La véritable Tradition est scripturaire

La véritable Tradition est scripturaire

Comment juger la tradition?
* tradition scripturaire
* tradition dynamique
* tradition ‘latente’
* tradition bien documentée

§ 9. “La Tradition sacrée et la Sainte Écriture possèdent donc d’étroites liaisons et des communications entre elles. Toutes deux, en effet, découlant de la même source divine, se réunissent, peut-on dire, en un seul courant, et tendent vers la même fin. Car la Sainte Écriture, c’est la parole de Dieu en tant qu’elle est consignée par écrit sous l’inspiration de l’Esprit divin ; quant à la Tradition Sacrée, elle transmet dans son intégrité aux successeurs des Apôtres la parole de Dieu confiée aux Apôtres eux-mêmes par le Christ Seigneur et le Saint-Esprit, pour que, sous la lumière resplendissante de l’Esprit de vérité, ces successeurs la gardent fidèlement, l’expliquent et la répandent par la proclamation qu’ils en font ; il en résulte que ce n’est pas dans la Sainte Écriture toute seule que l’Église puise la certitude qu’elle a sur tout ce qui est révélé. C’est pourquoi l’Écriture et la Tradition doivent être reçues et vénérées l’une et l’autre avec un égal sentiment de piété, avec un égal respect.”

§ 10. “La Tradition sacrée et la Sainte Écriture constituent l’unique dépôt sacré de la parole de Dieu qui ait été confié à l’Église ; en y étant attaché, le peuple saint tout entier, uni à ses Pasteurs, persévère à jamais dans la doctrine des Apôtres, la communion fraternelle, la fraction du pain et la prière, de sorte que pour garder, pratiquer, professer la foi transmise, il se fait un accord remarquable des Évêques et des fidèles.”

Dei Verbum. “Constitution dogmatique sur la Révélation divine”, n° 9-10, in Vatican II - Les seize documents conciliaires, éd. Fides, Montréal & Paris, 1967. p. 107. Voyez l’ensemble du texte ici.

Pour être véritable, la Tradition doit être scripturaire.

Il faut tout d’abord faire remarquer qu’une tradition ne devient pas scripturaire simplement parce que des Pères de l’Église, des théologiens ou le Magistère de l’Église citent certains passages de l’Écriture. Pour être véritablement scripturaire, le recours à l’Écriture doit être justifié. Ce qui veut dire que seules sont sources écrites valides de la Tradition celles qui ont recours à l’Écriture en accord avec l’intention des auteurs inspirés.

Le sens inspiré de l’Écriture est découvert en tenant compte :

* du “sens littéral” voulu par l’auteur ;

* des “formes littéraires” employées par l’auteur ;

* de la “portée voulue” du texte ;

* des limites éventuelles telles que des “rationalisations” dans le texte.

L’expérience du passé de l’Église fournit d’excellents exemples pour illustrer ce principe. J’examinerai uniquement ici deux exemples : le fait que l’Église, pendant 19 siècles, n’ait pas pu discerner la vraie Tradition concernant l’esclavage ; et son affirmation selon laquelle seule les catholiques peuvent être sauvés. Dans les deux cas, une des principales causes de la “tradition” erronée a été une mauvaise interprétation de l’Écriture.

  1. L’esclavage.
  2. “Hors de l’église pas de salut”.
  3. L’interprétation progressive de l’Écriture dans l’histoire de l’Église mène à une prise de conscience du véritable esprit du Christ.

Le recours à l’Écriture dans la soi-disant “tradition” admettant l’esclavage

Bien que plusieurs papes aient condamné les excès du commerce international des esclaves, le Magistère officiel de l’Église a approuvé la légitimité de l’esclavage jusqu’au pape Léon XIII en 1888 ! Faute de place, passons rapidement en revue quelques faits :

• Le concile local de Gangra, en Asie Mineure, tenu en 362, excommuniait quiconque conseillait à un esclave de mépriser son maître ou de quitter son service ;

• Le même décret est répété dans un concile sous le pape Martin Ier en 650 ;

• Le 9ème Concile de Tolède en 655 impose l’esclavage aux enfants de prêtres ;

• Le Synode de Melfi, sous le pape Urbain II, en 1089, impose l’esclavage aux veuves de prêtres ;

• Le Troisième Concile de Latran en 1179 impose l’esclavage à ceux qui apportent leur aide aux Sarrasins ;

• La légitimité de l’esclavage a été incluse dans l’officiel Corpus Iuris Canonici, basé sur le Décret de Gratien, qui est devenu la loi officielle de l’Église à partir du pape Grégoire IX en 1226 ;

• En 1454, par la bulle Romanus Pontifex, le pape Nicolas V a autorisé le roi du Portugal à mettre en esclavage tous les Sarrasins et les païens que ses armées faisaient prisonniers ;

• Quoique, comme je l’ai mentionné plus haut, certains des papes qui suivirent aient condamné les excès de l’esclavage, ils ne l’ont pas stigmatisé en tant que tel ;

• En fait, le 20 juin 1866, le Saint-Office déclarait encore : “L’esclavage lui-même, considéré comme telle dans sa nature fondamentale, n’est pas du tout contraire à la loi naturelle et divine ; il peut y avoir plusieurs justes droits à l’esclavage et des théologiens et des commentateurs des canons sacrés ont fait référence à ceux-ci... Ce n’est pas contraire à la loi naturelle et divine car un esclave peut être vendu, acheté, échangé ou donné.

Lisez à ce propos : J. F. Maxwell, “” Development of Catholic Doctrine Concerning Slavery” (Développement de la doctrine catholique concernant l’esclavage"), World Jurist 11, (1969-70) pp. 147-192 et 291-324.

Notez donc bien que le Saint-Office, en 1866, a déclaré que l’esclavage n’est “pas contraire à la loi naturelle et divine”. En termes théologiques, cela veut dire : l’esclavage est conforme au sens inspiré de l’Écriture.

Parmi les preuves tirées de la Bible soutenant la légitimité de la Tradition, on trouve les textes de l’Écriture suivant :

(1.) Le recours aux textes de l’Ancien Testament

L’Ancien Testament considérait comme allant de soi l’institution de l’esclavage. Voyez par exemple Siracide 33, 25-30.

Des Israélites ont été mis en esclavage par d’autres Israélites comme punition pour vol (Ex 22, 3), pour paiement de dettes (Ex 31, 2-6 ; Lev 25, 39), par rachat à un étranger (Lev 25, 47-55), et par vente d’une fille par son père (Ex 21, 7-11). C’est à partir de ce genre de textes que les canonistes et les théologiens ont construit les quatre “justes droits à l’esclavage” (voir le texte du Saint-Office cité plus haut) : capture durant une guerre, juste condamnation, achat et vente, naissance (l’enfant d’une esclave est un esclave !).

Commentaire : saint Paul a clairement établi que la loi de l’Ancien Testament avait été abrogée. Le principe de l’égalité dans le Christ du Juif et du Grec, de l’esclave et de l’homme libre, de l’homme et de la femme, a été clairement proclamé. Lisez Galates 3, 28.

Ces arguments concernant l’esclavage sont donc dépassés !

(2.) Le recours aux textes de l’Évangile

“Lequel d’entre vous, s’il a un serviteur [= esclave] qui laboure ou qui garde les bêtes, lui dira à son retour des champs : “Va vite te mettre à table” ? Est-ce qu’il ne lui dira pas plutôt “Prépare-moi de quoi dîner, mets-toi en tenue pour me servir, le temps que je mange et boive ; et après tu mangeras et tu boiras à ton tour” ?
A-t-il de la reconnaissance envers ce serviteur parce qu’il a fait ce qui lui était ordonné ? De même, vous aussi, quand vous avez fait tout ce qui vous était ordonné, dites : “Nous sommes des serviteurs [= esclaves] quelconques. Nous avons fait seulement ce que nous devions faire”.

Luc 17, 7-10 ; voir aussi Matthieu 10, 24-25 ; 13, 27-28 ; 18, 25 ; etc.

Certains Pères de l’Église, des théologiens et des papes ont eu recours à de tels passages de l’Évangile pour prouver que l’esclavage correspond à la volonté de Dieu. Jésus lui-même, disaient-ils, a accepté l’esclavage. Jésus donne des exemples où interviennent des esclaves, ce qui prouve bien qu’il accepte la subordination des esclaves. Plus encore, Jésus admire le service des esclaves humbles et soumis. Donc, c’est quelque chose d’admirable, nullement contraire à la volonté de Dieu !

Commentaire : Jésus cite l’exemple de l’esclavage pour faire ressortir un argument. Il n’a pas aboli l’esclavage, pas plus qu’il n’a supprimé la dépendance sociale des femmes, mais il n’est pas permis de conclure de ces textes qu’il accepte l’esclavage. Ceci découle de la forme littéraire qu’il utilise aussi bien que de la portée limitée qu’il entendait donner à ses propos.

(3.) Le recours aux Lettres du Nouveau Testament

“Esclaves, obéissez en tout à vos maîtres d’ici-bas. Servez-les, non parce qu’on vous surveille, comme si vous cherchiez à plaire aux hommes, mais avec la simplicité de cœur de ceux qui craignent le Seigneur. Quel que soit votre travail, faites-le de bon cœur, comme pour le Seigneur, et non pour les hommes, etc.”

Colossiens 3, 22-25 ; voir aussi Éphésiens 6, 5-9 ; Tite 2, 9-10 ; 1 Pierre 2, 18-20.

Ces textes ont été utilisés pour démontrer que les Apôtres approuvaient l’esclavage. Les théologiens n’ont cessé de répéter ce genre d’arguments jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle. Ceux-ci leur ont permis d’arriver à une conclusion inattaquable : “C’est avec certitude une question de foi que l’esclavage par lequel un homme sert un maître comme esclave est tout à fait légitime. Ceci peut être prouvé à partir des Saintes Écritures”. Titre d’un ouvrage classique : Leander, Questiones Morales Theologicae, Lyon 1692 ; Tome 8, De Quarto Decalogi Precepto, Tract. IV, Disp. I, Q. 3.

Commentaire : cet argument ne tient pas parce que, dans ces sortes de correspondances familiales, les auteurs de ces lettres traitent de la situation présente de ceux auxquels elles s’adressent (où l’esclavage était un fait). Déduire des principes généraux concernant l’esclavage à partir de ces textes dépasse la portée qu’ils avaient.

Leçon : Aujourd’hui, l’Église, y compris le Magistère, en est venue à admettre que l’esclavage viole les droits humains fondamentaux et est “contraire au dessein de Dieu” (Vatican II, Gaudium et Spes, n° 29).

De cette reconnaissance il découle :

• La soi-disant “tradition” qui, pense-t-on, admettait l’esclavage et sur laquelle le Magistère faisait reposer sa reconnaissance de l’esclavage, ne faisait pas partie, en fait, de la véritable Tradition que nous a laissée le Christ.

• La soi-disant “tradition” dont on prétendait qu’elle était scripturaire (voir le Saint-Office en 1866 : “l’esclavage n’est pas contraire à la loi divine”) s’est révélée n’être pas scripturaire du tout. Les textes bibliques ont été cités mal à propos. Leur interprétation dépassait le sens inspiré par Dieu.

• La véritable Tradition que nous ont laissée le Christ et les Apôtres se trouvait au cœur du principe de l’égalité fondamentale de tous, consacrée par le baptême universel du Christ qui s’applique pareillement aux hommes comme aux femmes, aux esclaves comme aux hommes libres ; cela a été aussi enseigné très clairement par saint Paul.

Seule cette véritable Tradition est biblique !

Le recours à l’Écriture dans le cas de la soi-disant tradition selon laquelle il n’y a pas de salut en dehors de l’Église

Jusqu’au moins 1854, l’enseignement officiel de l’Église était qu’il n’y avait pas de salut possible en dehors de l’Église. Voici quelques déclarations du Magistère :

• Dans la profession de foi prescrite par le pape Innocent III en 1208, nous lisons : “Nous croyons que, en dehors de l’Église une, sainte, Romaine et catholique, nul ne peut être sauvé.” (Enchiridon Symbolorum, Denzinger (= abr. Denz) n° 423).

• En 1215, au Quatrième Concile de Latran : “Il n’existe qu’une seule l’Église universelle des fidèles en dehors de laquelle nul ne peut être sauvé” (Denz. 430).

• En 1302, Boniface VIII, dans sa bulle Unam Sanctam formule solennellement ce principe : “Nous déclarons, nous proclamons, nous définissons qu’il est absolument nécessaire pour le salut de chaque créature humaine d’être sous la dépendance du Pontife Romain” (Denz. 468).

• En 1442, sous le pape Eugène IV, le Concile de Florence déclara : “(La Sainte Église Romaine)... croit fermement, professe et prêche que personne en dehors de l’Église catholique, non seulement les païens, mais aussi ni les juifs, les hérétiques ou les schismatiques, ne peuvent participer de la vie éternelle ; mais ils iront dans “le feu éternel préparé pour le diable et pour ses anges” (Mt 45, 23), à moins que, avant la fin de leur vie, ils ne soient reçus dans l’Église. Car l’union au corps de l’Église est si cruciale que les sacrements de l’Église ne sont efficaces que pour ceux qui demeurent en son sein ; et jeûnes, aumône et autres œuvres de piété et exercices d’une vie chrétienne militante accordent l’éternelle récompense à eux seuls. Et personne ne peut être sauvé, même s’il verse son sang au nom du Christ, à moins qu’il ne demeure dans le sein de l’Église catholique et uni à elle.” (Denz. 714)

Le recours à l’Écriture

Pour les Pères de l’Église, les théologiens et les papes, la “tradition” reposait essentiellement sur les textes de l’Écriture suivants :

• “Je te donnerai les clefs du Royaume des cieux ; tout ce que tu lieras sur la terre sera lié aux cieux ; et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié aux cieux” (Matthieu 16, 19 ; voir aussi 18, 18).

• “Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé, celui qui ne croira pas sera condamné” (Marc 16, 16).

L’argument avancé était que ces textes sont définitifs dans ce qu’ils affirment. Ils attribuent un pouvoir universel à la hiérarchie et font du baptême l’unique moyen de salut.

Commentaire : cette manière définitive de parler est en fait une forme littéraire, l’hyperbole, caractéristique de la manière de s’exprimer des Juifs. Si vous en voulez d’autres exemples, lisez Matthieu 7, 4 ; 23, 24 ; 5, 29 ; 5, 34-35 ; 24, 36 ; 12, 30 (qui contraste avec Marc 9, 40!). Il faut tenir compte du recours à cette forme littéraire.

En outre, Jésus n’a pas traité la question plus vaste de savoir comment, dans le cadre de leur propre religion, les gens vertueux sont sauvés. Cette interprétation littérale dépasse la portée que le Christ a voulu donner à ses déclarations.

Leçon : Au 19ème siècle, l’Église a commencé à modifier son enseignement, déclarant que l’on pouvait appartenir à l’Église aussi “par désir” et que cela suffisait pour être sauvé. Vatican II couronnera cette évolution en établissant clairement que le salut concernait également ceux qui étaient en dehors de l’Église, “ceux qui cherchent Dieu d’un cœur sincère” (Lumen Gentium 15-17) et les différentes religions auxquelles ils appartiennent sont aussi, dans une certaine mesure, des moyens de salut (Nostra Aetate, Déclaration sur les religions non chrétiennes).

De cette reconnaissance il découle :

• La soi-disant “tradition” qui, pensait-on, limitait le salut aux catholiques et sur laquelle le Magistère basait sa justification doctrinale ne faisait pas partie, en fait, de la véritable Tradition que nous a laissée le Christ.

• La soi-disant “tradition” dont on prétendait qu’elle était scripturaire s’est révélée n’être pas scripturaire du tout. Les textes bibliques ont été cités mal à propos. Leur interprétation dépassait le sens inspiré par Dieu.

• La véritable Tradition que nous ont laissée le Christ et les Apôtres résidait dans d’autres textes de l’Écriture, tel celui qui montre le respect de Jésus vis-à-vis de la sincérité religieuse des Romains (Matthieu 8, 5-13 ; des Samaritains (Jean 4, 7-26 ; Luc 10, 29-37) et des Syro-Phéniciens (Matthieu 15, 21-28 ; Marc, 7, 24-30) ; et l’enseignement de saint Paul selon lequel Dieu juge chacun, Juifs comme non-Juifs, en fonction des injonctions de leur propre conscience (Romains, 2, 6-16).

Seule cette véritable Tradition est biblique !

L’interprétation progressive de l’Écriture dans l’histoire de l’Église mène à une prise de conscience du véritable esprit du Christ

Puisque l’Écriture et la Tradition découlent toutes deux d’une même source divine, la Révélation, “l’unique dépôt sacré de la parole de Dieu” (Vatican II, Dei Verbum, La Révélation divine, n° 9 et 10), il faut donc qu’elles évoluent toutes deux simultanément dans la conscience spirituelle et théologique de l’Église.

• La Tradition n’est pas quelque chose qui viendrait s’ajouter à l’Écriture (dans le sens où elle proposerait une doctrine apostolique qui n’est pas contenue dans l’Écriture) mais c’est une autre manière de communiquer les vérités de l’Écriture, celle-ci ayant “priorité absolue”.

• La Tradition est une sorte de thésaurisation ou méditation constante et actuelle du texte biblique faite par chacune des générations qui se succèdent, “la continuité vivante de la foi vivifie le peuple de Dieu” - une sorte de midrash [réflexion] ou de gemara [commentaire].

• De nombreux textes de l’Écriture en disent beaucoup plus aux chrétiens d’aujourd’hui qu’ils ne le faisaient à leurs prédécesseurs des premiers siècles de l’Église à cause du sens qu’ils ont pris pour les générations successives de chrétiens.

• La Tradition est une interprétation cumulative de l’Écriture, que l’on pourrait comparer à un capital à intérêts composés fructifiant au long des siècles, sans jamais tirer de l’Écriture plus qu’elle n’en contient, du moins implicitement. Voir F. F. Bruce, Tradition, Old and New (Tradition, de l’ancien et du neuf), Paternoster Press, New York 1970, pp. 167-168.

Yves Congar, l’indiscutable expert en matière de Tradition, décrit ce processus comme une interaction entre les paroles et les actes originels du Christ d’un côté, et l’activité incessante de l’Esprit de l’autre (La tradition et les traditions : essai historique, Paris, 1960, Librairie Arthème Fayard). Je vais résumer ici ses réflexions :

Le contenu dogmatique de la Tradition provient de l’interprétation correcte de la Révélation scripturaire en rapport avec son objet central : le Christ et le salut qu’il apporte. Or, selon le Nouveau Testament, bien que le Christ soit le contenu de l’Écriture, il nous la fait comprendre grâce au Saint-Esprit. C’est l’Esprit qui nous permet de dire “Jésus est Seigneur” (1 Corinthiens 12, 3) ; les textes de l’Écriture restent obscurs jusqu’à ce que nous nous tournions vers le Seigneur pour les comprendre, sous l’influence de son Saint-Esprit (2 Corinthiens 3, 12-18). C’est sans aucun doute la raison pour laquelle saint Paul exhorte Timothée : “Garde le bon dépôt de l’Esprit-Saint qui habite en nous” (2 Timothée 1, 14).

Les Lettres de saint Paul et les Actes des Apôtres attribuent l’ensemble de la vie de l’Église et l’œuvre de son ministère à l’Esprit. La promesse du don de l’Esprit, faite par notre Seigneur aux Apôtres (Jean 14, 18 ; 14, 16 ; 15, 26 ; 16, 12-13) n’était pas seulement adressée aux Douze. Au contraire, nous avons des raisons pour affirmer qu’elle s’applique aussi à l’Église de toutes les époques. Notez la répétition, dans Jean 14 et 16, du mot “vous” : je vous donnerai, je vous enverrai, il vous enseignera, il vous fera accéder à la vérité. Ce “vous” maintes fois répété se rapporte à la fois à des personnes (les Apôtres) et à la communauté. En fait, à la Pentecôte l’Esprit descend sur tous les disciples, qui sont cent-vingt (cf. Actes 1, 15 ; Luc 24, 33 : “Les onze et leurs compagnons”). L’Esprit promis est donné à tous ceux qui sont présents; quand, le temps passant, de nouveaux membres viendront se joindre au petit groupe du début, et donc rejoindront l’Église, ils recevront à leur tour l’Esprit qui construit le corps du Christ (cf. 1 Corinthiens 12, 13). Fondamentalement, ce don de l’Esprit va de pair avec l’ensemble de l’économie du salut : l’événement, à partir du moment où il a eu lieu, concerne toutes les générations qui se suivent, est à l’œuvre en chacune d’elles.

Le rôle dont est investi le Saint-Esprit est l’actualisation et l’intériorisation de ce que le Christ a dit et fait. Les êtres humains qui se succèdent les uns les autres au cours des temps, vivant séparés dans l’espace, doivent se conformer à la foi vivante dans le Christ. Le modèle de vérité et de vie établi une fois pour toutes, et pour tous, doit devenir pour chacun et chacune un modèle personnel, et un modèle commun pour d’immenses multitudes conduisant chacun dans sa propre vie à travers l’espace et le temps. Chacun doit se l’approprier personnellement, non pas par une décision prise par des personnes, ce qui ne serait ni un principe d’unité ni un principe de vie divine, mais par un nouvel acte de Dieu lui-même, qui n’est plus visiblement incarné à un moment de l’histoire humaine, mais se donnant lui-même intérieurement à chacun et à tous. C’est là l’œuvre de l’Esprit.

Puisqu’il est l’Esprit, il est à l’œuvre dans les personnes d’une manière spirituelle sans les forcer en aucune manière. L’Écriture décrit cette intervention en la comparant à une force intérieure, une huile pénétrante, une inspiration intérieure que l’on peut difficilement distinguer du fonctionnement normal de notre esprit, un élan de notre conscience qui est seule capable de sonder les profondeurs de notre vie personnelle (1 Corinthiens 2, 10ff.). Et cependant, il est en chacun, travaillant de l’intérieur en vue de faire l’unité et l’unanimité. Il dispose chacun, en fonction de sa nature, de sa vocation, de l’endroit où il vit, à rechercher et à promouvoir la communion de tous. Ses dons sont accordés “en vue du bien de tous” (1 Corinthiens 12, 7), “pour être un seul corps” (Éphésiens 4, 12 ; cf. 1 Corinthiens 12, 13). Ceci explique comment le “sensus fidelium” peut porter une tradition latente qui sera plus tard formulée par l’Église.

Notre foi se compose à partir de la conjonction d’une énergie spirituelle (ou inspiration) reçue directement de Dieu, et de l’acceptation d’un enseignement transmis par l’Église, venant du Christ et des Apôtres, à travers un long processus historique. Dans notre foi, il y a une mise en commun d’une transmission historique d’un modèle de foi et un “événement” spirituel que l’Esprit suscite dans chaque nouvelle conscience. Ce qui se produit au niveau personnel est reproduit analogiquement au niveau ecclésial, où le grand Sequentia sancti Evangelii [= le déploiement du Saint Évangile] peut être progressivement saisi. L’Église elle-même est parfaitement consciente de cela ; elle en témoigne à la fois par ce que disent les Pères de l’Église ou les théologiens ainsi que par ces moments privilégiés de prise de conscience où l’on fait le point que sont les conciles. L’aspect dynamique de la Tradition doit donc son origine à l’activité incessante du Saint-Esprit.

Conclusion

Pour qu’une “tradition” fasse partie de la véritable Tradition, il faut qu’elle soit scripturaire. Ce qui signifie qu’elle doit être basée sur une interprétation correcte des textes scripturaires en accord avec le sens inspiré par Dieu. Dans l’histoire de l’Église, une telle interprétation va souvent de pair avec une prise de conscience nouvelle de questions décisives. L’interprétation inédite et correcte de l’Écriture se fait grâce à l’action incessante du Saint-Esprit au sein de l’Église.

Texte de John Wijngaards.
Traduction française par Jacques Dessaucy.

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