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l'Esprit de
Jésus
par Suzanne Tunc
de Des femmes aussi suivaient Jésus, Essai
d'inteprétation de quelques versets des évangiles, Suzanne
Tunc, Desclée de Brouwer, 1998, pp. 79-95. Republié sur notre
website avec les permissions nécessaires.
Après labandon de Jésus par ses disciples, qui fuient lors
de son arrestation, les femmes « sont là quand lessentiel de
lÉvangile se réalise : la mort, la sépulture et la
révélation de la résurrection de Jesus (1) ». Alors,
« le rôle de témoin échoit à des femmes(2)
».
La
mort de Jésus
Les
synoptiques sont unanimes pour reconnaître la presence des femmes
à la mort de Jésus; cest même à ce moment
seulement que Matthieu et Marc mentionnent lexistence de celles qui le
suivaient. Matthieu nomme « parmi elles », ce qui implique que
dautres étaient présentes, Marie de Magdala, Marie, la
mère de Jacques et de Joseph, et la mère des fils de
Zébédée (Mt 27, 55-56). Marc mentionne Marie de Magdala,
Marie, la mère de Jacques et de José, et Salomé (Mc 15,
46). Luc, qui les avait déjà citées, se contente de
rapporter que « tous ses familiers se tenaient à distance (3),
ainsi que les femmes qui le suivaient depuis la Galilée » (Lc 23,
49). Nous avons essayé de mieux identifier ces femmes (4). Jean ne
signale que la présence près de la croix de la mère de
Jésus, la soeur de sa mère, Marie, femme de Clopas, Marie de
Magdala, et « le disciple quil aimait » (Jn 19, 25-26). Tous
les commentateurs remarquent que Marie de Magdala est la seule qui soit
mentionnée par les quatre évangélistes, signe de
limportance quelle avait dans le groupe et surtout dans le coeur de
Jésus.
Lensevelissement
Jésus étant mort le soir de la préparation du sabbat et,
selon Jean, de la Pâque, on avait dû le mettre en hâte dans
une sépulture proche. Joseph dArimathie, sans craindre les Juifs
hostiles, avait proposé celle quil venait de faire construire dans
le roc, sans doute pour lui.
Selon
Luc, les femmes ont suivi Joseph dArimathie pour la mise au tombeau de
Jésus. « Elles regardèrent le tombeau et comment le corps
avait été placé. » Ceci importait pour elles, car
elles devaient venir lembaumer après le sabbat avec les aromates
et parfums quelles allaient préparer (Lc 23, 55-56). Matthieu et
Marc ne citent que Marie de Magdala et Marie, mère de José, qui
« regardaient où on lavait déposé » (Mt
27, 41 ; Mc 15, 47). Matthieu précise qu« elles
étaient là, assises en face du sépulcre ». Faut-il
voir dans ces derniers mots lévocation dun épisode de
lAncien Testament, lorsque Agar, qui vient dêtre
chassée au désert par Sara avec son fils Ismaël, reste
assise en face de lenfant quelle a déposé sous un
buisson, ne voulant pas assister à sa mort, mais le veillant quand
même, espérant sans doute, malgré tout, le salut de Dieu
(5) ? Jean ne signale la présence daucune femme, mais il mentionne
celle de Nicodème, venu apporter « un mélange de myrrhe et
daloès », et il précise quils «
entourèrent le corps de Jésus de bandelettes, avec des aromates,
suivant la manière densevelir des Juifs » (Jn 19, 38-41).
Cette mise au tombeau honorable était nécessaire pour que
Jésus napparaisse pas comme un « brigand » sans
sépulture (6).
Les femmes au tombeau
Les
synoptiques relatent ensuite la visite de femmes au tombeau. Une nouvelle
divergence sobserve entre eux.
Matthieu ne parle que des femmes qui avaient suivi Joseph d Arimathie
pour la sépulture : Marie de Magdala et «l autre Marie
» (Mt 28, 1-3); Marc mentionne avec Marie de Magdala, Marie mère
de Jacques et ajoute Salomé (Mc 16, 1), tandis que Luc, qui a
cité « les femmes qui avaient accompagné Jésus
depuis la Galilée » au moment de la mise au tombeau, les mentionne
sans autre précision lors de leur visite au matin de Pâques (Lc
24, 1 s.).
Cest à ces femmes que va être confié le message
essentiel de notre foi.
Les
évangélistes utilisent dabord un langage
théophanique. Selon Matthieu, un ange descend du ciel et vient rouler la
pierre du sépulcre; il avait « laspect de
léclair et son vêtement était blanc comme neige
» (Mt 28, 2-3). Selon Marc, les femmes voient « assis à
droite, un jeune homme vêtu dune robe blanche » (Mc 16, 5) ;
selon Luc, « deux hommes, en vêtements éblouissants »
(Lc 24, 4). Cest sous ce langage conventionnel que les
évangélistes nous font savoir que les femmes ont compris que
Jésus nétait plus parmi les morts, mais quil
était vivant, ressuscité (Mt 28, 7 et Mc 16, 6; Lc 24, 5). En
Matthieu et Marc, « lange » dit aux femmes quil
(Jésus) doit rencontrer les disciples en Galilée. Luc ne parle
pas de cette rencontre, mais « les deux hommes éblouissants
» rappellent aux femmes « comment il leur a parlé
lorsquil était encore en Galilée », phrase qui
révèle la présence des femmes aux enseignements de
Jésus (Lc 24, 6) (7). Jean nutilise pas ce style
théophanique. II est plus précis et positif. Il parle seulement
du « tombeau vide », ainsi que « des bandelettes et du linge
qui avait recouvert la tête, et qui était roulé à
part » (Jn 20, 1 s) (8).
Alors, Jésus lui-même va apparaître. Selon Matthieu,
cest aux femmes, alors quelles courent porter la nouvelle du
tombeau vide et lannonce quelles ont reçue. Marc laisse les
femmes tremblantes et fuyant, muettes deffroi (Mc 16, 8). A-t-il
hésité à rapporter que des femmes avaient
été les « témoins » dun pareil
événement sacré? Mais, dans une finale dont
lauthenticité a été mise en doute dès les
Pères de lÉglise, Marc reprend une sorte de
résumé des apparitions de Jésus, à Marie de
Magdala, aux disciples dEmmaüs et aux onze. Luc ne signale pas
dapparition aux femmes. Il précise seulement que,
lorsquelles rapportèrent lannonce de la résurrection
aux onze, elles furent traitées de « radoteuses», (9),
preuve de limpossibilité pour les femmes de témoigner,
même à ceux qui les connaissaient, comme les disciples. Quant
à Jean, il ne mentionne que lapparition à Marie de Magdala
(Jn 20, 1 s et 15 s).
Le
dialogue entre Jésus et Marie de Magdala est à méditer. On
ne pourrait inventer un dialogue damour plus court, mais en même
temps plus dense : « Marie ! - Rabbouni ! » (Jn 20, 16). Deux mots,
deux noms. La reconnaissance parfaite, la compréhension totale,
lexpression dun amour infini, après lequel il ny a
plus quà se taire et contempler. « Ne me retiens pas »
, mais « va », dit Jésus : « Va trouver mes
frères et dis-leur »... Marie a compris que Jésus ne
pouvait être possédé par quiconque, que son amour
était donné en même temps que repris dans labsence et
elle fait lexpérience de lamour de Jésus et de son
deuil en un instant... Elle connaît alors cette « ardente
intimité de labsence » que chantait R.-M. Rilke. Il faudra
quarante jours - symboliques ou non - aux disciples-hommes pour se
résigner au deuil de Jésus. Encore Jésus devra-t-il couper
lui-même les liens en disparaissant (Ac 1, 9), sans même que les
disciples comprennent encore quil fallait regarder sur terre pour
commencer leur mission et retrouver Jésus dans le témoignage et
le service des frères, ces frères que Jésus appelle
« mes » frères(10) ... Les Actes disent quils mirent
encore dix jours à le faire ! Même si les chiffres ne
correspondent pas à la réalité, ils signifient la lenteur
des « apôtres » à comprendre le sens de la
mort/résurrection de Jésus.
Eugen
Drewermann fait une belle analyse de lépisode de Marie de Magdala
au tombeau. Sans reprendre tout son texte, retenons-en la fin : « ...
Jésus larrache à sa tristesse en lappelant par son
nom : Marie ! (Myriam). Il leffleure de ce mot pour
quelle retrouve le chemin vers elle-même. Marie se retourne (...),
capable de libérer son regard (...) vers lavenir, et dans cette
attitude, intérieurement renouvelée, elle reconnaît
Jésus vivant : elle vivra à nouveau en celui qui était et
qui est sa vie. Elle demeurera en lui (Jn 15, 4). Rabbouni !
Toi, mon Maître. »« Cela, ajoute Drewermann,
nest-il pas précisément le seul témoignage de
vérité que nous portons en notre âme, à savoir que
nous ne pouvons pas vivre sans Dieu?(11) »
Marie
est, comme lont reconnu les Pères de lÉglise,
Irénée, Origène, Hippolyte de Rome ou Ambroise,
l« apôtre des apotres(12) ». Cest elle qui
réunit la première les conditions requises pour être
« témoin » de Jésus et admis(e) au groupe des
apôtres : avoir suivi Jésus depuis la Galilée, avoir
été témoin de sa résurrection et envoyé(e)
pour cette mission de témoignage (Ac 1, 21). Ces conditions, Marie de
Magdala les a remplies : elle a suivi Jésus (Lc 8, 1-3), elle a vu le
ressuscité (Jn 20, 13 s) et elle a été envoyée par
Jésus lui-même lannoncer à ses frères (Jn 20,
17), ce quelle a fait: « Jai vu le Seigneur et voici ce
quil ma dit » (Jn 20, 18).
Il
est tout à fait significatif que cette préséance des
femmes ait été rapidement oblitérée. Paul la passe
sous silence lorsquil parle de la résurrection de Jésus :
« Il est ressuscité le troisième jour, selon les
Écritures. Il est apparu à Céphas, puis aux Douze.
Ensuite, il est apparu à plus de cinq cents frères à la
fois ; la plupart sont encore vivants et quelques-uns sont morts » ... (1
Co 15, 4-5). La hiérarchie humaine nest pas celle de Dieu! Il
fallait bien remettre Pierre en premier! Pas un mot sur lapparition aux
femmes, en particulier à Marie de Magdala, ni sur leur rôle
auprès des onze pour leur annoncer la résurrection. Sans doute,
pour une chose aussi difficile à croire, Paul na pas osé
mentionner un témoignage de femme, ce qui laurait rendu tout
à fait incrédible ! En revanche, citer « cinq cents
frères à la fois » pouvait apparaître comme une
preuve décisive ! Mais on ne trouve pas la trace de ces cinq cents
frères dans les évangiles, tandis que Marie de Magdala est
citée partout !
Il
est instructif aussi de lire certaines des homélies des Pères de
lÉglise sur la résurrection et le récit des femmes
au tombeau. France Quéré a cité celle de Pierre
Chrysologue qui, dans son éloquence, est une des plus fameuses. Il faut
la relire pour comprendre le mépris que des hommes, par ailleurs de
bonne volonté, nourrissaient instinctivement à
légard des femmes. Celles-ci ne peuvent être que des
pleureuses ou des embaumeuses, tandis que les hommes, qui ne croient pas sans
avoir vu, comme des sages (13) sen vont vaillamment affronter les combats
pour la foi ! Le brillant orateur, qui ne se souvient plus que les femmes sont
restées au moment du danger, tandis quun homme a trahi, quun
autre a renié et que tous ont fui, oublie aussi que les femmes ont,
comme les hommes, souffert ensuite pour leur foi, allant jusquau martyre
et aux «entrailles déchirées (14) ».
On
comprend pourquoi les femmes ont été écartées
dès la première génération apostolique, et ont eu
tant de mal à exercer une fonction officielle ! Le sentiment que les
hommes avaient de leur supériorité les empêchait
daccepter ces « inférieures » à leurs
côtés...
Elles
ont pourtant dû collaborer avec les douze et les autres disciples
à la formation des évangiles, en évoquant leurs propres
souvenirs, avant que les témoignages oraux ne soient consignés
par écrit. Comment saurait-on sans elles ce quelles seines
pouvaient révéler, en particulier sur la mort et la
résurrection de Jésus, ainsi que sur les apparitions dont elles
avaient bénéficié en premier? Elles sont le maillon
indispensable à la transmission du message évangélique, et
même, le maillon essentiel pour notre foi au Christ ressuscité !
Xavier Léon-Dufoir écrit que « cest très
probablement au cours de lassemblée eucharistique quont
été racontés les derniers événements de la
vie du Sauveur : lanamnèse paulinienne de 1 Co 11, 23-26 ressemble
étroitement au récit lucanien de linstitution eucharistique
et insiste sur la mort qui conduit à la vie. (15) ». Or ces
événements ne pouvaient être rapportés que par les
femmes, les seines, ou du moins les principales témoins de la mort de
Jésus et des révélations de sa « vie »
par-delà la mort dans ses premières apparitions.
Cependant, après avoir entendu le récit des femmes au retour du
tombeau, Pierre se rendit sur place avec Jean pour vérifier tears dires
: « Il ne vit que des bandelettes, et il sen alla de son
côté en sétonnant de ce qui était
arrivé » (Lc 24, 12). Jean rapporte également que Pierre se
rendit au tombeau avec « le disciple que Jésus aimait ». Si
Pierre ne semble pas avoir cru à ce moment en la résurrection,
lautre disciple, ayant vu les bandelettes et le tinge qui entourait la
tête, « vit et il crut » (Jn 20, 5-9). Après quoi,
ajoute Jean, « ils sen retournèrent chez eux » (nous
pensons quil faut lire : au Cénacle). Mais à aucun des deux
napparut Jesus.(16)
Les
événements qui suivent, en particulier au soir de Pâques,
sont aussi d'une importance capitale.
A
vrai dire, pour toute cette période, les textes sont confus et
contradictoires. Cela n'est pas surprenant. Comment pourrait-on «
décrire » la vision du Ressuscité? Cest Jésus
et ce n'est plus lui. Lhésitation de Marie de Magdala à
reconnaître Jésus dans le jardinier qui vient à elle montre
que le Vivant daprès Pâques nest plus le même que
celui davant Pâques. Aussi les textes qui mentionnent les
apparitions de Jésus ne peuvent être que flous. On ne peut les
comprendre que dans la foi, comme les disciples eux-mêmes, après
avoir douté. Essayons pourtant dy mettre un peu dordre en
les examinant les uns après les autres. On y décèlera en
même temps les traces des femmes.
Le
soir de la résurrection selon Luc
Après avoir évoqué la visite infructueuse de Pierre au
tombeau, Luc relate ce qui arriva à ces deux disciples, Clopas
accompagné vraisemblablement de Marie, sa femme, qui étaient
allés à Emmaüs, et dont il a été question au
chapitre précédent. Nous ny reviendrons que pour rappeler
quà leur retour its retrouvent les onze « et leurs
compagnons », parmi lesquels il y a tout lieu de compter les femmes,
puisquelles avaient toujours été avec eux depuis la
Galilée.
Jésus apparait alors à ceux-ci (Lc 24, 33). Selon Luc, il leur
explique les Écritures (comme il lavait fait aux disciples
dEmmaüs), puis leur annonce quon « prêchera en
(son) nom la conversion et le pardon des péchés à toutes
les nations, à commencer par Jérusalem ». Et il ajoute :
« Cest vous qui en êtes témoins, et moi, je vais
envoyer sur vous ce que mon Père a promis. Pour vous, demeurez dans la
ville jusquà ce que vous soyez revêtus de puissance »
(Lc 24, 4749).
Nous
examinerons plus loin le récit que Luc fait de la Pentecôte.
Présentons ici une seule observation. Puisque les femmes doivent
être comprises parmi « les compagnons » des onze, elles ont
dû bénéficier avec eux de lapparition de Jésus
et de la promesse de la venue de lEsprit.
Le
même soir selon Jean
Jean
décrit aussi le soir de Pâques.
« Le soir de ce même jour, qui était le premier de la
semaine, alors que, par crainte des Juifs, les pontes de la maison où se
trouvaient les disciples étaient verrouillées, Jésus vint,
il se tint au milieu deux et leur dit : La paix soit avec
vous. Tout en parlant, il leur montra ses mains et son côté.
En voyant le Seigneur, les disciples furent tout à la joie. Alors,
à nouveau, Jésus lean dit : La paix soit avec vous. Comme
le Père ma envoyé, à mon tour, je vous envoie.
Ayant ainsi parlé, il souffla sun eux et leur dit : Recevez
lEsprit Saint... » (Jn 20, 19-22) (17)
Une
simple remarque sur la nécessité que semble avoir
éprouvé Jésus de montrer ses mains et son
côté. Était-il plus « sage », comme le
soutiendra Pierre Chrysologue, dexiger du Seigneur des « preuves
» pour croire, ou de croire sur sa parole, comme ont fait les femmes ? Le
cas de Thomas, situé par Jean huit jours plus tard, illustre la
difficulté pour les disciples de croire « sans avoir vu »
(Jn 20, 24-29). Les femmes, elles, nont pas demandé de preuves !
Mais
lessentiel dans le texte de Jean est lenvoi de lEsprit. Pour
Jean, cet envoi a lieu le soir de la résurrection. Ce que nous avons dit
de lemploi du temps des femmes tout au long du « premier jour de la
semaine » pourrait suffire à affirmer leur présence
à ce moment. Examinons cependant les différents textes qui
concernent lenvoi de lEsprit. Its confirmeront cette
présence.
Les différents textes concernant lenvoi de l'Esprit
Selon
le texte qui vient dêtre cité, Jean décrit sobrement
lenvoi de lEsprit aux disciples le soir de la résurrection,
lorsque Jésus apparaît dans « la maison » (toujours le
« cénacle », selon nous) où ils se terraient «
dans la crainte des Juifs » .
La
manière dont les textes se suivent en Jean laisse bien entendre que les
femmes étaient là. Marie est venue annoncer quelle avait vu
le Seigneur et elle avait rapporté ce quil lui avait dit (Jn 20,
18). I1 nest pas question de son départ. Les autres femmes qui
étaient allées au tombeau étaient également
revenues « à la maison ». Puis a lieu lapparition de
Jésus. Pourquoi et où les femmes seraient-elles reparties ? Leur
présence à lenvoi de lEsprit selon le récit de
Jean semble évidente.
Xavier Léon-Dufour ne fonde pas la présence de Marie de Magdala
et des autres femmes sun le fait quelles étaient venues au
Cénacle rapporter la résurrection de Jésus et ne seraient
pas reparties, bien que son interprétation permette de le supposer. Il
estime que la façon dont Jean termine le dialogue de Jésus avec
Marie de Magdala : « Je ne suis pas encore monté vers mon
Père, qui est votre Père, vers mon Dieu, qui est votre Dieu
», suivi de lenvoi en mission : « Va dire à mes
frères »... semble clore lépisode, et pourrait
même constituer la fin de son évangile, en marquant la fin de la
vie terrestre de Jésus par sa remontée vers le Père,
doù il vient. Sa mission, sincarner dans
lhumanité et faire connaître que Dieu son Père est
aussi notre Père, est en effet accomplie.(18) Cette finale ferait alors
de Marie de Magdala lunique témoin du Passage du Christ de la mort
à la Vie.
Cependant, dans le texte actuel de Jean, lapparition de Jésus
exprime la communication effective de lEsprit aux disciples, fondant
ainsi la communauté ecclésiale. Xavier Léon-Dufour insiste
sur le fait que le geste de Jésus soufflant sur ses disciples pour leur
donner son Esprit reprend « le geste primordial de la creation.(19)
». Or, comme à la création, lEsprit ne peut
être donné quà lhumanité entière,
femmes et hommes (Gn 1, 27 s); qui trouve alors la Vie véritable avec le
Souffle du Ressuscité. Cest « la communication à tous
les croyants de la vie du Christ glorifié. (20) ». Jean ne parle
pas des « Onze », mais des « disciples », incluant
ainsi non seulement les disciples historiques de Jésus, mais tous les
croyants à venir. « Si son intention avait été de
restreindre lapparition aux Onze, il aurait précisé leur
identite. (21) » En labsence de cette précision, on ne peut
exclure les femmes de lenvoi de lEsprit. Le récit de la
Pentecôte de Luc le confirmera. Il na dailleurs jamais
été contesté que les femmes aient reçu
lEsprit à la Pentecôte selon Luc, ce qui fait delles
des membres à part entière de lÉglise dès
lorigine. Ceci est gros de conséquences quant à leur
capacité ministérielle, mais ces conséquences
ecclésiologiques ne sont pas encore reconnues.
Quant
au récit de Luc, qui décrit une flamboyante Pentecôte (Ac
2, 1 s), on saccorde en général pour penser quil
sagit dun récit symbolique. (22)
Cette
Pentecôte est rapportée par lui en deux épisodes.
Après avoir parlé, dans lévangile de son nom, de
lapparition de Jésus aux « Onze et leurs compagnons »
(Lc 24, 33), Luc continue dans les Actes (dont on suppose quils sont du
même auteur) : « Au cours dun repas avec eux (ses
«apôtres »), il leur recommanda de ne pas quitter
Jérusalem, mais dy attendre la promesse du Père,
celle, dit-il, que vous avez entendue de ma bouche : Jean a bien
donné le baptême deau, mais vous, cest dans
lEsprit Saint que vous serez baptisés dici quelques
jours » (Ac 1, 4-5)...
Les
Actes décrivent alors lAscension, à laquelle assistent les
apôtres, qui ensuite « regagnèrent Jérusalem ».
Ce
texte contredit le Luc des évangiles, qui situe lAscension
dès le soir de Pâques, à Béthanie (Lc 24, 50),
rejoignant ainsi Jean. Dans les Actes, cet événement a lieu
quarante jours après Pâques : « Pendant quarante jours, il
sétait fait voir deux et les avait entretenus du
Règne de Dieu » (Ac 1, 3). Les deux versions ne sont pas
compatibles. Dautre part, le chiffre quarante, qui indique le temps
passé entre Pâques et lAscension, selon les Actes, est un
temps symbolique - celui du « désert » . On peut donc douter
de lhistoricité de lévénement, dauant
plus que Luc est seul à le rapporter. Marc indique seulement, dans le
dernier paragraphe de son évangile, dont lauthenticité est
à vrai dire contestée, que Jésus, « après
avoir parlé, fut enlevé au ciel et sassit à la
droite de Dieu » (Mc 16, 19), style également symbolique et sans
doute repris de Luc. Matthieu ne dit rien de lAscension. Selon lui, le
Seigneur promet simplement à ses disciples dêtre avec eux
« jusquà la fin des siècles » (Mt 28, 20).
Luc,
dans les Actes, après avoir décrit lAscension, poursuit
ainsi : « Ils montèrent dans la chambre haute, où se
retrouvaient Pierre, Jean, Jacques et André, Philippe et Thomas,
Barthélemy et Matthieu, Jacques fils dAlphée, Simon le
zélote et Jude fils de Jacques. Tous, unanimes, étaient assidus
à la prière, avec quelques femmes, dont Marie la mère de
Jésus, et avec les frères de Jésus » (Ac 1, 13-14).
Alors, toujours selon Luc, cinquante jours après Pâques, le jour
de la Pentecôte juive, dite « de la cinquantaine », qui
commémorait lalliance du Sinai entre Dieu et Israël, se
produit la venue spectaculaire de lEsprit, qui entraîne les douze
à sortir de leur maison et à parler ouvertement devant les Juifs
rassemblés pour la fête (Ac 2, 1 s.). Comme Jésus le leur
avait promis, ils étaient en effet revêtus de cette «
puissance » qui leur donnait désormais lassurance de parler.
Mais
nous avons dit que cette description de Luc apparaît aujourdhui
symbolique. Elle contient trop déléments de
merveilléux : le souffle de tempête, les langues de feu, symboles,
certes, de la Lumière, du Feu et du Souffle de lEsprit, mais qui
font aujourdhui douter aussi de lhistoricite de cet
événement.
La
description de Jean semble plus véridique. Plus simple, elle contient
moins déléments spectaculaires que celle de Luc. De plus,
le délai que les Actes supposent entre Pâques et la
Pentecôte est peu vraisemblable. Quauraient fait les disciples ?
Seraient-ils restés enfermés pendant tout ce temps dans le
Cénacle, sans oser en sortir? Rien ne les retenait à
Jérusalem, pas même la peur, qui les aurait au contraire
incités à quitter la Ville Sainte, où ils se sentaient en
danger. Sils navaient pas encore la force ni le courage de
commencer leur mission, le travail les attendait en Galilée. Ils
navaient aucune raison de ne pas le reprendre.
Lhypothèse de leur retour en Galilée est confortée
par Matthieu et Marc dans leur récit des femmes au tombeau. Cest
là-bas que Jésus leur donne rendez-vous (Mt 28, 7 ; Mc 16, 7),
bien que Matthieu seul rapporte le retour des onze en Galilée. Selon
lui, les onze voient le ressuscité «à la montagne où
Jésus leur avait « ordonné de se rendre » (Mt 28, 16)
et Jésus les envoie en mission au nom du pouvoir qui lui a
été donné (Mt 28, 18).
Ce
retour en Galilée est cependant aussi confirmé par Jean dans son
dernier chapitre, dont lauthenticité est à vrai dire
également contestée. Jésus apparaît au bord du lac
à ses amis pêcheurs. Cest alors quil aurait
confié à Pierre la tàche pastorale (Jn 21, 15 s). Mais
cest précisément cette mention qui fait penser à un
ajout pour asseoir lautorité de Pierre, peut-être
contestée à cette époque - quoiquil ait
été déjà mort lors de la rédaction de Jean -
qui jette un doute sur tout le contexte.
Il
semble cependant vraisemblable que les disciples, femmes et hommes, sont
repartis pour leur pays dorigine, quitte à revenir à
Jérusalem pour la fête de la Pentecôte. Il nest pas
impensable dailleurs que lEsprit leur ait fait comprendre
quil fallait profiter du rassemblement des Juifs et des prosélytes
au moment de la fête pour commencer, par un discours qui frapperait les
auditeurs, la mission que Jésus leur avait confiée. Auparavant,
un temps de réflexion nétait probablement pas inutile. Luc,
qui veut faire débuter la mission des disciples dans la Ville Sainte
dune manière solennelle, amplifierait donc seulement les faits
pour frapper davantage les esprits et les coeurs.
Aucune des versions de Matthieu et de Marc ne parle de lenvoi de
lEsprit. Peut-on estimer que les envois en mission par Jésus
ressuscité en tiennent lieu ? Le « pouvoir » dont Matthieu
parle lorsquil fait dire à Jésus : «Tout pouvoir
ma été donné au ciel et sur terre. Allez donc...
» équivaut-il à la « puissance » que, selon
Luc, Jésus promet à ses disciples. (23) Marc ne parle ni de
« pouvoir » ni de « puissance », mais des «
signes » qui accompagneront « ceux qui auront cru ». On ne
peut les considérer comme léquivalent du don de
lEsprit. Ils en sont plutôt la conséquence. Mais
limprécision règne dans tous ces textes.
La
présence des femmes à la Pentecôte
Même si le récit de la Pentecôte est symbolique, il reste
dune importance capitale, parce que, par cette symbolisation
elle-même, il signifie la création de lÉglise,
réunie par et dans lEsprit.
Or
nous avons remarqué que la présence des femmes à la
Pentecôte selon Luc nétait pas mise en doute. Elle
résulte du fait que Luc indique que, dans lattente de
lEsprit, « tous, unanimes, étaient assidus à la
prière, avec quelques femmes, dont Marie la mère de Jésus,
et avec les frères de Jésus » (Ac 1, 12-14). La description
de la venue de lEsprit quelques versets plus loin précise
qu« ils se trouvaient réunis tous ensemble » (Ac 2,
1), ce tous désignant évidemment ceux dont il a été
question auparavant. II inclut donc les « quelques femmes », qui ne
peuvent être que celles « qui suivaient Jésus depuis la
Galilée », auxquelles Luc ajoute Marie la mère de
Jésus (24).
Ainsi, quel que soit le texte adopté, Jean ou Luc, les femmes «
qui suivaient Jésus » ont reçu lEsprit en même
temps que les disciples-hommes et au même titre queux. Lamour
même dont Jésus les avait aimées lexigeait. Il ne
pouvait pas ne pas leur donner son Esprit pour la création nouvelle que
sa résurrection inaugurait.
Tient-on suffisamment compte de ce fait ? Car, même si le récit de
Luc n'est pas historique, il confirme quon «savait »,
dune part, que les femmes étaient à « la chambre
haute » (Ac 1, 13), cest-à-dire au Cénacle, le lieu
de la Cène, avec les autres disciples, et dautre part, que
lEsprit leur avait été donné - ce que nous avions
observé dans le récit de Jean (Jn 20, 19-22), où elles
étaient « envoyées » en même temps que les
« apôtres » pour former lÉglise naissante.
N'est-ce pas conforme au mouvement même, à l«
impulsion », que Jésus vient de donner à
lhumanité? Le don de lEsprit ne peut concerner que
lhumanité entière - femmes et hommes ensemble, pour
parachever, avec lui, la création.
Sort des femmes après lenvoi de lEsprit
Si
lon ne peut savoir ce que les femmes, ni les hommes dailleurs, ont
fait après la mort de Jésus, il est vraisemblable que tous ont
dû retourner en Galilée (25).
Théoriquement, rien na empêché les femmes de revenir
à Jérusalem avec les autres disciples pour la fête juive de
la Pentecôte. Même si, comme on le pense, Luc a composé un
récit symbolique, il lui était impossible de les exclure du don
de lEsprit quelles auraient dailleurs, selon Jean,
reçu « le premier soir de la semaine ». Le retour des femmes
à Jérusalem ne simpose donc pas. On ne peut cependant
exclure quaprès être revenues, elles soient reparties pour
la Galilée après avoir assisté à la fête de
la Pentecôte.
Car,
ensuite, le silence se fait sur elles. Les Actes ne les mentionnent plus
après cette date. Aucune des femmes qui suivaient Jésus, ni
aucune des autres femmes des évangiles, napparait plus dans les
Actes... Cest sur ce surprenant silence que portera le chapitre suivant.
Notes
1.
Jean DELORME, « LÉvangile selon Marc », in Le
Ministère et les ministères selon le Nouveau Testament, op.
cit., p. 176.
2.
Ibid., p. 178.
3. On
peut se demander qui étaient ces « familiers ». Ce ne sont
pas les douze, puisquils se cachaient, enfermés dans « la
maison ». Est-ce la famille de Jésus, ou Joseph dArimathie
et Nicodème? On ne peut le savoir, mais peut-être tous ceux-ci,
puisque Joseph dArimathie et Nicodème viendront réclamer le
corps de Jésus aussitôt après sa mort, et que les
frères de Jésus vont commencer à être nommés
(Jacques devenant même le chef de la communauté de
Jérusalem). Cependant, si Marie est signalée par Jean
auprès de la croix, pouvait-elle assister à toute la passion de
son Fils? On peut en douter.
4.
Cf. chap. II.
5. Gn
21, 16. Rembrandt, dans sa sensibilité, a réalisé
dadmirables dessins à la plume du récit dAgar et de
son renvoi au désert par Sara, avec son fils Ismaël. La mort est
évoquée par le corps immobile de lenfant, par la cruche
deau quAbraham avait remise à Agar, désormais vide,
renversée au sol, tandis quAgar, éplorée et
suppliante, est consolée par un ange qui lui montre une eau salvatrice
(Musée de Hambourg).
6. La
coutume voulait que la sépulture de ceux qui avaient péché
contre la loi soit ignominieuse. Normalement, Jésus aurait dû
être mis à la fosse commune, comme un condamné ordinaire.
Au contraire, sa sépulture est honorable.
7.
Cf. chap.III.
8.
Xavier LÉON-DUFOUR (Lecture de lÉvangile selon Jean, Seuil,
« Parole de Dieu », IV, 1996, p. 208) souligne la difficulté
de traduire les termes utilisés par Jean pour désigner «
les linges » qui entouraient le corps de Jésus, selon quon
opte pour un mot venant du latin (sudarium) ou de laraméen
(sudara). Le premier désigne une sorte de mouchoir ou de serviette, ou
un châle rabattu sur la tête en guise de voile. Les Juifs
recouvraient en effet la tête lors de lensevelissement. Le mot
na pris le sens de linceul quà partir du XIIIe
siècle. Si lon pense au contraire que le terme vient de
laraméen, il peut être une pièce de tissu beaucoup
plus grande, léquivalent du «linceul », dont un pan
rabattu recouvrirait la tête du corps. Mais cest aussi le voile qui
recouvrait le visage de Moïse redescendant du Sinaï. Le « voile
» pourrait donc avoir une valeur symbolique, signifiant que la gloire du
Christ a été dévoilée dans la résurrection.
Il est done difficile de se prononcer sur le sens exact du terme. De toute
façon, les « linges » déposés et bien
rangés écartent lhypothése dun rapt du
cadavre, comme les ennemis de Jésus l'ossnt suggéré.
9. Lc
24, 11.
10.
Pierre MOURLON-BEERNAERT remarque que le terme de « frères »
ne désigne pas seulement les premiers disciples, compagnons de route des
femmes, mais les croyants des communautés, bien que cette mention de la
part du Ressuscité ne se rencontre quen Mt 28, 10 et Jn 20, 17.
« Lexpression les frères, pour désigner
les membres des communautés, est cependant courante » (Marthe,
Marie et les autres, op. cit., p. 205 et note 13).
11.
Eugen DREWERMANN, LÉvangile des femmes, op. cit., p.
176.
12.
Cf. Colette NOIR, « Marie-Madeleine, premier apôtre »,
Bulletin Femmes et Hommes en Église, n° 83, oct. 95, p. 34.
13.
Pierre CHRYSOLOGUE, Sermon 79, PL 52, 422-424, cité et traduit par
France Quéré-Jaulmes, La Femme. Les grands textes des
Pères de lÉglise, Centurion/Grasset, 1968, p. 281-284.
Cf. également Suzanne TUNC, Brève Histoire des Femmes
chrétiennes, Cerf, 1989, p. 54 s.
14.
Eod. roc.
15.
Xavier LÉON-DUFOUR, Lecture de 1 Évangile selon Jean, IV,
op. cit., p. 14.
16. Xavier LÉON-DUFOUR ecrit (ibid., p. 212)
que « le Disciple a été capable de franchir
labîme », car lamour dont il est
pénétré « a laissé passer en lui la
lumière », tandis que Pierre a sans doute conclu à un rapt.
17.
Xavier Léon-Dufour estime quil n'est pas possible daffirmer
que « la maison » où se trouvaient les disciples au moment
de lapparition était le Cénacle, mais un lieu où
lensemble des disciples étaient rassemblés (ibid., p. 229
s.). Cependant, le fait que Luc rapporte ailleurs que les disciples se
retrouvent (après lAscension) dans « la chambre haute
» (Ac 1, 13) semblerait indiquer que ce lieu de rassemblement restait le
Cénacle.
18. Ibid., p. 226-227.
19.
Ibid., p. 236.
20.
X. LÉON-DUFOUR spécifie bien quil ne peut sagir
dun geste dordination, ibid., p. 237.
21.
Ibid., p. 230.
22.
Cf. J. MOINGT, Lhomme qui venait de Dieu, op. cit., p. 26 s.
23.
X. LÉON-DUFOUR (Lecture de lÉvangile selon Jean, IV,
op. cit., p. 239) estime que la puissance qui est donnée aux
disciples réunis sur la montagne de Galilée en Ac 28, 19 «
exprime à sa manière la puissance de pardon communiquée
à lÉglise par le Ressuscité ».
24.
Marie, la mère de Jésus, est désormais associée aux
femmes de Galilée, ainsi que « les frères de Jésus
», ralliés à lui à sa mort (ou plus tard ?). Jacques
est même celui qui dirigera la première communauté de
Jérusalem. II nétait sans doute pas inutile de le nommer
ici pour justifier son rôle futur.
25.
Cf. supra, p. 92 s.


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