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par Suzanne Tunc
de Des femmes aussi suivaient
Jésus. Essai d'interprétation de quelques versets des
évangiles, Desclée de Brouwer, 1998, pp. 171-179.
Republié sur notre website avec les pemissions
nécessaires.
« Lenseignement de Jésus ne se limite pas à son
discours, mais sétend à tout ce quil a fait
comprendre par ses gestes et lensemble de ses initiatives (1). »
Le
fait que Jesus ait permis à des femmes de « le suivre » avec
les douze montre quil désirait quelles entendent le message
quil apportait à toute lhumanité et le transmettent
ensuite, dans la mesure où la société le permettrait.
Dans
le contexte de notre temps, notre Eglise est-elle fidèle à ce
signe manifesté par Jésus?
Paul,
bien quil soit souvent traité de misogyne , avait compris que le
Royaume de Dieu ne pouvait exister que dans légalité de
tous en Christ, hommes et femmes. Son cri célèbre de
lépître aux Galates sur « lunité de tous
en Jésus Christ » restera à jamais lexpression la
plus brève, et en même temps la plus exacte, de la
révolution accomplie par Jésus.
Il a
fallu du temps pour que lesclavage disparaisse, même des pays
chrétiens. Bossuet (XVIIe siècle) défendait encore
lesclavage en ces termes : « Condamner lesclavage [...] ce
serait non seulement condamner le droit des gens où la servitude est
admise comme il paraît par toutes les lois, mais ce serait condamner le
Saint-Esprit qui ordonne aux esclaves, par la bouche de saint Paul, de demeurer
en leur état et noblige point les maîtres à les
affranchir (2). » Il ne sagissait pourtant que d'une discrimination
sociale. Celle qui sépare les hommes des femmes est plus profonde. Elle
touche à lanthropologie, à la biologie, à la force
physique qui, supérieure chez les hommes, les a promus au rang de
« chefs » et de « protecteurs » dans les
sociétés primitives, toujours menacées. Les hommes ont
joui jusquà présent de ce rôle que les femmes
nétaient pas en mesure de leur contester, sauf par une sorte de
résistance passive. La « supériorité » des uns
entraînait inévitablement « linfériorité
» et la soumission des autres. Les femmes ont été longtemps
considérées comme « un bien personnel » des hommes
(Ex 21, 17) et à leur disposition. Les philosophies de la Grèce
et de Rome y ont contribué. Elles exaltaient l « esprit
», la « raison », aux dépens de « la chair
», et dévaluaient la sexualité et la femme. Sy
ajoutait linterprétation de la Genèse lorsque, dans
loubli de Gn 1, 27, on voyait la création de la femme comme
« seconde »par rapport à celle de lhomme, et
simplement comme une « aide » pour la procréation, le
travail familial, ou, à un niveau moins élevé, le plaisir.
Même si on reconnaît depuis peu la « parité absolue
» des hommes et des femmes, et que lon retire au mot « aide
» le sens péjoratif quon naurait jamais dû lui
attribuer, les femmes ne sont pas encore libres comme les hommes. On voudrait
quelles restent soumises à un destin, considéré
comme « leur vocation ». La Lettre apostolique Mulieris
dignitatem la réaffirmé sans ambiguïté :
elles ne doivent pas sortir de leur « rôle »
dépouse ou de mère (à moins de rester vierge), alors
que Jésus a refusé de ne voir en elles que la mère (Mt 12,
48-50 de maison (Lc 8, 38-42). Dans le contexte actuel, on comprend quon
leur refuse encore le ministère ordonné.
En
réalité, les hommes peinent à abandonner leurs «
droits » - leur pouvoir - en reconnaissant pleinement que les femmes sont
leurs égales. Cest pourquoi on tente de minimiser par tous les
moyens ce que Jésus a fait pour les femmes. Il ne suffit pas de dire que
«Jésus a rompu avec les préjugés de son temps, en
contrevenant largement aux discriminations pratiquées à
légard des femmes », comme le fait la Déclaration
Inter insigniores (V). Que Jésus ait accepté que des
femmes soient « avec lui et les douze » pendant toute sa vie
publique est bien davantage quune simple «contravention » aux
coutumes - ou même un « accompagnement »occasionnel, comme
semble le considérer Jean-Paul II (M.D. 13). Cétait
établir avec les femmes une vie commune, donc une
«communauté », où les disciples, hommes et femmes,
semblent bien avoir été égaux. La seule différence
que cette étude a pu relever entre eux concerne l« envoi
» des douze pour une mission qui, à cette époque, ne
pouvait être accomplie que par des hommes. Le fait que les femmes,
près de deux mille ans plus tard, ne puissent être encore
pleinement acceptées, dans cette mission montre que Jésus ne
sétait pas trompé sur la capacité daccueil des
hommes de son temps! Mais ce refus daccepter aujourdhui que les
femmes travaillent à la transmission de lévangile aux
côtés des hommes en partenaires égaux ne peut être
interprété que comme une infidélité au «
mouvement » égalitaire dont nous avons tenté de montrer la
formation par Jésus lui-même, et à luniversalisme de
lévangile.
L appel des femmes
Nous
avons rappelé, aux chapitres précédents, que, depuis la
venue de Jésus, le peuple tout entier était « sacerdotal
» et que cétait au sein de ce peuple que l Esprit
suscitait les ministères. Les femmes ne peuvent-elles être
appelées par l Esprit ?
Dire
quil y a des charismes différents selon le sexe contredit ce
quécrit Paul des dons que lEsprit « distribue à
chacun selon sa volonté » et « en vue du bien commun »
(1 Co 12, 7 à 11). Prétendre que lEsprit ne peut jamais
appeler aux ministères ordonnés la moitié de
lhumanité - les femmes dans leur totalité -
savère même aujourdhui contraire aux faits. L'appel
des femmes est maintenant reconnu par la plupart des autres Églises
chrétiennes, en dehors de la nôtre et des Orthodoxes. Le refuser
n'est-ce pas à la fois vouloir imposer à lEsprit ce
quil doit faire, et ne tenir aucun compte des besoins des
communautés ?
La
Tradition quon invoque contre lentrée des femmes dans les
ministères ordonnés na aucun fondement scripturaire. Ce que
montrent les textes, cest lactivité des femmes dès
les premières communautés, particulièrement les
communautés pauliniennes, avant que nexiste lordination.
Celle-ci na pas été créée par Jésus
mais, plus tard, par les hommes. Ce nest pas une Tradition de droit
divin, mais une simple construction humaine.
Or on
reconnaît aujourdhui que les fonctions exercées par les
femmes à ces tout débuts du christianisme correspondaient en
réalité aux « ministères » actuels. A une
certaine époque, des femmes ont même reçu une
véritable « ordination » - quoique non «
presbytérale » - pour être diaconesses et répondre
à des nécessités de lÉglise dOrient.
Notre structure contredit le dynamisme évangélique qui requiert
adaptation aux changements de lHistoire : cest lexigence
même de lIncarnation. En restant figée, elle ne satisfait
plus aux besoins changeants de nos églises. Notre hiérarchie
entend-elle bien les appels de lEsprit?
Une réforme nécessaire
Avant
que la Lettre apostolique Ordinatio sacerdotalis nimpose un
silence quelle espère définitif, de nombreuses voix se
faisaient entendre pour réclamer lentrée des femmes dans
les structures ecclésiales. Ce nétait pas uniquement pour
répondre aux besoins immenses et urgents des églises, mais aussi
parce quun partenariat égal apparaît simposer à
notre époque dans tous les domaines. Dautant plus que ce sont les
femmes qui, en fait, mais sans titre, exercent aujourdhui les principales
activités, à lexclusion des fonctions sacramentelles
(« sacrées »). On peut même dire que les femmes
engagées au service des communautés fonctionnent à peu
près comme des « diacres ».
Elles
se sont mises au travail sans attendre une officialisation qui paraissait peu
probable à brève échéance. Faut-il rappeler que
certaines sont en charge de paroisses, soit seules, soit en communautés,
le plus souvent religieuses, sous la surveillance plus ou moins effective
dun prêtre appelé « modérateur »? Elles
exercent toutes les prérogatives dun « curé »,
à lexception de celles qui se réclament du «
sacré ». Ainsi, elles ne peuvent ni présider une
eucharistie, ni donner une absolution ou bénir une assemblée. Il
arrive, dans les pays de mission où les prêtres sont rares et
éloignés, quune religieuse soit chargée
dorganiser, voire de créer une communauté. Elle est aux
yeux de tous le « représentant » du Christ. Le dimanche,
elle appelle les paroissiens au « Repas du Seigneur »..., mais il
ny aura pas de Repas, parce quelle est une femme ! Elle doit se
contenter de distribuer des hosties consacrées par un prêtre de
passage au cours dune eucharistie plus ou moins lointaine, bien que le
Code de droit canonique prescrive que les hosties soient «
fréquemment renouvelées » (canon 939).
Lacte même de cette exceptionnelle « consécration
» des hosties peut apparaître magique dans des pays où le
rapport avec le « mémorial » du Seigneur est difficile
à établir. Et le climat de certaines régions (même
dailleurs en France) oblige à conserver les hosties dans des
frigidaires... avec, si cest nécessaire, des produits
anti-moisissures! Telle est une des aberrations auxquelles on arrive en
refusant aux femmes de pouvoir remplir les fonctions qui correspondent aux
responsabilités quelles exercent en fait. Bernard
Sesboüé a ainsi relevé neuf « distortions » dans
le système ecclésial actuel (3). Ceci lamène
à plaider pour une réforme urgente (4).
La
situation des ADAP (Assemblées en lAbsence de Prêtre)
nest pas non plus sans poser des problèmes. On sait que dans les
paroisses qui nont plus de prêtre résident, ou dans celles
qui partagent avec plusieurs autres un prêtre surchargé et souvent
âgé, venant célébrer rarement leucharistie,
des laïcs, hommes et femmes, parmi lesquels les femmes sont largement
majoritaires, ont organisé des réunions dominicales, dont le
schéma se rapproche plus ou moins de la messe, mais où il
ny a pas de consécration, puisquil ny a pas de
prêtre. Des hosties sont consacrées au cours dune messe
préalable et distribuées aux fidèles à lADAP.
Il ny a donc pas de véritable eucharistie, « sommet de la
vie chrétienne » (Lumen gentium, 11, 29 s). Bernard
Sesboüé nhésite pas à rappeler la parole de
Jérémie : « Les petits enfants ont demandé du pain
et il ny avait personne pour le leur rompre » (Lm 4, 4) La
Tradition constante depuis lÉglise des premiers siècles est
cependant que celui qui préside à lassemblée
préside à leucharistie. Mais si cest une femme qui
préside lassemblée, on ne respecte plus la Tradition !
Ce
qui est grave, cest que les chrétiens shabituent à
ces célébrations, où ils trouvent souvent plus de chaleur
et de vie communautaire que dans les messes habituelles, en même temps
que la possibilité de sexprimer et de participer plus largement
à la liturgie. Ils en arrivent souvent à ne pas souhaiter de
changement. De son côté, et cest sans doute le plus
fâcheux, la hiérarchie aussi se contente de ce substitut qui
atténue le sentiment de lurgence dune transformation du mode
de recrutement, et même peut-être du rôle des prêtres.
En attendant que des prêtres selon lancien modèle leur
tombent du ciel, les responsables de l Église ne veulent pas voir
que, parmi les organisateurs de ces ADAP, certains, même sils sont
mariés, ou plutôt certaines, puisque les femmes sont les plus
nombreuses, présentent les conditions de foi, de stabilité, de
préparation et de compétence (ou les acquerraient rapidement) si
la voie leur était ouverte à l ordination. Et l on
verrait certainement se lever des vocations qui, aujourdhui, conscientes
de nêtre pas prises en considération, nosent pas se
déclarer.
Il
est à peine nécessaire dénumérer les
gênes que la situation actuelle apporte à ceux et surtout celles
qui sont engagés au service de lÉglise. Les animateurs
masculins ont la possibilité, sils le désirent,
dêtre institués lecteurs et acolytes officiels (Code de
droit canonique, canon 230). Ils peuvent aussi solliciter le diaconat,
même sils sont mariés (à condition dobtenir
laccord de leur épouse) et, sils sont célibataires ou
veufs, celle dêtre ordonnés prêtres. Mais aucune de
ces possibilités nest offerte aux femmes. Les 200 000
catéchistes femmes (90 % du nombre total des catéchistes en
France), et surtout les aumôniers de lycée,
duniversité, de prison ou dhôpital, ne peuvent ni
célébrer une eucharistie, ni donner l absolution à
ceux qui, après leur avoir fait confiance, se confient à elles
(nous parlons des femmes, puisquelles sont les plus nombreuses) et qui
sollicitent le pardon de Dieu. Elles doivent renvoyer à un prêtre
inconnu, devant lequel il faudrait recommencer un aveu donné dans une
confiance réciproque et qui, dailleurs, dans les hôpitaux,
arrivera parfois trop tard. Heureusement, en cas durgence, elles savent
trouver les mots qui rassurent sur la miséricorde de Dieu, toujours
offerte. Cette pratique rejoint celle des moines entre le VIe et le IXe
siècle, quand le sacrement de pénitence nexistait pas
encore, ou laveu à un laïc, resté autorisé par
le concile de Trente (à condition de recourir à un prêtre
dès que possible), mais tombé en désuétude.
Labsolution apparaît dès lors à beaucoup presque
inutile ! Mais on arrive à cette incohérence que constate Bernard
Sesboüé : les laïcs (en particulier les femmes) « ne
sont pas pasteurs au sens plein du terme ; mais si le substantif ne leur
convient pas, ladjectif pastoral leur revient (5) ».
Une des distorsions que lauteur constate dans lÉglise...
Le
modèle de la communauté de Jésus
Jésus doit être émerveillé par
lingéniosité de nos scribes passés et
présents. Pour un fait aussi simple que de choisir des messagers
crédibles, que dexplications et de théories
compliquées élaborées au cours des siècles ! Mais
le jeu doit cesser.
Jésus a constitué un groupe de disciples quil a admis
à ses côtés, mixte comme lest lhumanité.
Ce groupe de disciples égaux quil a formé sur un simple
appel ou en suscitant en eux le désir de le suivre doit être le
modèle de linstitution ecclésiale, si elle veut garder
fidèlement le « dépôt de la foi », dont on
parle tant aujourdhui. La basileia, le Royaume de Dieu, ne peut
exister que dans légalité totale de tous, hommes et femmes.
LÉglise doit tendre sans cesse à en être ici-bas
limage aussi fidèle que possible en attendant sa
réalisation complète, que Jésus lui-même na pu
obtenir dans le contexte sociologique et lavancement de
lhumanité qui simposaient à lui au cours de sa vie
terrestre. LÉglise doit poursuivre lélan donné
en reproduisant les traits de celui auquel elle se réfère,
« doux et humble de coeur », accueillant à tous,
nimposant rien, ne décrétant rien, sinon des «
béatitudes » et une loi damour et de pardon qui contiennent
tout le message divin, et ouvrent à tous les voies qui mènent
à Dieu dans la liberté et le bonheur. A-t-on aussi suffisamment
remarqué que ces béatitudes chantent les vertus qui sont celles
quon reconnait ordinairement aux femmes, et que les seules accusations
que porte Jésus visent ceux dont lorgueil, sous le voile des
apparences religieuses, rejette pauvres, exclus, « impurs », femmes
? Les références sont innombrables...
Les
« béatitudes », qui libèrent en fait de toute peur,
dans une totale confiance en Dieu, ne sont-elles pas aussi lannonce de la
libération du péché (et de la mort) que réalisera
plus tard Jésus par sa mort/résurrection? « Car, explique
Joseph Moingt, cette peur (dun Dieu irrité tout-puissant et de sa
malédiction) est le péché essentiel, originel
... elle détruit la liberté de lhomme créé
à limage de Dieu, elle engendre les manipulations
idolâtriques du divin, elle conduit par mimétisme à la
volonté de puissance et de domination du prochain (6). » La
domination des femmes en est la première conséquence.
Espoir ?
Si
parfois le découragement menace les chrétiens, ce sont avant tout
les femmes qui peuvent le ressentir. Cest à propos delles
surtout quil faut dire avec Bernard Sesboüé : «
Lespérance est mise à rude épreuve devant l
absence d avenir. » On entend « de véritables cris
dappel au secours »... « Frères, le temps se fait
court » (1 Co 7, 29). Les femmes ne vont-elles pas quitter le navire,
découragées ?
Mais
linstitution ecclésiale est actuellement en pleine crise. Que
pèsent déjà, et que pèseront demain, les arguments
que lon invoque pour exclure les femmes (et les hommes mariés) des
ministères, quels quils soient, devant limpossibilité
croissante de se passer de leur apport dans lÉglise?
Langoisse de Jésus n'est-elle pas de trouver des ouvriers pour sa
moisson (Mt 8, 37)?
Peut-être aussi le refus de laccès des femmes aux
ministères ordonnés, en mettant en évidence
linadaptation actuelle de linstitution aux besoins du peuple de
Dieu, conduira-t-il à une réorganisation ecclésiale dans
son ensemble et à une redistribution des services - des «
ministères » - qui réponde mieux à ce que les
croyants attendent et que la structure actuelle ne peut plus leur donner. Ce
qui doit être pris en compte, ce sont les appels que lEsprit
adresse aux femmes comme aux hommes pour aller travailler à son champ.
LÉglise future correspondra peut-être davantage à ce
que nous saisissons de lannonce évangélique...
Tradition française par Jacques Dessaucy
Notes
1 . Jean ROGUES, Quand la foi prend corps ,
Seuil, 1996, p. 203.
2.
Cité par lEncyclopaedia Universalis, V, Esclavage, Ier
édition, t. VI, p. 446.
3.
« Les animateurs pastoraux laïcs. Une perspective théologique
», Études, sept. 1992, p. 253-265.
4.
Nayez pas peur! Regards sur lÉglise et les
ministères, Desclée de Brouwer, 1996.
5. Nayez pas peur! op. cit., p. 151.
6. Jean BOTTERO, Marc-Alain OUAKNIN, Joseph
MOINGT, La plus belle histoire de Dieu, Seuil, 1996, p. 137.


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