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Interviews d'Elisabeth Behr-Sigel et de Nicolas Lossky
avec Jean Mercier
Aujourd'hui, aucune Eglise orthodoxe dans le monde n'ordonne de femmes
au sacerdoce. Pourtant, la question fait son chemin. A tel point qu'en novembre
1988, le Patriarcat cuménique de Constantinople a organisé
à Rhodes «une consultation interorthodoxe sur la place de la femme
dans l'Eglise et l'ordination des femmes». Poutr la première fois
dans l'histoire de l'orthodoxie, des femmes participaient à une
assemblée ecclésiale de haut niveau. Malgré
l'évocation d'une éventuelle restauration du diaconat
féminin, les conclusions furent négatives quant au sacerdoce des
femmes. Nous avons interrogé deux théologiens orthodoxes qui ont
réfléchi à ce sujet, Elisabeth Behr-Sigel et Nicolas
Lossky.
Elisabeth Behr-Sigel
Elisabeth Behr-Sigel est l'auteur du Ministère
de la femme dans l'Eglise (Cerf, 1987). On lira le résumé de sa
pensée dans l'article paru dans la revue Contacts (n·150).
«L'orthodoxie ne peut plus se permettre de dire que c'est un sujet
qui ne la concerne pas. Aujourd'hui, environ un tiers des étudiants en
théologie au séminaire de théologie orthodoxe
Saint-Vladimir à New York sont des femmes. A l'Institut Saint-Serge,
à Paris, des femmes sont chargées d'un enseignement
théologique. Je ne dis pas qu'il faut que des femmes soient
ordonnées demain chez les orthodoxes, je dis qu'il faut explorer la
question. Ce qui me choque dans le refus du sacerdoce féminin, c'est
qu'on conteste qu'une femme puisse recevoir les dons de l'ordination. Car, tout
de même, le sacerdoce vient du Christ ! Il est le seul Prêtre, et
nous sommes tous. Dans ce cadre-là, certains sont mis à part, en
vertu de charismes particuliers, pour assumer la charge pastorale. Il est
évident que dans l'Eglise primitive, les femmes ont exercé des
fonctions qu'aujourd'hui elles n'exercent plus parce qu'on y accède
uniquement par l'ordination. »
Contre l'ordination féminine, "Pas d'opposition à ce
qu'une femme soit à la place du Christ : nous sommes tous
récapitulés en Lui" - certains avancent le symbolisme puissant du
"Christ Epoux de l'Eglise". Le prêtre, icône du Christ, devrait
donc être un homme, épousant lui aussi l'Eglise. Ce concept
s'inspire de l'idée de la relation charnelle où l'homme ensemence
et la femme reçoit. Ce symbole du Christ Epoux est une image pour dire
que l'Eglise est totalement dépendante et réceptive par rapport
au Christ, ce qui est vrai. Ceci étant dit, ce symbole n'est pas
à prendre comme une réalité biologique ou anthropologique.
De plus, le prêtre ne représente pas le Christ mais l'Eglise. Au
moment le plus essentiel et solennel de la liturgie, l'épiclèse,
le prêtre invoque l'Esprit-Saint sur les dons et "sur nous": il
représente l'Eglise à ce moment là. Par ailleurs, la
personne transcende le sexe. Les différences de fonction dans l'Eglise
sont fondées sur les charismes, sur les dons de l'Esprit-Saint. Saint
Paul affirme que ces dons sont accordés à des personnes, et non
pas selon le sexe. L'homme et la femme sont différents psychologiquement
et biologiquement, mais ils peuvent exercer une même fonction de
manière différente. Il faut se garder d'enfermer l'homme et la
femme dans des définitions ontologiques : par bonheur, les
défauts et les qualités humaines sont également
distribués! L'argument consistant à dire, au nom de
l'altérité, que les femmes ont autre chose à faire dans
l'Eglise que de devenir prêtres comme les hommes, n'est donc pas
pertinent. »Les orthodoxes doivent se demander si l'ordination de femmes
remet en cause l'essentiel de la foi ecclésiale, de la
compréhension orthodoxe du sacerdoce ministériel. Ne s'agit-il
pas plutôt de l'expression historique de ce ministère ? Un domaine
où des variations, une évolution, un certain pluralisme, ne sont
pas seulement admissibles mais souhaitables. Dans la ligne du
déchiffrement des signes du temps, sous la conduite de l'Esprit auquel
le Christ lui-même invite ses disciples. Pour ma part, j'espère
dédramatiser les choses. Pour l'instant, on ne dit pas que ma
pensée est hérétique !»
Nicolas Lossky
Nicolas Lossky est professeur d'histoire de l'Eglise
à l'Institut Saint-Serge, enseigne à Nanterre l'histoire de
l'Eglise en Angleterre et dirige l'Institut supérieur des études
cuméniques, à l'Institut catholique de Paris.
«On dit que le prêtre représente le Christ, en
particulier dans l'eucharistie. Mais Ignace d'Antioche a dit que le
prêtre est à la place du Christ et non qu'il le représente.
L'Eucharistie n'est pas une représentation, mais un mémorial. Il
n'y a pas d'opposition à ce qu'une femme soit à la place du
Christ, car nous sommes tous récapitulés en Lui. »J'ai
dépassé mes réticences d'enfance à voir une femme
à l'autel. Cela ne me choque pas. Mais la question n'est pas là.
La vraie question est: qu'est-ce qui nous permet d'exclure de ce charisme les
femmes pour la seule raison qu'elles sont femmes? Je ne sais pas s'il est
licite ou non d'ordonner des femmes à la prêtrise, mais dire que
c'est illicite parce qu'on ne l'a pas fait pendant deux mille ans ne me suffit
plus. C'est à partir de cette interrogation que les orthodoxes doivent
travailler. Elle ouvre le vrai débat sur la nature de la
différence entre le sacerdoce universel des baptisés et le
sacerdoce spécifique de telle ou telle fonction dans l'Eglise. Elle pose
aussi la question de la différence, dans l'Eglise, entre le pouvoir et
l'autorité. L'autorité de l'Eglise n'est pas celle d'un seul,
elle est communionelle : «Aucun élément du corps ne peut
dire à l'autre: je n 'ai pas besoin de toi» (1 Cor, 12). Chez
nous, il n'y a pas d'Eglise enseignante et d'Eglise enseignée, il n'y a
pas quelqu'un qui assènerait ce qu'il faut croire. S'il y a un jour des
femmes prêtres chez les orthodoxes, ce sera le résultat d'une
unanimité, recherchée dans l'écoute de l'Esprit-Saint.
Cette unanimité sera d'autant plus difficile à obtenir que cette
question est nouvelle et vient de l'extérieur. «Cependant, il
n'existe pas non plus d'unanimité pour dire pourquoi l'Eglise orthodoxe
ne doit pas ordonner de femmes ! II me semble qu'on ne peut plus faire
l'économie d'un débat sur la question.»
Jean Mercier


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