus, son mari pouvait la renvoyer.(15)
Jésus répondit : « N'avez-vous pas lu que le
créateur au commencement les fit mâle et femelle et qu'il a dit
"C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère et
s'attachera à sa femme et les deux ne feront qu'une seule chair"? Que
l'homme ne sépare donc pas ce que Dieu a uni. » Les pharisiens ne
s'en tinrent pas là et insistèrent pour mettre Jésus en
contradiction avec la Loi : «Pourquoi donc Moïse a-t-il prescrit de
délivrer un certificat de répudiation quand on renvoie sa femme?
» Jésus leur dit alors : « C'est à cause de la
dureté de votre coeur que Moïse vous a permis de répudier
vos femmes; mais au commencement, il n'en était pas ainsi. Je vous le
dis : Si quelqu'un répudie sa femme - sauf en cas d'union
illégale - et en épouse une autre, il est adultère »
(Mt 19, 1-9 ; Mc 10, 1-12)16. Luc rapporte seulement une phrase de Jésus
: « Tout homme qui répudie sa femme et en épouse une autre
est adultère, et celui qui épouse une femme
répudiée par son mari est adultère » (Lc 16, 18),
Marc tente de rétablir l'équilibre entre les époux. Selon
lui, Jésus aurait ajouté : « Et si la femme répudie
son mari et en épouse un autre, elle est adultère. » C'est
de toute évidence un ajout, car à l'époque de
Jésus, le mari seul possédait le droit de répudiation.
Mais Marc écrit probablement à Rome (on pense parfois à
l'année 68), et le divorce était devenu un droit pour la femme
comme pour l'homme. Jésus, lui, visait seulement le mari. Le terme grec
employé par Matthieu comme par Marc est anthropos, mais il
ressort du contexte que Jésus entendait mettre fin au privilége
exclusif de l'homme (vir), qui laissait la femme à la merci du
bon plaisir de son mari. Il supprimait ainsi un aspect important de la
domination masculine (17).
Mais les douze eux-mêmes ne furent pas d'accord. Rentrés
à la maison, Pierre dit avec véhémence : « Si telle
est la condition de l'homme envers sa femme, il n'y a pas intérêt
à se marier! » Pierre, cependant déjà marié,
ne pouvait concevoir qu'un homme ne puisse répudier sa femme! On
déduit cependant de la première épître aux
Corinthiens (9, 5) que Pierre, bien loin de répudier sa femme, se fit
plus tard accompagner par elle lors de ses missions !
Un autre épisode montre que Jésus réprouvait
l'injustice faite aux femmes par la société de son époque.
C'est Jean qui le rapporte (Jn 8, 2-11). Alors que Jésus enseignait au
Temple, des pharisiens et des scribes amenèrent une femme prise en
flagrant délit d'adultère. Rappelant à Jésus que la
Loi de Moïse prescrit de lapider « ces femmes-là » - et
quel mépris ils ont dû mettre dans ces mots ! -, ils lui
demandèrent ce qu'il en disait. C'était encore lui tendre un
piège. Jésus allait-il, par pitié et miséricorde,
pour sauver cette femme d'un acte de barbarie, se mettre en contradiction avec
la Loi ? Jésus ne répondit rien. II se pencha et écrivit
sur le sol. Ce ne furent sans doute que des traits : il ne pouvait communiquer
avec les accusateurs. « Coup de tonnerre », écrit France
Quere,(18) Jésus lance un ordre d'exécution! « Que celui
qui n'a jamais péché lui lance la première pierre
»... Mais il n'y a pas d'exécution. Le groupe se disperse,
à commencer, dit Jean, par les plus âgés, les plus
chargés de péchés ! La femme est sauvée. «
Jésus se redressa, continue Jean, et lui dit : "Femme, où
sont-ils donc ? Personne ne t'a condamnée?" Elle répondit :
"Personne, Seigneur." Et Jésus lui dit : "Moi non plus, je ne te
condamne pas ; va, et désormais ne pèche plus." » Sans
l'accuser, il lui montre la voie droite. Pourra-t-elle oublier et sa
miséricorde et son commandement discret?
Jésus n'a pas demandé où était son complice.
Les pharisiens ne s'étaient pas souciés de lui. L'homme
adultère, d'ailleurs, n'était poursuivi que si la femme
était mariée, car c'était alors une atteinte au droit de
propriété du mari (Dt 5, 21).
C'est dans ce contexte, et pour répondre à l'objection de
Pierre, qui se plaignait du poids du mariage, que Jésus parla du
célibat, comme d'un appel spécial de Dieu. Cette phrase n'est
rapportée que par Matthieu (Mt 19, 10 s.). C'est pourtant sur elle, qui
ne présente le célibat que comme un charisme particulier,(19) que
s'appuie l'obligation du célibat des prêtres, instituée au
XIIe siècle (concile du Latran de 1139). Cette mesure, qui avait pour
seul fondement le sentiment, répandu peu à peu par les
encratites, puis le monachisme, que les relations sexuelles, même entre
époux, entraînaient une « souillure » (Augustin ne
disait-il pas que toute relation sexuelle est un péché, au moins
véniel ?) contribua certainement à jeter un discrédit sur
les femmes, considérées comme des obstacles à la
chasteté des prêtres, et donc de dangereuses séductrices.
Chacun sait que ce sentiment n'a pas totalement disparu aujourd'hui.
Par ailleurs, il faut rappeler que ces textes ne se rapportent pas au
divorce, qui n'existait pas alors (sauf, plus tard à Rome), mais
seulement à la répudiation unilatérale par « l'homme
». N'en fait-on pas un usage abusif lorsqu'on les étend à
un mariage qui, faute d'amour réciproque, a cessé d'exister?
C'est aujourd'hui autour de cette question que s'opposent les moralistes.(20)
L'interdiction du divorce revient, dans bien des cas, à conforter la
position dominante des hommes, si l'on en juge par le nombre plus important des
demandes de divorce présentées par les femmes que par les hommes,
ce qui semble indiquer que les femmes souffrent davantage que ceux-ci de leur
situation dans le mariage.
Un dernier point important doit être examiné concernant le
rôle des femmes qui suivaient Jésus: cela de leur
éventuelle participation aux repas communautaires du groupe des
disciples.
Notes
1. Georges Wierusz KOWALSKI, La route qui nous change, Cana,
1982, p. 190 s.
2. Cf. infra, chap. VI. Raymond E. BROWN (La communauté
du disciple bien-aimé, op. cit.) estime que la communauté
johannique, assez longtemps séparée de celle qu'on appelait
« la Grande Église », n'avait établi aucun organe de
direction ou d'enseignement. Chacun, homme ou femme, était
inspiré par l'Esprit, sur lequel l'évangile de Jean insiste
souvent.
3. L'eucharistie est exercée non seulement in persona
Christi, mais aussi in persona Ecclesiae. Il est unanimement
reconnu que l'eucharistie est célébrée par
l'assemblée entière. Pour pouvoir la présider, il faut
donc une personne susceptible de représenter la communauté,
c'est-à-dire capable et acceptée par elle. G. Wierusz KOWALSKI
n'hésite pas à penser qu'une femme peut remplir ces conditions.
On reviendra (infra, p. 162-163) sur ce point.
4. Ex. 20, 17 : « Tu n'auras pas de visées sur la maison de
ton prochain. Tu n'auras pas de visées sur la femme de ton prochain, sur
son serviteur, sa servante, son boeuf ou son âne, ni sur rien qui
appartienne à ton prochain. »Dt 5, 21 : « Tu n'auras pas de
visées sur la femme de ton prochain. Tu ne convoiteras ni la maison de
ton prochain, ni ses champs, ni son serviteur, sa servante, son boeuf ou son
âne, ni rien qui appartienne à ton prochain. »
5. Maurice ZUNDEL, Quel homme et quel Dieu ? éd.
Saint-Augustin (Suisse), 1995, p. 176.
6. Bien que Matthieu ne le dise pas, il situe l'épisode en terre
païenne, puisque le chiffre des corbeilles ramassées après
que la foule eut mangé est sept, celui des païens.
7. Les miracles, autrefois considérés comme des preuves de
la divinité de Jésus, sont aujourd'hui souvent un obstacle
à la foi. « Otez les miracles de l'Evangile et toute la terre est
aux pieds de Jésus », écrivait déjà
Jean-Jacques ROUSSEAU, cité par Bernard SESBOÜÉ,
Jésus-Christ à l'image des hommes, op. cit., p. 47. Sur ce
point, on peut consulter également l'ouvrage collectif dirigé par
Xavier LÉON-DUFOUR, Les miracles de Jésus, Seuil, 1977,
« Parole de Dieu », et aussi Joseph MOINGT, L'homme qui venait
de Dieu, op. cit., en particulier p. 37-38. II est évident, en tout
cas, que la divinité de Jésus ne peut être «
prouvée » par des miracles. Elle se révèle lorsqu'on
considère la proximité, puis l'identification que Jésus
révèle entre lui et son Père, et dans son message d'amour
total, confirmé par sa mort et sa résurrection. Maurice Zundel
écrit que « le miracle (authentique) n'est pas en discordance avec
les "lois" de la nature... Il réalise, au contraire, la vocation la plus
fondamentale de l'univers qui est d'exprimer Dieu, en laissant
transparaître "la lumière de son visage" et en suggérant,
par là même, "un ordre cosmique où l'on passerait de
quelque chose à quelqu'un" » (op. cit., p. 192).
9. Les Juifs pensaient que le principe de vie (la nephesh) ne
quittait définitivement le corps qu'au quatrième jour. C'est
pourquoi Jésus ne pouvait rester au tombeau que trois jours («
Dieu n'a pas laissé son Saint connaître la corruption » (Ac
2, 27). Cf. Pierre MOURLON BEERNAERT, Marthe, Marie et les autres..., op.
cit., p. 161, note 20.
10. Un peu moins de trois kilomètres.
11. Le verbe « réveiller » (egero) qui se
trouve dans les trois versions de Matthieu, Marc et Luc (ou ana-stasis
aussi chez Marc) signifie à la fois se réveiller et
ressusciter. Il n'est donc pas possible de dire si Jésus a
opéré une simple guérison ou une résurrection,
symbole anticipé de la sienne. Nous ne prenons ici en compte que la
seine question de l'impureté lévitique.
12. Cf . supra, chap. 2, p. 36.
13. Pier JAKEZ HÉLIAS, Le Cheval d'orgueil, Plon, coll.
« Terre humaine », 1975.
14. Chanoine NAZ, Dictionnaire de droit canonique, v° «
Femmes ». Le Traité de droit canonique du mëme auteur
(2' éd., 1954) portait que « tous les chrétiens ne sont pas
égaux, ni dans l'usage de leurs droits, ni à l'égard de
leurs devoirs. Ces diversités de situation résultent du sexe, de
la maladie, etc. ». La Lettre apostolique Mulieris dignitatem
proclamant désormais la « parité absolue » de
l'homme et de la femme, il faut modifier le Traité et rechercher
une autre raison à la situation inégale des hommes et des femmes
face à leurs droits et à leurs devoirs. C'est désormais
« le choix des douze » qui en tient lieu. Le travail entrepris ici
espère montrer que cette nouvelle raison n'est pas plus convaincante que
l'ancienne.
15. Dt. 24, 1-4 : « Lorsqu'un homme prend une femme et
l'épouse, puis, trouvant en elle quelque chose qui lui fait honte, cesse
de la regarder avec faveur, [il] rédige pour elle un acte de
répudiation et le lui remet en la renvoyant de chez lui... »
16. Cette exception, dite « exception matthéenne » a
donné lieu à de nombreux commentaires. La traduction exacte
serait sans doute « impudicité », ce qui est bien vague. On
pense parfois à une référence au Lévitique qui,
dans son chapitre 18, énumère les cas où le mariage est
impossible; pour des raisons de parenté, de différence de
religion, etc. Mais la traduction la plus fréquente est «
adultère » (ou : « union illégale »).
17. Laure AYNARD (La Bible au féminin. De l'ancienne Tradition
à un Christianisme hellénisé, Cerf, 1990, p. 45) cite
cependant un texte de l'Exode, qui autorise la première femme à
quitter son mari si celui-ci épouse une autre femme et ne lui accorde
plus la nourriture, les vêtements, ou n'accomplit pas les droits
conjugaux (Ex 21, 7).
18. France QUERE, Les femmes de l'Évangile, Seuil,
1982.
19. Et aussi sur la recommandation de Paul relative à la
prière (c£ 1 Co 7, 1-7). Rappelons cependant que la constitution
Presbyterorum ordinis de Vatican II estime que le célibat «
n'est pas exigé par la nature du sacerdoce, comme le montrent la
pratique de l'Église primitive et la tradition des Églises
orthodoxes » (P O. 16).
20. Voir en particulier Michel LEGRAIN, Les divorcés
remariés, Le Centurion, 1987, ainsi que ses autres ouvrages.


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